Le diable, tout le temps, Donald Ray Pollock

 

Donald Ray Pollock sait de quoi il parle. Avant de s’établir à Chilicothe, Ohio, pour y travailler à l’usine de papier jusqu’à l’âge de 50 ans, il naquit et grandit dans le village voisin de Knockemstiff. Traduit littéralement, le nom de la bourgade signifie « assomme-les », juste reflet des sensibilités prévalant sur les contreforts des Appalaches. Pollock vint à l’écriture sur le tard, et concentra son nouveau travail sur cette zone géographique, d’abord via des nouvelles et la couverture pour le New York Times des élections de 2008, puis dans le roman Le diable, tout le temps, publié en 2011 et bombardé chef d’oeuvre d’un nouveau genre en soi baptisé « hillbilly gothic » ou « gothique péquenot ».

Que l’allusion au « gothique » ne laisse pas imaginer l’immiscion dans l’histoire de vampires rappelant un Robert Pattinson – encore que justement ce dernier soit annoncé au casting de l’adaptation du roman sur Netflix -, puisqu’il s’agit d’une narration profondément ancrée dans le réel, malgré l’exagération de la pourriture ambiante et des comportements déviants y ayant prospéré. On parle ici d’une Amérique de la relégation, où la notion même de civilisation s’efface vite derrière les principes tordus dictés par une religion dévoyée, des névroses transmises de génération en génération, ou une corruption endémique.

Bodecker leva sa torche. Des animaux à divers stades de décomposition étaient suspendus autour d’eux, certains dans les branches, d’autres sur de grandes croix de bois. Un chien mort au collier en cuir était cloué très haut sur l’une des croix, comme une hideuse image christique. La tête d’un cerf était posée au pied d’une autre. « Nom de Dieu, mon garçon », dit-il en retournant la torche sur Arvin à l’instant où un asticot blanc en train de se tortiller tomba sur l’épaule du garçon. Il le balaya comme si de rien n’était, comme on aurait balayé une mauvaise herbe. Bodecker, en commençant à reculer, fit un grand geste de son revolver.

« C’est un tronc à prières » dit Arvin. Sa voix maintenant n’était plus qu’un murmure.

« Quoi ? Un tronc à prières ? »

Arvin acquiesça, fixant le cadavre (…). « Mais il ne marche pas », dit-il.

De la première à la dernière page du Diable, tout le temps, c’est bien Satan qui semble avoir la haute main sur les choix bien mal avisés de chacun des personnages. Il peut s’agir d’un père rentré traumatisé de la guerre du Pacifique, qui s’enfonce dans un délire mystique pour soigner sa femme atteinte d’un cancer sous le regard effrayé de son garçonnet de fiston : il sacrifie à Dieu des animaux toujours plus imposants… C’est aussi le duo exotique constitué d’un prêcheur simplet et du paraplégique amoureux de lui qui l’accompagne à la guitare, ou bien un shérif devenu exécuteur à la solde du gros bonnet de la truanderie locale, un pasteur friand de jeunesses… Voire un couple de psychopathes spécialisé dans la photographie érotico-morbide d’autostoppeurs jeunes et a priori innocents.

Tout ce joyeux bestiaire, pour siphonné qu’il soit, est le fruit d’histoires personnelles souvent lugubres et révélées progressivement, au fil d’une narration dont la spirale se resserre peu à peu, mêlant les époques – de 1945 à 1965 – et les lieux – de l’Ohio à la Virginie Occidentale, jusqu’au télescopage inévitable et sanglant des principaux protagonistes. Le style du Diable, tout le temps,  aussi sec que son humour est sombre, fait de ce livre aux chapitres courts un page-turner remarquable d’efficacité, et les allusions à Jim Thompson ou Cormac McCarthy de la quatrième de couverture, pour écrasantes qu’elles soient, ne sont pas usurpées : le bouquin emporta quantité de prix et distinctions, en France comme aux États-Unis.

Ce sera moche, très moche. Mais vous voudrez savoir.

 

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