Macadam Butterfly, Tara Lennart

 

D’aucuns, d’aucunes seront toujours plus proches du stade terminal du désespoir lors d’une réunion de copropriété qu’en s’épluchant le coeur avec un économe. Tel est apparemment le cas de Tara Lennart, auteure d’un recueil de nouvelles intitulé Macadam Butterfly. Son premier, ce qui promet.

205 pages vite gobées, parce que les histoires sont courtes, nerveuses, et qu’elles interpellent le lecteur, dans un style à la fois maîtrisé et empruntant beaucoup à l’oralité contemporaine, que nos grands-mères qualifieraient de « truculent ». Comme quantité de (bons) livres du genre, Macadam Butterfly a tout du carnet de croquis, esquissés à la première personne, fixant à la fois un personnage – le narrateur ou un être cher – et un moment particuliers.

Ce sont des instants décisifs, souvent dramatiques voire violents, vécus par des bobos des villes ou des freaks des champs d’aujourd’hui. Pour n’évoquer que mes préférés, il peut s’agir d’un souffre-douleur de sous-préfecture qui rend enfin les coups à son poivrot de paternel, de la victime collatérale d’un fait divers sordide au son absurde de Kendji Girac, du dévalement de la Butte Montmartre à 2 du mat’ par une fille qui vient d’apprendre une sale nouvelle, de la pause d’une parigote en route pour enterrer une grand-tante complice avec sa chienne guère en meilleur état,  ou d’une nana sanguine qui fulmine en voyant un homme sans bras se comporter en parfait trou-de-balle dans un bus.

Tara Lennart livre le mode d’emploi de Macadam Butterfly au hasard de 2053, rare moment de nostalgie paisible au milieu du merdier, où une native de 2030 assène à son aïeule fumeuse de bambous, en parlant de sa génération d’anciens, « que la société était violente et les combats permanents. Que vous aviez peur, malgré vous, qu’un surgissement du réel ne brise vos vies, n’importe quand. » Ce qui explique vu de 2019 que ladite génération se gave d’expédients instantanés, dont le moindre n’est pas la baise, tant qu’il est temps d’en profiter. A force d’exulter, le corps pèse, et parfois, lâche.

Une bienveillance généralisée vis-à-vis de la différence, qu’elle soit de genre ou sexuelle, et l’avènement ultime de la weed et du steak de tofu sont les mamelles du paradis que semble dessiner en pics et en creux  Macadam Butterfly. Fort heureusement, le livre ne se résume pas à un prévisible manifeste du parti des Social Justice Warriors de cette décennie finissante. Une ironie à forte puissance d’arrêt n’est jamais très loin lorsque féminisme, véganisme et libéralisme sociétal partent en salto arrière avec double vrille.

« Il n’y a pas de vraies ou fausses féministes, il n’y a que des nanas qui s’inventent un sens à leur existence de dindons en surpoids. »

« En fait, nous vivons une histoire d’amour très hétéronormée. Über hétéronormée puisqu’un homme cisgenre a converti une lesbienne aux joies de la fellation et l’a convaincue d’avoir un enfant biologique. Judith Butler doit en perdre ses cheveux. »

« Malheureusement, tout le monde n’est pas une pro-sexe post-post-queer avant-gardiste qui fait des blagues sur les seins. »

Chez Tara Lennart, un handicapé peut être une crevure finie, une sufragette, loin à côté de ses pompes, ou un mec, accusé injustement d’agression sexuelle. Voilà qui rassure. Puisqu’on est entre gens sérieux, je vous épargnerai le coup de l’écorchée-vive-qui-cache-son-amour-vibrant-de-l’humanité-sous-d’épaisses-strates-de-misanthropie. Il est touchant, cependant, de deviner les vertiges d’une auteure plus ou moins ravie d’avoir atteint l’âge du premier pas de recul, pour constater à quel point la perte fera désormais partie de son quotidien de grande personne.

On peut devenir adulte tout en choisissant de faire sa couverture d’un chapelet de chipolatas reliées à un détonnateur. Une bonne nouvelle qui, à elle seule, vaut la peine de lire Macadam Butterfly. Et les définitions de l’anosmie et du sexambulisme, ce sera cadeau.

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