Vademecum metallum : Addendum

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Après deux premiers épisodes consacrés à la vulgarisation du heavy metal, l’un évoquant la Grande-Bretagne, l’autre les États-Unis, et parce que le temps de cerveau disponible pour les découvertes musicales est à son pic, voici un pot-pourri de titres emblématiques de groupes d’origines et sous-genres divers. Leur point commun est que je me les administre sans modération. Comme l’exige la tradition, les versions proposées sont live. Quant à leur classement, il reflète grosso modo un niveau de brutalité croissant, croisé à une manière d’ordre chronologique, enfin j’ai fait comme j’ai pu, hein.

En temps de confinement en famille, préférez un casque bien isolant.

 

11/ Judgement day, de Van Halen

Alors oui, Van Halen mord franchement sur la frontière entre hard rock et heavy metal ; à bien des égards, le groupe manque de la pesanteur qui caractérise le second, dans sa musique elle-même comme dans les thèmes dont traitent ses textes. La came des frangins fondateurs Alex et Eddie Van Halen est plutôt du genre bienfaisant, un bon gros rock chevelu qui cause sans arrières-pensées d’éclate pure et dure, de blondes accortes et de farniente californien. Mais les métalleux vénèrent la virtuosité, et l’on parle ici d’un quatuor techniquement très au point, dont le patron incontesté est le guitariste Eddie. Révolutionnaires, ses solos ultra rapides à base de tapping influencèrent d’innombrables héritiers au sein de formations au style plus agressif, dont pas mal de dieux du thrash metal.

Connu en France et cher aux fans de l’Olympique de Marseille, Jump est un titre emblématique de la première époque du groupe, qui le vit accéder à la célébrité avec le frontman velu et grandiloquant David Lee Roth. Lui succéda Sammy Hagar, playboy plus mélodique et posé, pour une décennie de stabilité au sommet du Billboard dont la meilleure galette fut sans doute For Unlawful Carnal Knowledge, aux initiales un rien tendancieuses (huhuhu). Ode à l’inconséquence et titre le plus heavy de l’album, Judgement day démarre sur un hard FM bon enfant avant que le riff principal ne dévoile ses amples biscotos bronzés et huilés de frais. Un bonheur régressif, aussi simple que contagieux.

 

12/ Cult of Personality, de Living Colour

Les joueurs de GTA : San Andreas, entre deux braquages et fusillades, se sont régalés d’une bande son exceptionnelle dont l’un des joyaux était une bombe inclassable, single aux furieux accents de funk et de métal lourd récompensé  d’un Grammy award : Cult of personality, de Living Colour. Dans un genre musical où règnent les visages pâles, l’originalité du groupe saute aux yeux. Son talent, lui, envahit littéralement les esgourdes. Vivid, le premier album du quatuor newyorkais, des stars du mythique club CBGB auxquelles Mick Jagger himself mit le pied à l’étrier, s’ouvre sur un énorme riff de guitare et une basse au groove diabolique. L’oreille ne ment pas : d’horizons musicaux divers, les musiciens de Living Colour ont apporté pléthore d’influences à ce titre génial.

Après avoir connu le succès à la fin des 80s, Living Colour a souffert de la dispersion de son leader et guitariste Vernon Reid, auquel on doit le magistral solo de la chanson. On ne peut que le regretter. Si vous êtes sensible aux charmes capiteux de Cult of personality, audacieuse mise en abîme du charisme des grands leaders politiques et des pires tyrans, sautez sans crainte sur le reste de Vivid : c’est un must, critique sociale visionnaire et étalon-or du glorieux fourre-tout musical qu’on appelle la fusion.

 

13/ Crazy train, d’Ozzy Osbourne

Crazy train, ou l’histoire d’un rebond aussi spectaculaire qu’inattendu : celui d’Ozzy Osbourne, chanteur du premier groupe de heavy metal de l’histoire, foutu dehors une fois devenu positivement ingérable. Black Sabbath s’était défait d’une épave pleine de coke et de gnôle jusqu’aux yeux, mais la rencontre de Randy Rhodes, jeune guitariste de Quiet Riot, remet Ozzy sur les rails de la plus belle des façons. Qu’importe si ses ex partenaires ont recruté du lourd pour le remplacer – rien de moins que l’immense Ronnie James Dio -, puis sorti le prodigieux LP Heaven and hell. Ozzy, sur son seul nom, vendra plus de disques avec Blizzard of Ozz et sa brochette de tubes comme I don’t know, Mr Crowley ou Suicide solution.

Son seul nom, peut-être, mais pas son seul talent. Car la deuxième piste de Blizzard of Ozz illustre la complémentarité exemplaire entre le chanteur déglingo et le jeune Mozart de la gratte. Ozzy hulule d’entrée et file la métaphore ferroviaire de sa dinguerie proverbiale ; Rhodes, lui, plaque une intro menaçante puis un riff dantesque, avant d’envoyer un solo au toucher incomparable. Le duo était parti pour dominer la décennie 80 comme Sabbath l’avait fait des 70s ; las, ils signeront dans la foulée l’excellent Diary of a madman, avant que Rhodes ne périssse dans un accident d’avion. Bien que sévèrement entamé, Ozzy court toujours, et vient même de ressortir un album. Tout le monde ne sait pas ressusciter comme lui.

 

14/ Indians, d’Anthrax

Pendant qu’Ozzy et Sabbath entamaient leur seconde carrière, pas mal de boutonneux de l’époque adoraient le métal, mais ils en voulaient plus : de poids, de vitesse et de méchanceté. La mitrailleurse lourde de Motörhead, la « fuck you » attitude des punks, et la technique des plus grands guitar heroes. Pour faire simple, le mélange a donné le thrash metal souverain des eighties, une déferlante dominée par une poignée de formations ricaines surnommées le Big 4 of Thrash : Metallica, Megadeth, Slayer et Anthrax. Seuls du lot à venir de la Côte Est, Anthrax présente d’autres singularités : le chanteur ne joue pas d’instrument, le ton est souvent plus léger, avec force emprunts à la culture pop, et la discographie est plus homogène – peut-être moins de pics, mais aussi de moindres creux. Ah, et ils ont repris Antisocial, de Trust. La classe.

Les bougres sont aussi d’authentiques bêtes de scène, du batteur prodige Charlie Benante au bassiste toujours audible Franck Bello, en passant par la machine chauve Scott Ian à la rythmique, et l’on dirait leurs compos mitonnées pour les ébats virils en fosse. Parmi elles, l’un des highlights de l’emblématique Among the living s’intitule Indians, et cet hommage aux souffrances des Native Americans présente l’originalité de ne pas empiler les lieux communs. Musicalement, c’est une tuerie à l’ouverture tribale de circonstance enchaînant accélérations brutales et riffs assassins, dont le morceau de bravoure se déclenche lorsque Joey Belladonna crie « Wardance ! » – à cet égard, la présente version est bien particulière… Joie et frissons.

 

15/ Nero Forte, de Slipknot

Dans les années 90, le thrash souverain essuie un bon vieux coup de calgon, débordé auprès des puristes par plus sauvage que lui – le death metal, entre autres -, désormais contraint par ses propres plafonds techniques, et décrédibilisé par ses compromis commerciaux – kikoo Metallica. Face à lui, dans la lignée du grunge à cheveux sales et chemises pas nettes, le nu metal (prononcez « new ») simplifie ses compositions et brâme son mal-être. Parmi les natifs de la décennie, Slipknot aura le glorieux destin d’atteindre le sommet du Billboard. Pas mal, pour un groupe qui tabasse et hurle à ce point. À l’origine, on parle d’une poignée de névrosés du Midwest déglingués par une insupportable douceur de vie banlieusarde et baptisés Slipknot (noeud coulant), dont l’album Iowa, hommage à leur état d’origine, contient entre autre l’hymne philanthropique People = shit.

On aurait vite fait de les réduire à leurs déguisements carnavalesques, extravagances scéniques – don’t try this at home – et états d’âmes postadolescents : étonamment, ces types-là font de la musique. Pas de vrais solos, beaucoup de cris, l’addition de samples furieux à la cacophonie d’ensemble et deux percussionnistes au soutien du batteur, pour que ça fasse encore plus de bruit quand ça cogne, gneuheuheuheu. Le résultat franchit un cap dans l’album de 2019 We are not your kind : on gagne en complexité, le frontman Corey Taylor s’essaie au chant clair, et l’on peut même affirmer que les chansons sont désormais distinguables les unes des autres. Dont le quasi rappé Nero forte que voici, qui colle un fameux feu au derche, et sur lequel le (nouveau) batteur Jay Weinberg s’amuse comme un galopin. Pour du Slipknot, c’est presque cristallin.

 

16/ Cowboys from hell, de Pantera

En parlant de groupes de metal ayant été n°1 aux États-Unis, comment ne pas évoquer les Texans de Pantera ? Le groupe était composé de 4 éléments brillant chacun dans son registre, dont deux étaient frangins, comme chez Van Halen : le batteur Vinnie Paul, parti en 2018 d’une rupture d’anévrisme, et le guitariste Dimebag Darrell, qui accomplit le rêve de Dalida en mourrant truffé de plomb par un fan dérangé au début d’un concert, 14 ans auparavant. Vinnie Paul et Darrell Abbott avaient d’ailleurs pour habitude de se saluer d’un « Van Halen ! » avant de monter sur scène…

Pantera eut l’étonnante particularité de durcir son jeu tout au long de son existence, et d’en retirer un succès croissant. La première période fut celle d’un hair metal anonyme, avant que le recrutement du mâle alpha Phil Anselmo au chant convainque les frères Abbott de dépouiller leur style et leur musique, se concentrant désormais sur un son mécanique en diable – prodige des amplis à transistor -, des riffs pesants à vous rendre idiot – j’en écoute beaucoup -, et des textes suintant l’extrait d’essence de testostérone ; le tout ne déparerait pas en accompagnement des championnats du monde d’hélicobite.

Premier album de la deuxième époque, Cowboys from hell s’ouvre sur la chanson éponyme, dont la version ci-après fut interprétée en 1991, pour le premier festival de rock occidental accueilli à Moscou. De cette tournée aux côtés d’ACDC et Metallica, Pantera ramena une confiance de tous les diables. On qualifie de groove metal le style inventé par les Abbott & Co ; force est de constater que l’expression est descriptive.

 

17/ Chop Suey!, de System of a Down

Encore d’anciens leaders du Billboard, pourtant très dissemblables des deux précédents, les Arméno-californiens de System of a Down. Leur patchwork musical ne ressemble à peu près à rien d’autre de connu. Jugez plutôt : les influences admises par les quatre zozos et recensées sur leur page Wikipedia comprennent la musique traditionnelle arménienne, le rock progressif, les Beatles, Dead Kennedys, Frank Zappa, Slayer et Van Halen. Débrouillez-vous donc avec le bazar, et ajoutez-y, lorsqu’il s’agit d’écrire des textes, un goût prononcé pour la métaphore et l’allégorie acrobatiques qui camoufle à peine un authentique engagement politique. SOAD déroute, se décrypte, se comprend… et fonctionne à merveille.

Leur album de référence s’intitule Toxicity, crépitement de 14 titres brefs qui constituent une charge de légende contre l’absurdité systémique de la lutte anti-drogue menée par l’État américain. Dans son titre phare Chop Suey!, il n’est nullement question de gastronomie sud-coréenne, mais plutôt du suicide programmé que constitue l’accoutumance aux stupéfiants. Et pourtant… Comme dans l’essentiel des titres de Toxicity, le ton est doux-amer, mais festif en diable. Écoutez : ça se vit.

 

18/ Fabulous disaster, d’Exodus

Faire figure de premier recalé du Big 4 of Thrash a tout du succès d’estime, voire du privilège douteux : à la faveur d’un meilleur alignement d’étoiles, peut-être les papys d’Exodus auraient-ils pu devenir des stars. Le fait demeure que leurs liens avec des homologues plus illustres sont étroits. D’une, leur premier guitariste solo fut appelé à remplacer Dave Mustaine, viré précocément de chez Metallica pour cause d’ego problématique, sans que personne n’eût à s’en plaindre : il s’agit de Kirk Hammet. De deux, son successeur Gary Holt eut l’insigne honneur de suppléer plus tard le disparu Jeff Hanneman lors des ultimes sorties de Slayer. Le péché originel d’Exodus, pour être demeuré au second plan ? Un premier album formidable, Bonded by blood… dont la sortie fut hélas différée jusqu’à avril 1985, le temps pour le Big 4 d’affûter ses armes. Metallica, par exemple, avait déjà enchaîné Ride the lightning sur Kill’em all.

Ce dernier est d’ailleurs possiblement la galette du Big 4 dont se raproche le plus l’esprit d’Exodus, du thrash rapide et franc du collier, dénué de la complexité de construction et des fioritures techniques recherchées après 1986. Une description loin d’être péjorative, tant Exodus assure sur son créneau à lui, foi de spectateur de leur dernière tournée. Titre éponyme de leur 3eme album, Fabulous diaster est un concentré de ce qui les rend aimables – mention aux accents très « Bon Scottiens » du chanteur Steve « Zetro » Souza. Si la vidéo proposée rend bien l’énergie du moment, on préfèrera la version studio pour se faire une idée plus précise de cette salve de gros calibre dénonçant la menace d’une IIIeme guerre mondiale… C’était l’époque, les poussins.

 

19/ The Usurper, de Celtic Frost

Satan me pardonne, je dois confesser ici mon manque d’intérêt pour un sous-genre extrême du métal bien particulier : celui des ambiances glauques à souhait, des croix latines inversées, des maquillages outranciers et des patronymes vikings, j’ai nommé le black metal… tout en concédant à ses champions qu’on leur doit d’amusantes anecdotes à base de meurtres et incendies d’églises, naturellement. Un groupe de grands anciens fait exception, ce qu’il doit sans doute à un niveau d’outrance demeuré raisonnable et un sens du rythme et du riff qui le rapproche du thrash. Il s’agit de Celtic Frost, un trio aux manières moins policées qu’on l’aurait supposé de la part de compatriotes de Roger Federer.

Leur premier LP To mega therion repousse les standards du lugubre par sa seule couverture sublime et délicieusement luciferienne signée H.R. Giger, use de cuivres majestueux pour son introduction wagnerienne, puis enchaîne pied au plancher sur le terrible The Usurper, veritable gifle donnée avec élan. Son cradingue à dessein, violence contondante du riff, indéniable méchanceté du chant crié : ces types-là ne sont pas là pour faire copain-copain. Disparu aujourd’hui, Celtic Frost peut se taguer d’avoir influence quantité de successeurs dans la famille maudite du métal résolument non mainstream. The Usurper reste une expérience à tenter ; après tout, Metallica en a fait une reprise – diversement appréciée, certes.

 

20/ Propaganda, de Sepultura

Après les frangins Van Halen et les Abbott, voici venue la minute Cavalera : là encore, un gratteux et un batteur, Max et Igor, dont l’atypie est d’avoir hissé, aux côtés du brillant Adreas Kisser à la gratte solo et du pilier Paulo Junior à la basse, une formation brésilienne au sommet du thrash metal. Sepultura se fit d’abord remarquer dans un registre ultra classique de thrashers sans compromis. Beyond the remains et Arise, les albums de la confirmation, peuvent regarder dans les yeux les opus emblématiques de Slayer, jusque dans la dextérité inspirée d’Igor à la batterie, la vitesse diabolique et les breaks brise-nuque, ou la juxtaposition des riffs brutaux et accrocheurs. Un style lorgnant d’autant plus sur le métal extrême que s’y ajoute le chant guttural et horrifique de Max Cavalera.

Mais Sepultura amorça dans la foulée une rupture décisive, en osant intégrer à un genre dont il touchait les bords des éléments révolutionnaires, bien en phase avec leur ligne politique de défense des populations indigènes d’Amazonie : des percussions, rythmes et mélodies résolument tribaux. L’album Chaos AD en est empreint, et la mutation deviendra plus spectaculaire encore avec Roots. Si Sepultura y perdit une part conservatrice de son auditoire, le groupe y gagna enfin une signature unique. Le paradoxe du choix proposé réside dans le clacissisme de Propaganda, chanson ultra thrashy de Chaos AD, sans doute la plus traditionnelle du lot. Mais ce catalogue de 3 minutes 30 à peine concentre tous les charmes capiteux du thrash, à commencer par un travail exatraordinaire aux fûts. Donnez-lui sa chance.

 

 

Concluons ce tour d’horizon dans la joie. Aux béotiens arrivés au bout du nuancier sans souffrance ni effroi : bienvenue chez les métalleux !

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