Ce que cela coûte, W.C. Heinz

 

La boxe n’est certes pas le sport qui inspire le moins les écrivains, et deux écoles se partagent le gros de la littérature pugilistique : celle de la mythologie, attachée au drame, à la symbolique, au lyrisme, à la métaphore et à l’hyperbole, et celle du réalisme, qui mise sur la précision et le dépouillement du style pour rendre compte du noble art. Elles sont également dignes d’intérêt. Pour sublimer l’effet que produit la boxe sur le psychisme de ses spectateurs, entre catharsis et fascination pure, la première ne s’interdit aucun procédé narratif. Alors que la seconde se méfie d’un plaquage d’archétypes et d’intrigues éprouvés qui ne se vérifient qu’une fois sur mille ; elle considère le matériau brut digne d’intérêt en l’état, et cherche à en livrer sobrement toute la complexité. W.C. Heinz fut correspondant de guerre et journaliste sportif avant d’être romancier : on comprend que son premier livre, bien qu’oeuvre de fiction, appartînt à cette dernière catégorie.

Le double champion du monde des lourds George Foreman, pourtant habitué à procurer sa dose au public accro à l’hémoglobine, eut ces mots d’une infinie justesse : « La boxe est comme le jazz, meilleure elle est, moins les gens l’apprécient. » La vraie escrime de poings n’est pas une vulgaire baston. Et Ce que cela coûte, publié en 1958, évoque le destin d’un vrai bon boxeur, du genre à attaquer l’adversaire sur son point fort, le poids moyen Eddie Brown, dans sa quête du titre de champion du monde. En vue du combat de sa vie, programmé dans le temple du Madison Square Garden, il part s’entraîner un mois dans l’arrière-pays newyorkais, auprès de ses manager et entraîneur de toujours Doc Carroll et Johnny Jay, ses sparring-partners, et une poignée d’autres boxeurs en cours de préparation. Ce ne fut pas le cas pour ses quatre-vingt combats précédents : un témoin extérieur l’accompagne en vue d’en extraire un article pour un magazine, le journaliste Frank Hughes, narrateur à la première personne de Ce que cela coûte.

Parole de Frank Hughes :

« Quand un combat est fixé, la façon dont chacun met à profit chaque moment en fait partie, de même que chaque action qu’il a jamais faite, chaque pensée qui l’a façonné tel qu’il est et fait partie de lui et abonde en chacun de ses mouvements, parce qu’il est maintenant évident que ces deux-là se battent depuis toujours. »

W.C. Heinz réduit au maximum la durée de ses descriptions ; tout juste celles-ci nous donnent-elles des repères de mise en scène. Il s’abstient également de livrer trop de flashbacks ou monologues intérieurs de Frank Hughes, et la substantifique moelle du roman se concentre dans les nombreux dialogues du huis-clos. Impliquant souvent trois personnages ou plus, ils demeurent à la fois vraisemblables et clairs – la technique d’attribution des répliques à leurs auteurs est quasi parfaite, sans lourdeur excessive.

Le chroniqueur amateur que je suis ne peut ici s’exprimer qu’en son seul nom, à la fois fan de romans et fondu de boxe. Une cinquantaine de pages suffit non seulement à m’attacher aux personnages, mais aussi à m’émerveiller de la profondeur et de la pertinence du regard de l’auteur sur le sport lui-même. Humble fils d’un plâtrier du Bronx d’origine allemande, au nom américanisé, Eddie Brown est un vrai laborieux, mais aussi un garçon affable et dégourdi. Doc Carroll est, lui, un théoricien bourru de la boxe anglaise, obsédé par le détail et méprisant envers tous les « amateurs » qui tentent de vivre de ce sport. Le dévoué Johnny Jay parle beaucoup et tout le temps de ses souvenirs antédiluviens de boxeur et de coach. Parmi les seconds rôles se détachent les figures de l’hôtelier suisse et fatigué Girot, du boxeur boute-en-train Al Penna et de Tom White, le reporter atrabilaire et mégalo, rival de Frank Hughes. Sans omettre Helen, l’épouse fataliste d’Eddie, et le sparring-partner Memphis Kid, afro-américain condamné à aligner les piges car coupable d’avoir été « trop bon » et peu spectaculaire, des années durant, pour s’attirer des combats vraiments lucratifs.

Parole de Doc Carroll :

« Il y a douze mille types qui boxent dans le monde aujourd’hui, vous savez combien sont vraiment des boxeurs ?

-Vous allez me le dire ?

-Une centaine. Peut-être moins. »

Le parcours du brillant technicien Memphis Kid, à l’image de celui de l’autenthique Charley Burley, est l’une des nombreuses leçons que recèlent les dialogues de Ce que cela coûte. La boxe est un business, pas une quête de gloire. L’ingratitude de ce métier, réservé à ceux qui n’ont guère de choix (« Ceux qui sont plus doués pour autre chose, ils font autre chose. Ils devraient en tout cas. ») et dans lequel les meilleurs disposent de dix bonnes années pour mettre de côté, idéalement sans y laisser leur santé, est fondamentale.

Une décennie passée entre deux combats, jamais vraiment présent auprès de sa famille, lorsque celle-ci existe : les vrais moines-soldats de la boxe, tels Doc et Johnny, ont fait voeu de célibat. Une  décennie à faire mûrir le môme bagarreur que l’on était en un adulte débarrassé de sa colère, sachant concentrer son excitation dans ses coups, et mû tout entier par la tactique et les réflexes acquis, alors que les médias persistent à le vendre comme un animal. Une décennie où quelques minutes sur le ring, et pas les années d’entraînement, décideront du prochain cachet. Une décennie parfois écourtée, quand un athlète place son destin entre les mains d’un charlatan pour qui son propre pognon prime sur tout, ou d’un incompétent qui manage des boxeurs pour son prestige personnel. Et, lorsqu’un pur artisan du noble art a détecté un vrai poulain, une décennie de programmation gestuelle longtemps déroutante et contre-intuitive (« Et un jour, je n’oublierai jamais ça, j’ai tenté un de ces trucs, et ça a marché. »), l’exigence d’une confiance et d’une transparence absolues, et des combats toujours risqués pour continuer à apprendre, et savoir pourquoi l’on accepte un entraînement toujours harrassant.

Parole de Frank Hughes :

« Même le plus grand sculpteur du monde ne peut rien ajouter au marbre qu’il façonne. Si ce n’est pas là, ce n’est pas là. Personne n’y peut rien, personne ne crée, on se contente de gratter la matière pour en révéler la création. C’est comme ça que l’homme essaie de créer, et c’est ça qui fait peur aux plus grands. Il sont les seuls à voir vraiment, et ça les effraie que dans leur travail de soustraction, ils ne soient pas capables de tout révéler, et que ce qui demeure caché le demeure pour l’éternité. Mais ce qu’ils redoutent plus encore, c’est le coup de trop, celui qui détruirait tout à jamais. C’est comme ça qu’on fabrique les choses, c’est comme ça qu’on fabrique un boxeur. »

Comme le répètent Doc et Johnny, le combat se gagne « sur la route et dans la salle » pendant la préparation. « (…) en stage, il faut avoir une bonne raison quand on fait quelque chose. Il ne s’agit pas seulement de faire les choses. Il faut avoir une raison. » reprend Eddie, bon élève. Tout doit concourir à éradiquer le moindre hasard : il en ira des neuf premières années professionnelles d’Eddie, et des quarante-cinq piges de carrière de Doc Carroll, qui dispose enfin du savoir-faire nécessaire et du bloc de marbre idéal. Entre eux, les choses furent claires d’emblée : « (…) si je m’occupe de toi, c’est moi le patron. Si ça te plaît pas, tu le dis tout de suite et je te laisse tranquille. Sinon, tu fais ce que je dis comme je te le dis. Tu as le droit de poser des questions, mais une fois que je t’ai répondu, le sujet est clos. Je n’aime pas les discussions. Je te dirai quand, qui et où tu combats. Toi, tu t’entraînes et tu boxes. Je m’occupe du reste. »

La relation de pupille à mentor entre Eddie Brown et Doc Carroll est bien le coeur battant de Ce que cela coûte, et les tirades de Doc sur son art de Pygmalion touchent la perfection. Il serait vain de tenter de reproduire les meilleures ici : le choix est impossible. Plus rare mais pas moins édifiant, le regard de Frank Hughes sur sa propre posture, lorsqu’il n’est pas posé sur le boxeur et son maître, offre une confession captivante de W.C. Heinz sur l’essence de sa profession. L’homme est pétri d’admiration pour les combattants dont il s’obstine à chercher la vérité (« Vous équilibrez l’équation entre peur et courage, en affirmant ne pas connaître la première, et donc n’avoir pas besoin du second. Moi, j’essaie de me hisser à votre niveau, mais c’est toujours vous, en vérité, qui vous abaissez au mien »).

Il reconnaît aussi sans peine, en dépit d’une culture pugilistique extrêmement étendue, et d’une faculté à trouver des mots que les boxeurs n’assembleront jamais, qu’il lui manquera toujours l’expérience conférée par le baptême du feu (« C’était déjà comme ça avec la guerre. Seuls ceux qui ont fait ce qu’ils ont fait peuvent le comprendre, et nous autres, qui écrivons dessus, en sommes toujours exclus »). Et il ne saura s’empêcher, malgré tout son vécu et sa rationnalité, d’être happé par une foi inébranlable en Eddie Brown et Doc Carrol, et le rêve de gloire par procuration du supporter acharné (« Dans mon métier, on essaie de lutter contre ça, mais c’est un combat perdu d’avance. On tente de conserver son sang-froid et ce que nous aimerions être de l’objectivité, mais ce contre quoi l’on se bat, en attribuant bien vite aux autres les vestiges de ce qu’on a cru un jour être une aspiration au succès, voire à la grandeur, c’est l’aveu de sa propre défaite »).

Frank Hughes croit en la victoire au nom des vérités irréfutables que sont la science de Doc et le talent d’Eddie. Mais il constate, tentant de contenir son effroi, que l’imprévu s’insinue jusque dans les routines les mieux respectées. Portera-t-il à conséquence quand le moment de vérité sera venu ? Le combat lui-même n’occupe qu’une part infime des 350 pages Ce que cela coûte, mais l’angoisse du lecteur est bien réelle, malgré l’absence totale de procédés narratifs faciles ou de recettes éprouvées des professionnels du suspense. C’est à force d’intelligence dans son propos et d’amour non feint pour ses personnages que W.C. Heinz m’a entraîné, sans que je m’en aperçoive, jusqu’à un investissement comparable à celui de Frank. Jusqu’à finir vidé, l’oeil d’une humidité suspecte, certain d’avoir lu un chef d’oeuvre.

Enfin, ce qu’un amoureux de la boxe et des livres tiendra facilement pour un chef d’oeuvre. Et qu’Ernest Hemingway lui-même, caressé dans le sens du poil par un style aussi sec que le sien, qualifia de « seul bon roman que j’aie jamais lu sur un combattant, et un excellent roman tout court ». Monsieur Toussaint Louverture a fait le pari que les 5000 exemplaires numérotés de cette édition trouveraient preneurs, en dépit d’un sujet de niche, a fortiori auprès du public francophone. Les moyens déployés sont à la hauteur de cette louable ambition. L’objet lui-même est magnifique – la maison nous y avait habitués avec entre autres Tous les hommes du roi et Le dernier stade de la soif -, sa couverture mêlée de particules de cuir et son papier bien lisse rappelant un antique carnet de journaliste, et la traduction impeccable d’Emmanuelle et Philippe Aronson évite l’écueil ordinaire de la méconnaissance du noble art. Les lecteurs d’Un trou dans le ciel, du dernier nommé, biographie romancée du grand champion Jack Johnson, auront compris pourquoi.

Faut-il aimer la boxe pour se régaler de Ce que cela coûte ? Les amateurs peuvent l’acheter les yeux fermés. Aux autres, même confiant dans les immenses qualités du bouquin, je ne peux garantir qu’une seule chose : ils comprendront, en lisant celui-là plus que tout autre livre, pourquoi des gens comme moi aiment à ce point ce sport-là.

Parole de Frank Hughes :

« Ecoutez, je ne dis pas que ça me plaît ou que c’est bien. Je dis juste que c’est comme ça, que c’est dans l’homme, dans tous les hommes. Je n’aime pas la violence. Je déteste les conflits. Je crois en un monde qui serait régi par la raison et l’honnêteté, et où la force brute ne serait plus. Ce monde existera peut-être dans plusieurs siècles, mais aujourd’hui, l’homme a encore les traits de l’animal en lui et la loi de la vie est encore la loi de la jungle : la survie du plus fort. Tant que ce sera comme ça, l’homme s’accomplira plus dans la boxe que dans toute autre tentative d’expression. C’est une nouvelle guerre, mais une guerre qu’on a mise en vente, pour laquelle on vend des places, et les gens y vont parce que, même sans s’en rendre compte, ils perçoivent la vérité qu’il y a là-dedans. »

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