30 albums pour aimer le métal

Après deux annulations consécutives, Satan et Élisabeth Borne semblent s’être entendus pour que le Hellfest 2022 ait bien lieu. Bonheur suprême, l’édition sera dantesque : deux festivals en un pour sept jours au total de sabbat assourdissant au pays du Muscadet, et les icônes de Metallica présentes pour la première fois en clôture de la fête – James, Lars & Co auraient même insisté pour en être. Il apparaissait donc nécessaire de marquer le coup sur 130livres.com, un site dont l’unique membre de la rédaction n’a jamais dissimulé son goût pour le rock velu. En témoignent les comptes-rendus des éditions 2018 et 2019 du Hellfest, l’introduction à une vingtaine de groupes mythiques du genre (Grande-Bretagne, États-Unis et Vrac) et deux listes de cent morceaux à connaître (Volume 1 / Volume 2).

Restait à rendre hommage aux albums, formes d’expression musicale rendues délicieusement surannées par les déversoirs à singles du streaming d’aujourd’hui. Un grand album n’est pas qu’une madeleine de boomer se remémorant sa lointaine adolescence et son mange-disques orange. C’est un tour de force fait d’équilibre et d’inspiration, un cycle créatif à part entière dans l’œuvre d’un artiste ou d’un groupe, une geste épique parfois supérieure à la simple somme de ses parties, un jalon historique à jamais associé à son année de sortie ; c’est aussi un objet précieux dont l’artwork aura pu marquer les fans autant que son contenu.

Pour le mélomane aux tympans vrillés, n’en retenir que 30 s’avère forcément délicat (DISCLAIMER : même moi, j’ai du mal à expliquer l’absence de Faith no More), après quoi la question des critères est primordiale. Que du métal, donc pas de hard rock façon ACDC, Aerosmith ou Guns n’Roses : on s’échappe des structures traditionnelles du rock n’roll. Pas plus d’un disque par groupe puisque l’on aspire à varier bonheurs et surprises. Uniquement des albums que je révère, ce qui va de soi mais limite de fait la présence de certains sous-genres, notamment côté métal extrême – j’ai malgré tout tenté d’être aussi divers que possible (DISCLAIMER : non, pas de Body Count non plus). Pour éviter de vous imposer mes amours imparfaites, et il y en a, une certaine reconnaissance critique est la dernière condition nécessaire pour figurer dans cette liste chronologique.

Puissent les béotiens découvrir et les vétérans pinailler. Bonne lecture, et – surtout – bonnes écoutes…

Overkill, Motörhead (1979)

Preuve de la merveilleuse concision de la langue de Shakespeare et de Johnny Rotten, une traduction appropriée du terme overkill serait « écraser une mouche avec un marteau ». Ça y est, vous avez l’esprit. Le deuxième album de Motörhead fut un succès commercial inattendu. Ces 35 minutes sous speedball témoignent de l’étonnante capacité à rebondir du producteur Jimmy Miller, largué par les Rolling Stones une fois devenu junkie et artisan du son formidablement brut et gras des compositions. De l’ultrarapide opener éponyme qui semble redémarrer à l’infini au blues-rock vénéneux de Capricorn et Metropolis, cet album studio-là sonne plus vivant que la plupart des enregistrements live.

Heaven and Hell, Black Sabbath (1980)

En recrutant Ronnie James Dio pour remplacer Ozzy Osbourne, les Brummies de Black Sabbath prenaient un risque : il eût été impardonnable qu’une collaboration entre la plus belle voix du heavy metal et sa plus parfaite machine à riffs Tony Iommi accouchât d’autre chose que d’un monument du genre. Ce fut le cas. Aucun déchet sur cet album grandiose, tantôt furieux à souhait (Neon Knights), tantôt poétique à en pleurer (Children of the sea), parfois sur un seul et même titre (Die young). Et l’envolée finale du titre éponyme figure parmi les moments les plus sublimes de tout le heavy metal traditionnel.

Diary of a Madman, Ozzy Osbourne (1981)

Faute de tubes à la Crazy train ou Mr Crowley (voire d’une couverture moins grotesque), le successeur de Blizzard of Ozz dans la discographie solo d’Ozzy Osbourne n’a pas sa réputation. Il constitue pourtant une démonstration homogène à l’extrême du talent majuscule du guitariste Randy Rhoads et des efforts d’Ozzy pour se hisser à son niveau. La ballade Tonight, sans doute le titre le plus faible du lot, reste une putain de bonne chanson, et l’OVNI S.A.T.O. un point d’orgue génialement barré, sans rien dire de l’hymne à la drogue Flying high again. Chaque écoute de Diary of a Madman revient à trouver plus cruel encore le Darwin Award dont Rhoads obtint le douteux privilège moins de six mois après sa sortie…

Blackout, Scorpions (1982)

Album écolo avant l’heure, Blackout peut s’enorgueillir de ne comporter aucun déchet. Il marque la consécration d’un groupe déjà vétéran passé par le rock psychédélique et le hard rock. Tout ce que tente ici dans un style de heavy metal classique la bande de Klaus Meine, tout juste opéré des cordes vocales, est un succès : bangers qui dépotent (Blackout, Dynamite), balades ciselées (No one like you, When the smoke is going down), imposante marche mid-tempo (China white) et même hommage au hair metal US le plus premier degré (Arizona). La façon dont s’articulent tout du long les guitares de Rudolf Schenker et Mattias Jabs est un modèle d’élégance sidérurgique allemande.

Screaming for Vengeance, Judas Priest (1982)

Dans l’oeuvre de Judas Priest, Screaming for vengeance succède au mou du genou Point of entry. Dire que les pionniers du heavy metal se sont surpassés en compensation serait un understatement : dès le grandiose instrumental The Hellion suivi du prescient Electric eye, l’auditeur innocent est harponné par un trident, le duo Tipton-Downing aux riffs et solos catchy à l’extrême et les cris de banshee jamais plus tranchants de Rob Halford. Du hard FM assumé (Take these chains, You’ve got another thing coming) au heavy metal burné comme il faut (Riding in the wind, Screaming for vengance) en passant par l’hommage à ACDC (Devil’s child), l’album marque par sa constante – et réussie – recherche d’efficacité.

Piece of mind, Iron Maiden (1983)

Au sein de la production quasi parfaite livrée par Iron Maiden au long des années 80, Piece of mind est rarement mis en avant. L’album propose pourtant un enchaînement initial de 5 titres à couper le souffle, dans un registre plus direct et galopant que les compositions du groupe tirant vers le prog, et s’achève sur un To tame a land rendant un hommage à Dune autrement plus digne que les balourdises de Hans Zimmer. C’est le premier album des Irons avec le batteur Nikko McBrain, dont la prestation sur Where eagles dare marque d’entrée les esprits, et le deuxième avec Bruce Dickinson au chant. Revelations, qu’il signe, est l’une de ses plus belles performances en carrière. Et c’est surtout la galette du Trooper (wohohohohohohohohooooh).

Holy Diver, Dio (1983)

Le lutin Ronnie James Dio avait un ego à la mesure de son talent ; après des passages dans 3 groupes, rien de plus logique que de le voir diriger une formation à son nom à compter de 1982. Holy Diver, premier et meilleur album de Dio, sort l’année suivante. Les neufs titres font autant d’écrins à la voix de ténor d’opéra du patron. Jamais si bien servi que par lui-même, il en assure la production épatante de netteté. Aux côtés d’ex-comparses de Ronnie chez Rainbow et Black Sabbath, Vivian Campbell, un gratteux irlandais de 19 ans, épate par sa virtuosité. Stand up and shout, Holy diver, Don’t talk to strangers, Rainbow in the dark… On comprend la réédition monumentale annoncée pour ce qui aurait été le 80e anniversaire du chanteur.

Don’t break the oath, Mercyful Fate (1984)

À défaut de succès mainstream, les Danois de Mercyful Fate peuvent se targuer d’une aura mythique auprès des connaisseurs : ces pionniers d’un black metal riche de messes noires et revenants, menés par le frontman peinturluré King Diamond, furent repris par les stars de Metallica et auteurs d’une discographie très dense… dont le deuxième album Don’t break the oath fut servi par une production plus éclatante que son prédécesseur Melissa. On est subjugué de bout en bout par l’inventivité des entrelacs de guitares lead assurés par le duo Sherman-Denner et le groove démoniaque qu’apporte à l’ensemble le regretté bassiste Timi Hansen. De A dangerous meeting à Come to the sabbath, la damnation n’aura jamais sonné si gaiement.

Ride the lightening, Metallica (1984)

En moins d’un an et demi, quatre ados aux allures de mannequins chez Biactol passèrent du thrash metal gorgé de rage punk de Kill ’em all à la maîtrise en tout point bluffante de Ride the lightning. Ces p’tits cons-là avaient de l’audace et du talent (plus quelques riffs de leur ex-guitariste Dave Mustaine, ajouteront les malveillants). Sur les 8 titres de l’album entregistré au même endroit et au même moment que Don’t break the oath, entre le thrasher furieux Fight fire with fire et l’instrumental aux accents symphoniques Call of Ktulu en passant par la balade dépressive Fade to black, deux ne sont pas devenus des classiques du métal : la sous-cotée Trapped under ice et Escape, plombée par sa tentative de refrain radio-friendly. Le reste est parfait. Préférer cet opus-là à son successeur Master of Puppets est affaire de détails infimes.

Bonded by blood, Exodus (1985)

Ironie de l’Histoire : si Metallica planta son drapeau au sommet du thrash en publiant le premier album du genre, ils s’étaient entre autres inspirés d’Exodus, une bande de rageux de la Bay Area contrainte à sortir trop tard sa galette initiale et qui fut le groupe d’origine de Kirk Hammett. Intitulé Bonded by blood, l’album manque de la maturité artistique d’un Ride the lightning mais affiche la puissance d’arrêt d’un fusil à éléphant. Les glapissements de feu Paul Baloff, connu pour arracher du dos de ses fans les Tshirts des groupes de « poseurs », s’accordent à merveille avec la frappe du marteau-piqueur Tom Hunting et les guitares féroces de Gary Holt et Rick Hunolt. Écoutez Piranha ou Metal Command, vous chercherez vous aussi des frusques siglées Def Leppard à mettre en pièces.

To Mega Therion, Celtic Frost (1985)

Un autre premier album aura marqué 1985, quand bien même le trio suisse en question avait sorti un EP remarqué l’année précédente intitulé Morbid Tales. Rebaptisé Celtic Frost, l’ex-Hellhammer a appris des critiques sur le manque de raffinement de sa première époque : le malaise savamment distillé ici est à la fois brutal et subtil. En témoigne la couverture merveilleusement impie de H.R. Giger, l’intro symphonique Innocence and wrath à grand renfort de cuivres, le très (trop ?) expérimental Tears in a Prophet’s Dream et des signatures rythmiques déroutantes. En y combinant le poids des riffs thrashy et la hideur calculée du son, l’effet produit relève de l’inconfort goûteux. Et Dieu sait si The Usurper ou Circle of The Tyrants poutrent leur race.

Among the living, Anthrax (1987)

Un rien mésestimés, les Newyorkais d’Anthrax représentent pourtant dignement la Côte Est dans le cercle exclusif désigné comme le « Big Four of Thrash ». Au sérieux imperturbable de Metallica, Slayer et Megadeth, le gang du chauve barbichu Scott Ian ajoute une touche de fun via des références pop (ici Stephen King et Judge Dredd) et des choeurs sur les refrains. « Fun » mais pas « rigolo », comme le suggère l’écoute d’Among the living, Caught in a Mosh ou Indians : ce troisième album est porté par un combo batterie / basse / guitare rythmique incandescent et tabasse jusqu’à son ultime seconde. Un classique du thrash, largement au niveau des meilleurs albums des homologues californiens d’Anthrax.

Operation: Mindcrime, Queensrÿche (1988)

En 1988, alors qu’Iron Maiden savourait le triomphe critique de son concept album d’inspiration progressive Seventh Son of a Seventh Son, la légende veut que Bruce Dickinson ait pâli en écoutant la toute fraîche galette de Queensrÿche aux ambitions largement comparables. Narrant les infortunes d’un junkie embarqué dans une sinistre conspiration anarchiste, Operation: Mindcrime est le chef d’œuvre du groupe de l’état de Washington. Tout y brille d’un éclat mélancolique, la narration cinématographique, la structure complexe des morceaux ou l’incomparable voix claire de Geoff Tate. Le frénétique The needle lies et le bouleversant Eyes of a stranger donnent une juste idée de la diversité de cette fresque aux accents bigrement contemporains – il paraît que les complots reviennent à la mode.

South of Heaven, Slayer (1988)

Parce que la vitesse et l’agressivité des 29 minutes de Reign in blood étaient insurpassables, les affreux de Slayer surent prendre avec leur producteur Rick Rubin l’unique décision qui s’imposait : ralentir et changer d’ambiance. Un rien de doom metal à la Black Sabbath vient donc appesantir le son de South of Heaven, qui prend le temps d’instaurer une ambiance lugubre sur son opener éponyme. Drum blasts insanes et double pédale frénétique signés Dave Lombardo sont toujours de mise – Silent scream vous en convaincra – et le nihilisme des paroles ne bouge pas d’un iota. Si Slayer sonne différemment, il ne nous aime toujours pas. Il est pourtant presque question d’amour sur la pénultième piste, où un bel hommage est rendu à Judas Priest via la reprise de Dissident Agressor. Coeur avec les mains.

Danzig, Danzig (1988)

Preuve d’une année 1988 chargée pour Rick Rubin, elle fut aussi marqué par la sortie du premier album solo de Glen Danzig, connu jusque là comme frontman des très punks Misfits et du gothique Samhain. Il se découvre ici une voix de velours (entre deux cris, certes), mi Frank Sinatra, mi Jim Morrison, mise en valeur par un blues-rock essentiel à la fois heavy et dépouillé. On pourra légitimement préférer les deux disques suivants de Danzig pour leur variété et leur raffinement supérieurs, mais celui-ci peut compter sur l’imparable Mother ainsi que sur She rides, sans doute la meilleure chanson de strip-club de tous les temps. Que James Hetfield himself ait officié comme choriste sur trois des titres ajoute à la légende de ce premier Danzig.

The headless children, WASP (1989)

Sept années et trois albums durant, l’habit moulant d’icône chevelue du glam metal aura défini Blackie Lawless, chanteur, guitariste et tête pensante de WASP. Il eût fallu s’en méfier. Comme en témoigne le majestueux The headless children, le bougre nourrissait bien d’autres aspirations. On est saisi d’entrée par l’extraordinaire montée en puissance puis la transition aérienne de The Heretic. Suivent The real me, une reprise des Who possiblement supérieure à l’originale (vous avez bien lu) et un irrésistible hymne éponyme. La suite est du même tonneau, conjuguant l’efficacité des bêtes de sexes, drogues et métal qu’étaient les WASP et leur souci louable et nouveau de s’affirmer artistiquement. Plus riche en ballades, l’album suivant The crimson idol marquera la quintessence de l’inspiration de Blackie Lawless ; The headless children garde toutefois assez de l’esprit d’origine du groupe pour emporter mon vote.

Heading for tomorrow, Gamma Ray (1990)

Wikipedia définit le power metal dans son acception contemporaine comme du « heavy-speed mélodique ». Une affaire épique, entraînante et volontiers optimiste, fort prisée outre-Rhin, dont le précurseur le plus fameux fut Helloween. Guitariste et ex-chanteur du groupe à la citrouille, Kai Hansen fonda sa propre formation Gamma Ray en 1989 avant d’enregistrer l’année suivante une première galette intitulée Heading for Tomorrow. Hansen apporta un surcroît d’enthousiasme et d’imagination à ce nouvel opus très orienté vers la science-fiction, tout en gardant un son proche de son groupe d’origine. L’hymne d’ouverture Lust for life porte admirablement son titre, le banger Hold your ground et la ballade The Silence évoquent un Queen survitaminé et la chanson titre de près d’un quart d’heure est une succession de loopings mélodieux et inspirés. À prescrire en cas d’overdose de black metal.

Rust in peace, Megadeth (1990)

Il y avait un ego de trop dans le Metallica des origines et l’on peut se féliciter a posteriori que le blond vénitien s’en soit fait virer avec perte et fracas. Sans éviction de Dave Mustaine, pas de Megadeth, et sans Megadeth pas de Rust in peace. Doté des pleins pouvoirs, Mustaine a pu lâcher sa gourme de technicien virtuose sur Peace sells… et se préoccupe ici davantage de l’équilibre de ses compos, entouré du meilleur line-up de la longue histoire de Megadave. Le break à la guitare classique sur Holy warsThe punishment due, la spirale frénétique de solos sur Hangar 18, le génial numéro de funambule du guitariste Marty Friedman sur Tornado of souls : Rust in peace consiste en une bluffante compilation de moments cultes du thrash metal.

Vulgar display of power, Pantera (1992)

Le Black Album de Metallica avait donné aux masses le goût du gros riff qui tabasse ? Pantera leur fera aimer celui qui rend carrément idiot en atteignant la tête du Billboard avec Far beyond driven. L’ex-groupe de hair metal texan achevait un repositionnement aux puissants effluves d’hormones mâles entamé avec Cowboys from hell et poursuivi sur Vulgar display of power. On retient surtout de ce dernier l’hymne martial Walk, mais l’album tout entier est un festival de lignes pesantes et bondissantes à la fois, quintessence du groove metal. L’opener Mouth for war donnerait la confiance à un Stéphane Bern en QHS, A new level vous fait rebondir contre les murs et This love est vraisemblablement la chanson d’amour la plus brutale de l’Histoire. Gneu.

Dirt, Alice in Chains (1992)

Qu’on ne s’y trompe pas : le grunge fut avant tout un label marketing apposé sur des groupes de rock principalement originaires de Seattle au début des années 90. Et avant d’être grunge, Alice in Chains est métal. En témoignent les riffs lourds d’inspiration doom, la caisse claire qui claque comme un coup de fusil et la subtilité des solos de guitare qui nourrissent ce Dirt, deuxième album du groupe consacré pour l’essentiel aux addictions du regretté frontman Layne Staley, bouleversant de bout en bout. Tout Dirt est une acceptation, à la fois fataliste et jamais larmoyante, de son destin maudit – il lâchera la rampe dix ans plus tard, âgé de 34 ans. Sur un album dont chacun des titres est une réussite, on distinguera le poignant Down in a hole et l’emblématique Would?. Nevermind est un album important, Dirt est un chef d’oeuvre.

Rage against the machine, RATM (1992)

RATM aura fait headbanger toute une jeunesse CSP+ de la fin du siècle dernier sur le brûlot antisystème Killing in the name, performance qui leur vaut à elle seule une place au panthéon du rock velu. Mais le premier album qui porte leur nom, succès programmé de l’année 1992 au son parfait, eut bien d’autres mérites : tout au long des 10 titres de rap metal fiévreux, une section rythmique Wilk/Commerford incandescente, la créativité déjantée du soudeur Tom Morello à la guitare et l’impeccable flow énervé de Zack de la Rocha – tout autre que lui eût pu sembler grotesque à sonner une révolte à 3 millions d’albums vendus aux US sous label Epic Records. Trente ans plus tard, Bombtrack et Bullet in the head font désormais guincher les vieux bourgeois avec un égal bonheur.

Heartwork, Carcass (1993)

Pour simplifier, le Carcass des débuts s’était employé à produire le son le plus rebutant qui soit, un grindcore à la production moyenâgeuse destiné à un public de psychotiques décomplexés. Leur quatrième album, Heartwork, reste tout à fait offensant pour la plupart des oreilles saines. Il y a un « mais » : nappée d’une double pédale à la diable, la surenchère de riffs rapides et brutaux empruntés au métal extrême prend cette fois un tour étrangement musical par la grâce d’un parfait polissage en studio. C’est la magie contrenature du death metal mélodique. Derrière la violence de surface qu’infligent Heartwork, Carnal Forge ou Embodiment, une sérénité incongrue mais bien réelle, proche de la transe. Oui, dit comme ça c’est assez flippant.

Chaos A.D., Sepultura (1993)

Avec Beneath the remains et Arise, les Brésiliens de Sepultura ont acquis les galons de rivaux respectables des champions américains du thrash et du death metal. Chaos A.D. marque un tournant dans leur carrière, puisque le groupe des frangins Cavalera décide désormais de cultiver sa spécificité culturelle en instillant rythmes syncopés et percussions tribales dans ses compositions. Qu’on ne s’y trompe pas : l’album conserve une brutalité à l’ancienne, Territory et Propaganda l’attestent, mais Refuse/Resist et Nomad sont déjà des tubes hybrides et l’instrumental Kaiowas, régulièrement repris en concert, fait carrément basculer l’auditeur dans une dimension nouvelle. C’est dans Chaos A.D. (et son successeur Roots) que Gojira vint puiser son inspiration pour Amazonia.

NOLA, Down (1995)

Un an avant le controversé Load de Metallica, un fameux groupe de métal américain avait déjà expérimenté le southern rock, dans une veine plus grasse et peut-être plus authentique. « Un demi-groupe », devrait-on dire, car il s’agit des chanteur et bassiste de Pantera. En intitulant NOLA le premier album de son groupe fondé avec des titulaires de Crowbar et Corrosion of conformity, le frontman Phil Anselmo sait de quoi il parle : il vient de la Nouvelle Orléans. On est ici aux confins du rock du sud profond et d’un stoner metal dans le style du Black Sabbath de Master of Reality, le groove de Pantera en plus. Temptation’s Wings, Eyes of the South ou Stone the Crow font vivre une plongée interlope dans la ville qu’on surnomme The Big Sleazy. L’album s’accorde mieux au Jack Daniel’s qu’à un cru classé du Bordelais.

Slaughter of the soul, At the gates (1995)

Où l’on reparle de virage artistique et de death metal mélodique après Heartwork. Direction le sud de la Suède et Göteborg, fameux vivier de groupes de métal extrême. En 1995, la démarche d’At the Gates est à mi-chemin entre le pari de Carcass et celui du Slayer période Reign in blood. Impuretés et aspérités superflues du son death metal à l’ancienne sont consciencieusement récurés (les nostalgiques parleront d’aseptisation…) pour révéler un parfait mur de son que vient percuter l’auditeur après les 40 premières secondes de Blinded by fear. Une demi-heure de violence et maîtrise mêlées, des titres à la fois brefs et complexes extraordinaires d’homogénéité, parmi lesquels on relèvera le solo magique du guest Andy LaRocque sur Cold et le majestueux titre éponyme.

Sehnsucht, Rammstein (1997)

Difficile de retenir un album et un seul dans la discographie des obscènes lurons de Rammstein tant ils nous ont habitués à des galettes soignées. Autant distinguer ici le plus « métal » de tous, celui où les guitares cognent le plus dur. Le génie du groupe est d’avoir su faire de l’allemand chanté un atout, tantôt martial, tantôt majestueux, et d’user de leurs gros riffs comme de samples addictifs pour accros des dancefloors – jamais plus entêtants que sur Du Hast. Sans oublier le sens du détail qui instille un semblant de malaise, la mélopée incantatoire sur Sehnsucht ou la mélodie sifflée sur Engel. Assez pour pardonner au chanteur Till Lindemann le duo enregistré avec Zaz.

Hellbilly deluxe, Rob Zombie (1998)

Tiens à propos de métal de dancefloor au fort accent industriel, il eût été regrettable d’omettre ici le printanier touche-à-tout Rob Zombie, pas moins doué aux platines que caméra au poing. On attribue l’explosion de son groupe précédent White Zombie à un goût obsessionnel du contrôle ; difficile de lui donner tort en écoutant les deux énormes tubes qui ouvrent ce Hellbilly Deluxe, Superbeast et Dragula. Garant d’un bon goût jamais démenti, le Tommy Lee de Mötley Crüe apporte son renfort sur deux des titres qui suivent, dont le lancinant Meet the creeper. Il faut aimer les ambiances de train fantôme, le carton-pâte et les vieux nanars horrifiques pour savourer l’album dans son intégralité sans éprouver une quelconque fatigue avant la fin de l’album. Ce qui tombe assez bien dans mon cas.

Toxicity, System of a down (2001)

Il serait vain de tenter de décrire le style de System of a Down à quiconque n’a jamais rien entendu de leur œuvre. Leur goût prononcé du bordel sonore évoque le rock alternatif, les influences traditionnelles renvoient à leur Arménie d’origine, la violence occasionnelle dont ils sont capables trahit les fans de Slayer, les incessants changements de rythme rappellent certains jazzmen et la structure atypique de leurs compositions en ferait presque un groupe de prog. Le mieux reste d’écouter leur came indéfinissable, dont l’emblématique Toxicity, numéro 1 du Billboard US le 11 septembre 2001 – l’intense Jet pilot y figure en piste numéro 4… Tant dans Chop Suey! que dans Toxicity, les deux singles phares de l’album, on reste marqué 20 ans plus tard par la palette d’émotions que les bougres surent nous faire traverser en une poignée de minutes à peine.

Prequelle, Ghost (2018)

« Le métal, c’était mieux avant » semblent claironner les dates de sortie des galettes ici présentées, ce qui n’est pas entièrement faux. Reste une bénédiction des plus récentes, quand bien même le terme s’applique bizarrement aux satanistes revendiqués de Ghost. Leurs textes, costumes et scénographies sont tous empreints d’une révérence grandguignolesque pour Belzébuth, expliquant en partie l’amour que leur portent bien des métalleux, quand bien même le son du groupe suédois se fait toujours plus allègre et dansant – l’image d’un rejeton de Black Sabbath et ABBA donne une idée assez juste de leur actuel positionnement musical. Quatrième album de Tobias Forge et ses « goules anonymes » (sic), Prequelle assume franchement sa légèreté maléfique avec un Dance macabre qui propage un fameux feu au derche ou le plus rock’roll Rats. Et histoire de rappeler qu’ils demeurent de sacrés zikos avant tout, l’instrumental Miasma vaut son pesant d’hosties souillées.

We are not your kind, Slipknot (2019)

À la fin du siècle dernier, neuf zozos masqués en combinaison de taulard firent découvrir à une Amérique médusée le désespoir existentiel tel qu’on le pratiquait dans l’Iowa : une rage aux frontières de l’audible à base de hurlements parfois articulés, d’un tonnerre de percussions oppressantes et de guitares abrasives en diable, le tout agrémenté de samples hardcore. Sur scène, ça vomissait et se mutilait gaiement. À une ou deux overdoses près, l’affaire s’est peu à peu disciplinée, au point de révéler un sacré putain de talent collectif à quiconque s’est musclé le tympan. Leur dernier album We are not your kind ose le chant clair et les chœurs classiques (Unsainted), une pop presque dépouillée (Spiders) ou le lent crescendo mid-tempo (Not Long For This World) sans oublier de s’énerver quand il le faut (Nero Forte, Solway Firth). La prochaine galette est pour bientôt. Vivement.

Fortitude, Gojira (2021)

Et je triche pour conclure avec un 31eme album : il en vaut la peine et la chronique complète est ici.

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