Les Enténébrés, Sarah Chiche

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Les angoisses de milieu de vie me passionnent – aussi – en littérature. De sorte qu’en me fiant à quantité d’avis enthousiastes de lecteurs fiables, j’étais voué à lire Les Enténébrés, lauréat du prix 2019 de la Closerie des lilas. Il n’est pas superflu de rappeler ici qu’il s’agit une récompense exclusivement féminine, alors que mes goûts me portent très majoritairement vers les auteurs à chromosome Y, comme me le fit remarquer une observatrice affûtée.

Des abîmes de perplexité

C’est bien sûr un constat plutôt qu’une politique : mon profil de lecteur machiste de fait ne m’empêche ni de goûter la prose féministe de Virginie Despentes période Subutex ou Tara Lennart, ni de tenir les Mémoires d’Hadrien pour le plus grand texte jamais écrit en langue française, encore moins d’être hypnotisé par le style inclassable d’une Sigolène Vinson, voire de vibrer comme rarement au récit de la Samantha Starr de L’Esclave libre – ah oui, tiens, l’auteur est un homme…

Il dit qu’à Vienne tout le monde le reconnaît, au café Landtmann, au supermarché Billa, dans le parc Sigmund Freud, à l’arrêt du train, on vient le voir pour lui demander ce qu’il a pensé de tel ou tel concert, ou de telle ou telle interprétation, ça le dégoûte toujours un peu, c’est donc bien, vraiment bien que je ne l’aie pas reconnu. Puis, après un long silence, C’est peut-être aussi parce que j’ai vieilli.

Avant que je lui réponde que non, que c’est tout simplement parce que mes connaissances en musique sont quasi nulles, il se met à parler du vieillissement, du problème que c’est pour lui d’entendre de moins en moins bien. Il se demande s’il va finir complètement sourd. Il dit que c’est de pire en pire. Mais il n’y a pas que ça, la mémoire aussi lui fait défaut. Il oublie les noms des gens qu’il a croisés, des livres qu’il a lus et pourtant aimés. Cela arrive avec l’âge, dit-il, d’abord sans qu’on le remarque, les choses se ternissent et s’éteignent, tout doucement. Les sensations s’assèchent. La vie s’aplatit. Le monde se rétrécit et devient plus silencieux. La plus petite phrase musicale a la signification de tout un acte.

J’hésite un instant, puis je lui dis que je crois que ça n’a rien à voir avec l’âge.

Rappelé-je tout cela pour me rassurer ? Sans doute y suis-je voué jusqu’à lâcher mon dernier livre, à chaque fois que l’oeuvre d’une auteure – je préfère à « autrice » – ne me transportera pas autant qu’escompté. Autant le dire d’emblée, ce fut le cas des Enténébrés. Sûrement pas au point de lui dénier la moindre qualité littéraire, au contraire, mais le simple fait d’être demeuré à ce point extérieur à un récit aussi fiévreux et passionné me plonge dans des abîmes de perplexité.

Rassembler les fragments d’une vie de femme

S’agit-il de mon peu de proximité avec certains jugements émis par Sarah Chiche sur les derniers gouvernements français ? De la phrase si saccadée qu’elle emploie souvent, et qui n’aide pas mon immersion dans un texte ? Du manque d’alternance entre légèreté et gravité, voire d’humour, une sorte de tragique monocorde qui me décramponne facilement passées les premières douzaines de pages ? De l’impression tenace d’entendre la protagoniste si douée en tout se justifier en permanence du moindre de ses actes ? Ou bien, bêtement, d’une incapacité pathologique à faire preuve d’empathie devant certains types de discours féminins – en supposant que la catégorie existe bien…

C’est le corps d’un homme qui prend soin de lui et n’aime pas se mettre au soleil autrement que nu. Des rideaux rouges filtre un rai de lumière qui zèbre un pan de mur de la chambre. Elle roule sur lui et les seins pressés contre son torse, ses doigts enserrant ses poignets, elle plante ses yeux dans les siens. Il sourit et ce sourire lui étire la bouche jusqu’à lui découvrir les dents. Il lèche la main, très petite, posée sur son visage, plaque sa bouche sur sa paume, l’empoigne, la serre et ne la lâche plus. Il dit qu’il a peur, lui aussi. Leurs larmes se confondent. Leurs bouches ne sont plus que deux traits roses qui s’ouvrent, se tètent, se referment, puis s’ouvrent encore. Un bras sous sa taille, l’autre caressant son front, il entre en elle. Lentement, très calmement, il la déprave, elle le désarme, ils se fouillent, se reniflent, se déchirent, se rassemblent, encore et encore. Les heures passent. Le ciel les traverse. Ils ne sortiront pas de la chambre.

Ils restent enlacés, se caressant, se parlant à voix basse. De temps en temps, ils regardent les murs, les rideaux, le miroir qui reflète leur corps. À nouveau, ils s’embrassent, se lèchent, se touchent, et constatent, ahuris, qu’ils sont deux.

Elle glisse sa tête sur le torse de l’homme, colle son oreille contre sa poitrine. Ainsi, dit-elle, contrairement à ce qu’on prétend, vous avez donc un coeur. Il sourit.

Proche dans ses intentions mais infiniment plus tumultueux, Les Enténébrés me renvoie à mes impressions de lecteur une fois refermé Ce que nous sommes, de Caroline Bongrand, autre roman aux mérites certains m’ayant toutefois laissé le sentiment inconfortable d’avoir loupé un éléphant dans un couloir. Comme Caroline Bongrand, Sarah Chiche rassemble les fragments de sa vie de femme entre deux âges – et ici, entre deux hommes – pour tenter de comprendre l’être qu’elle appelle « je » et mieux coexister avec des traumatismes anciens. Ce que nous sommes offre, de la même façon que Les Enténébrés, une enquête fouillée sur la perpétuation des blessures secrètes au sein d’une lignée de femmes ayant vécu la dureté de la guerre et d’une société toujours inégalitaire.

Un cyclone intime qui fait écho au chaos du monde

Caroline Bongrand explorait le versant physiologique de la transmission des troubles de l’esprit, jusqu’à prendre l’attache d’un chercheur en biologie ; Sarah Chiche, elle, s’exprime de son point de vue de psychologue clinicienne, ardente partisane de la psychanalyse – ou plutôt de sa pureté originelle, avant son dévoiement par une clique d’intellectuels élitistes coupés du soin, ce qu’elle dénonce brillamment dans les seules pages drôlatiques des Enténébrés. Qu’elle travaille à Sainte-Anne du côté des soignants est une victoire sur le destin, tant les trois générations qui l’auront précédée ont connu l’enfer d’une telle expérience en tant que patientes. Très étudiée, la structure du roman offre l’apparence d’un agrégat d’histoires et d’expériences intimes, narrées sur des modes, registres et syntaxes disparates, dont des lettres et entrées de journal. Il faut saluer cette réussite-là, qui justifie à elle seule de recommander la lecture des Enténébrés.

J’avais faim. Je voulais manger. J’étais lâche. J’étais tombée dans le piège social dont parle Bernhard, et, quoi que nous en disions, quelles que soient les histoires qu’on se raconte pour se persuader que si la vie en société est insupportable, la solitude l’est tout autant, tout piège social nous oblige à partir en vacances de ce que nous sommes réellement, à étouffer la partie la plus pure de nous-mêmes, à nous exterminer jusqu’à n’être plus que les ventriloques de nos vies prétenduement autonomes et prétenduement réelles. Et c’est parce que j’avais dit oui, oui à ce piège, qu’à présent je brûlais dans l’enfer du lacanisme rive gauche et de ce qu’il a de plus condescendant et de plus ignoble, et que j’étais condamnée à écouter, avec la plus extrême courtoisie, ce que les Popesco avaient à dire sur les rêves du plus jeune de leurs fils, sur Bach ou sur Raphaël, alors que l’idée même d’aller « faire des courses », « laver la vaisselle », « faire une visite culturelle » avec ces gens, leur façon d’exhiber, à tout bout de champ, quelque chose de leur intimité sexuelle, leur manière abjecte d’appréhender la question des hétéronymes chez Pessoa comme relevant d’un simple délire et le témoignage irréfutable de ce que Popesco nommait, sans rire, forclusion du nom du père, en ignorant totalement qu’il s’agissait chez Pessoa, bien davantage, d’un jeu permettant de circuler librement entre plusieurs identités sans s’y retrouver coincé (fait, pour moi, d’une importance tellement vitale), leur façon insupportable de prononcer « phallus », « interprétation de Bach » ou « fresques de Raphaël » me donnait envie de les équarrir à l’économe, puis de détaler, ventre à terre, à quatre pattes, dans les bois, finir ma vie, à l’ombre d’un grand arbre, la truffe pleine de terre, à manger des racines.

Tout, dans le chaos du monde – crise migratoire et catastrophes climatiques en tête – et les drames de ses origines fait écho au cyclone qui bouleverse l’existence du personnage de Sarah. Fait écho, voire provoque : c’est l’afflux de réfugiés syriens de l’été 2015 qui l’attire à Vienne, où la rencontre de Richard, concertiste de l’âge du père qu’elle n’a pas connu, va percuter sa vie de mère et compagne de Paul. Richard la comprend d’instinct, il est son grand amour. Elle admire Paul, il est son choix. L’équilibre est impossible, mais durera des années d’une expérience érotique et introspective intense à l’extrême, car Sarah Chiche dit tout, et plus encore.

Un fameux paquet de questions…

Une impudeur aussi rare qu’audacieuse qui n’aura suscité chez moi ni gêne, ni passion particulières. Juste un intérêt – réel – pour le procédé narratif à la fois complexe et maîtrisé, et un fameux paquet de questions sur mon propre rapport à une littérature supposément féminine. Idéal après un livre à la dimension psychanalytique aussi prononcée…

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