Tous les hommes du roi, Robert Penn Warren : Round 2

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Je relis peu les livres, même mes préférés. La faute à ma submersion chronique sous un mètre cube de bouquins à découvrir, nouveaux ou pas, un problème partagé par beaucoup. J’ai d’ailleurs commencé à écrire des billets sur mes lectures avant même de les publier, pour moi seul, par simple souci de me rappeler ce que j’en avais retenu sans avoir à m’y coller une seconde fois. Avancer en âge rend plus délicat encore le choix de relire un bouquin, à mesure que l’on prend conscience de la finitude du temps que l’on consacrera – entre autres – à bouquiner, alors que chaque jour qui passe laisse un peu plus conscient de l’infinité des titres qu’on prendrait plaisir à découvrir… pour ne parler que des livres déjà écrits. Bref : je relis peu les livres, même mes préférés. Ce qui ne m’empêche pas de renâcler à me séparer des plus oubliables des miens, et de vouer aux gémonies Maria Kondo et sa règle insane d’une bibliothèque à trente volumes maximum. Et non, je n’ignore rien de ce que Freud nous apprend des collectionneurs. Passons.

For nothing is lost, nothing is ever lost. There is always the clue, the canceled check, the smear of lipstick, the footprint in the canna bead, the condom on the park path, the twitch in the old wound, the baby shoes dipped in bronze, the taint in the blood stream. And all times are one time, and all those dead in the past never lived before our definition gives them life, and out of the shadow their eyes implore us.

That is what all of us historical researchers believe.

And we love truth.

Arrive malgré tout, entre deux poussées d’un enthousiasme raisonnable et raisonné, la rencontre qui change tout. Pour moi, ce fut la réédition de Tous les hommes du roi, de Robert Penn Warren, chez Monsieur Toussaint Louverture. Pensez donc : depuis ce véritable choc esthétique, non seulement j’ai dévoré les éditions françaises de ses autres romans, disponibles en librairie (La grande forêt, Les rendez-vous de la clairière, Un endroit où aller) ou pas (L’esclave libre), mais j’ai poussé ma fétichisation des classiques américains méconnus de Toussaint Louverture (Le dernier stade de la soif, Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Ce que cela coûte, Un jardin de sable) – phénomène assez fréquent – jusqu’à les lire en plus de les acheter – c’est apparemment moins courant. Le coup de foudre prenait ainsi de franches allures de compulsion, jusqu’à carrément attraper une édition anglaise de Tous les hommes du roi un jour de dérapage mal contrôlé chez Galignani.

He took us to a night club where they rolled out a sheet of honest-to-God ice on the floor and a bevy of “Nordic Nymphs” in silver gee-strings and silver brassières came skating out on real skates to whirl and fandango and cavort and sway to the music under the housebroke aurora borealis with the skates flashing and the white knees flashing and white arms serpentining in the blue light, and the little twin, hard-soft columns of muscle and flesh up the backbones of the bare backs swaying and working in a beautiful reciprocal motion, and what was business under the silver brassières vibrating to music, and the long unbound unsnooded silver innocent Swedish hair trailing and floating and whipping in the air.


It took the boy from Mason City, who had never seen any ice except the skim-ice on the horse trough.  “Jesus,” the boy from Mason City said, in unabashed admiration.  And then, “Jesus.”  And he kept swallowing hard, as though he had a sizable chunk of dry corn pone stuck in his throat.
It was over, and Josh Conklin said politely, “How did you like that, Governor?”
“They sure can skate,” the Governor said.

Then one of the Swedish-haired nymphs came out of the dressing room with her skates off and a silver skate draped over her bare shoulders, and came over to our table. She was a friend of Josh Conklin’s, and a very nice friend to have even if the hair had not come from Sweden but from the drugstore. Well, she had a friend in the act, so she got her friend, who quickly made friends with the Governor, who, for the rest of the stay in Chicago, practically dropped out of my life except for the period every night when the skating was going on. Then he’d be sitting there watching the gyrating, and swallowing on the chunk of dry cone pone stuck in his throat. Then when the last act was over he’d say, « Good night, Jack, » and he and the friend of the friend of Josh Conklin would head off into the night.

Du haut de sa longue expérience, son homologue Ulysse de James Joyce, également publié chez Penguin classics, aurait pu lui souffler qu’il avait lui aussi un fameux profil de pilier de ma pile à lire. On parle tout de même de 661 pages écrites dans une langue châtiée des années 40, or si je me pique de lire quotidiennement en anglais, il s’agit surtout de nouvelles pugilistiques ou de memes rigolos piochés sur internet. Je ne saurais dire ce qui me décida à en entamer la lecture fin septembre, ni depuis combien de temps je n’avais pas relu de livre aimé. Peut-être la décision eut-elle à voir avec un énième retour enthousiaste d’ami auquel j’avais fait cadeau de la version française – avec Pottsville, 1280 habitants de Jim Thompson, c’est le bouquin que j’offre le plus souvent, et celui qui me vaut le plus de remerciements. Je peux juste affirmer ceci : j’ai vachement bien fait.

« All I said was I could reach out and knock off ten thousand. And not graft. Information. Information is money. But I told you I’m not interested in money. Not the slightest. Willie isn’t either. »

« Willie ? » she asked.

« The Boss. The Boss isn’t interested in money. »

« What’s he interested in, then ? »

« He’s interested in Willie. Quite simply and directly. And when anybody is interested in himself quite simply and directly the way Willie is interested in Willie you call him genius. It’s only the half-baked people (…) who are interested in money. Even the big boys who make a real lot of money aren’t interested in money. Henry Ford isn’t interested in money. He’s interested in Henry Ford and therefore he’s a genius. »

Il fut d’abord question de langue, et d’un début de frousse. Tous les hommes du roi valut à son auteur le prix Pulitzer 1947 de la fiction, et Robert Penn Warren remporta à deux reprises la même distinction en catégorie poésie. Autant dire que ça cause propre. L’excellente traduction française de Pierre Singer m’avait séduit par sa syntaxe et son vocabulaire riches entre tous, et la version originale oblige d’emblée le non-bilingue – fût-il bien au courant de ce qu’on lui raconte – à une certaine concentration et pas mal d’allers-retours dans un dictionnaire. Ce dernier besoin, Dieu merci, s’atténue au fil des pages, directement fonction du souhait de saisir ou non 100% du propos ; je pense avoir fixé ma jauge personnelle autour de 95, et demeure convaincu que pas mal d’anglophones d’aujourd’hui en sont restés là. Monumentale, l’entame du roman se décline en un enchaînement de phrases longues – Singer a pris le parti de les fractionner -, à la fois lyriques, précises et empreintes de Sud profond.

« Maybe you try to tell’em too much. It breaks down their brain cells. »

« Looks like they’d want to hear about taxes, though, » he said.

« You tell ’em too much. Just tell ’em you’re gonna soak the fat boys, and forget the rest of the tax stuff. »

« What we need is a balanced tax program. Right now the ratio between income tax and total incomes for the state gives an index that -« 

« Yeah, » I said, « I heard the speech. But they don’t give a damn about that. Hell, make ’em cry, make ’em laugh, make ’em think you’re their weak erring pal, or make ’em think you’re God-Almighty. Or make ’em mad. Even mad at you. Just stir ’em up it doesn’t matter how or why, and they’ll love you and come back for more. Pinch ’em in the soft place. They aren’t alive, most of ’em, and haven’t been alive in twenty years. Hell, their wives have lost their teeth and their shape, and likker won’t set on their stomachs, and they don’t believe in God, so it’s up to you to give ’em something to stir ’em up and make ’em feel alive again. Just for half an hour. That’s what they come for. Tell ’em anything. But for Sweet Jesus’ sake don’t try to improve their minds. »

C’est que le narrateur, Jack Burden, a des lettres : il est à la fois journaliste et historien. Lui qui fut envoyé par sa rédaction couvrir l’ascension politique d’un jeune avocat de Louisiane nommé Willie Stark finit par tomber sous son charme, et sous sa coupe : il devient son homme de l’ombre, en charge d’exhumer des dossiers compromettants sur ceux qui s’opposent à lui. Car celui qu’il appelle le Boss, devenu gouverneur de l’État en attendant mieux encore, n’envisage le combat politique que comme un rapport de forces. Obsédé par l’idée d’obtenir des avancées concrètes pour la majorité de péquenots trop longtemps méprisés dont il est issu, Stark se défie des patriciens et politicards de profession. Coûte que coûte, il les mettra à sa botte et tiendra ses promesses. Parce qu’il est son négatif, à la fois bien né, mélancolique et viscéralement irrésolu, Jack observe, fasciné, comment ce populiste de génie exerce un pouvoir quasi absolu… Jusqu’à voir ses êtres chers mâchés par les rouages de la machine implacable qu’est la carrière de Willie Stark, souvent par sa propre faute.

Her eyes were glittering like the eyes of a child when you give a nice surprise, and she laughed with a sudden, throaty, tingling way.  It is the way a woman laughs for happiness.  They never laugh that way just when they are being polite or at a joke.  A woman only laughs that way a few times in her life.  A woman only laughs that way when something has touched her way down in the very quick of her being and the happiness just wells out as natural as breath and the first jonquils and mountain brooks.  When a woman laughs that way it always does something to you.  It does not matter what kind of a face she has got either.  You hear that laugh and feel that you have grasped a clean and beautiful truth.  You feel that way because that laugh is a revelation.  It is a great impersonal sincerity.  It is a spray of dewy blossom from the great central stalk of All Being, and the woman’s name and address hasn’t got a damn thing to do with it.  Therefore, that laugh cannot be faked.  If a woman could learn to fake it she would make Nell Gwyn and Pompadour look like a couple of Campfire Girls wearing bifocals and ground-gripper shoes and with bands on their teeth.  She could set all society by the ears.  For all any man really wants is to hear a woman laugh like that.

Lire Tous les hommes du roi dans le texte, c’est d’abord saisir le ton de Jack Burden, qu’aucune traduction ne peut rendre à la perfection. Un mélange d’oralité et de registre soutenu, volontiers ironique et diablement précis. Jack, comme Robert Penn Warren, est un orfèvre du langage, un portraitiste d’exception dont la maîtrise de l’anatomie égale celle des plus grands peintres, et qui trouve toujours l’attitude physique ou la métaphore traduisant le mieux l’état d’esprit d’un personnage. Ces descriptions techniques à l’extrême coulent pourtant naturellement, comme d’une voix qu’on imagine un rien traînante, celle d’un homme brillant et nonchalant qui s’épanche les coudes sur le zinc. Des mots familiers du cru colorent ses expressions – ma préférée est « likker » pour « liquor », qu’on pourraît traduire par « gnôle ». La manière dont s’exprime Willie Stark accentue cet ancrage dans le terroir de Louisiane, en y ajoutant un sens inné des aphorismes et des slogans percutants. Et lorsque le roman nous offre une longue digression sur l’histoire de Cass Mastern, aïeul de Jack mort à la Guerre de Sécession sur qui porta sa thèse de doctorat, le style surranné des citations de sa correspondance fait mouche à chaque fois.

This is a poor state, the opposition always screamed. But the Boss said : « There is a passel of pore folks living in it and no mistake, but the state isn’t poor. It is just a question of who has got his front feet in the through when slopping time comes. And I aim to do me some shoving and thump me some snouts. » And he had leaned forward to the crowd, with the shagged-down forelock and the bulging eyes, and had lifted his right arm to demand of them and of the hot sky « Are you with me ? Are you with me ? » And the roar had come.

More money for graft, the opposition always screamed. « Sure, » the Boss had said, lounging easy, « sure, there’s some graft, but there’s just enough to make the wheels turn without squeaking. And remember this. There was never a machine rigged up by man didn’t represent some loss of energy. How much energy do you get out a lump of coal when you run a steam dynamo or a locomotive compared to what there actually is in this lump of coal ? Damned little. Well, we do a lot better than the best dynamo or locomotive ever invented. Sure, I got a bunch of crooks around here, but they’re too lily-livered to get very crooked. I got my eyes on ’em. And do I deliver the state something ? I damned well do. »

The theory of historical costs, you might put it.

Le verbe de Jack acquiert une puissance et une poésie incomparables lors du septième des dix chapitres de Tous les hommes du roi. Il y est question d’une désillusion cruelle comme jamais, qui fait écho à de précieux – et douloureux – souvenirs d’adolescence. Déjà présente dans la version française du texte, la musique des mots porte ici la dissection du sentiment amoureux – de l’évidence à l’évanescence – à des hauteurs insoupçonnées. C’est aussi le bénéfice d’une seconde lecture, quelle que soit la version, que de pouvoir s’attarder sur tout ce qui entoure l’intrigue politique au coeur du roman. En l’occurrence, les regrets qui engluent Jack dans le passé et l’empêchent d’être au monde alors qu’il atteint la force de l’âge.

That was why I came to lie on a bed in a hotel in Long Beach, California, on the last coast amid the grandeurs of nature. For that is where you come, after you have crossed oceans and eaten stale biscuits while prisoned forty days and nights in a storm-tossed rat-trap, after you have sweated in the greenery and heard the savage whoop, after you have built cabins and cities and bridged rivers, after you have lain with women and scattered children like millet seed in a high wind, after you have composed resonant documents, made noble speeches, and bathed your arms in blood to the elbows, after you have shaken with malaria in the marshes and in the icy wind across the high plains. That is where you come, to lie alone on a bed in a hotel room in Long Beach, California. Where I lay, while outside my window a neon sign flickered on and off to the time of my heart, systole and diastole, flushing and flushing again the gray sea mist with a tint like blood.

En ce sens, il est une incarnation du vieux Sud des États-Unis, si facilement enclin à se réfugier dans un passé qu’il croît connaître, mais dont il ignore l’essentiel, consciemment ou non – et qu’il assume si mal. Répété à tant de reprises, le patronyme de Jack Burden – « fardeau » – que porte aussi Burden’s Landing, le fief de sa famille, hante littéralement Tous les hommes du roi. Par la voix de son protagoniste, Robert Penn Warren excelle à rendre compte du Temps – le dernier mot du livre -, qu’il s’agisse de la décomposition du moindre instant d’éternité, de l’alternance des saisons, omniprésentes dans les décors et l’amosphère, ou de celle des époques, toujours sensible à travers les personnages. L’économie et la précision des mots qu’offre la langue anglaise rend l’impression plus saisissante encore.

We shall come back, no doubt, to walk down the Row and watch young people on the tennis courts by the clup of mimosas and walk down the beach by the bay, where the diving floats lift gently in the sun, and on out to the pine grove, where the needles thick on the ground will deaden the footfall so that we shall move among trees as soundlessly as smoke. But that will be a long time from now, and soon now we shall get out of the house and go into the convulsion of the world, out of history into history and the awful responsibility of Time.

Un rien bancales, ces notes ont vocation à compléter le papier d’origine sur cette oeuvre extraordinaire, dont je peux affirmer aujourd’hui avec d’autant plus de conviction qu’elle est mon roman préféré. Voilà. Je vous épargnerai des extraits en version audio pour cette fois, convaincu que mon broken English ne lui rendrait pas justice. S’agissant de répondre aux dilemmes cornéliens que je sais commun à tant d’entre nous – « Faut-il relire ? » et « Faut-il lire en VO ? » -, je dirais : « Bah oui, mais pas n’importe quoi. »

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