Péquenots, Harry Crews

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Quel que soit son engagement dans le polissage du texte qu’il publie, un éditeur est un fabricant. Il conçoit et produit un objet. Et Péquenots, recueil de chroniques de Harry Crews publiées dans Esquire et Playboy de 1974 à 1977, a tout de l’objet parfait, puisque son design dit tout de son contenu. Une méchante couverture en carton gris, juste assez rugueuse sous la pulpe des doigts, la première ornée d’un titre rouge qui tranche sur une trogne en noir et blanc. Et quelle trogne : relief accidenté accrochant l’ombre mieux que la lumière, yeux plissés, moustache fournie et barbe drue, l’expression indéchiffrable du type que vous dérangez sur son territoire, sans bien savoir s’il vous offrira de son whisky ou s’il vous collera son poing sur le nez en guise de bienvenue.

Grit parmi les Grits

Ce muffle est celui de l’auteur, et l’afficher d’emblée précise le propos. Les péquenots dont il parle, et qu’il surnomme Grits en VO, référence au gruau de maïs qu’ils semblent toujours mâchonner lorsqu’ils vous causent, il est des leurs. Harry Crews aimait rappeler avoir grandi dans une ferme de Georgie et n’avoir appris à conduire qu’à 21 ans, lorsque sa famille acquit son premier véhicule à moteur.

J’imagine que j’aurais dû être reconnaissant aux touristes pour le divertissement qu’ils nous procuraient. Ces Winnebago sont truffés d’enfants. C’était pour moi une surprise parce que je pensais que seuls les vieux étaient assez fous pour posséder ces satanés camping-cars qui paralysent la circulation de toute la nation. J’étais persuadé que seuls des hommes et des femmes hébétés, rendus à moitié fous par la retraite et l’horreur de leur âge d’or conduiraient sans but, empêchant tout le monde de circuler, souillant l’air et s’agglutinant en petits groupes en bord de route. Mais non, ils sont remplis d’enfants et de chiens. Dieu sait quelles perversités familiales ont lieu la nuit sous les toits des Winnebago de Monsieur et Madame Américain. Quoi qu’il arrive, toutefois, cela les encourage manifestement à se reproduire.

Comme son contemporain Hunter S. Thompson, il venait donc du sud, dont il hérita de pas mal de références culturelles ainsi qu’une manière d’excentricité, et un goût prononcé pour les compagnies les moins attendues. Comme « HST » dans Rolling Stone, il contribua à l’essor de la narrative non-fiction dont la presse magazine des Seventies fit son miel et qui inspire toujours celle d’aujourd’hui, une façon de romancer le réel et de se mettre en scène en train de mener ses investigations. Comme dans les papiers de Thompson, le comique de situation ainsi que l’ingestion répétée de gnôle et de stupéfiants rythment ceux de Crews, mais les vérités qu’ils remuent sur l’âme humaine sont volontiers sombres. Comme l’auteur de Las Vegas parano faisait de l’illustrateur anglais Ralph Steadman un personnage clé de ses virées journalistiques, Crews évoquait souvent la présence à ses côtés de la photographe Charné Porter, à qui l’on doit l’extraordinaire couverture de Péquenots.

De la honte à la fierté du plouc tout-terrain

Ajoutons que tous deux sont édités en France par des maisons éminemment recommandables du sud-ouest (elles sont nombreuses), Tristram et Finitude. Crews et Thompson n’étaient toutefois pas des clones, surtout si l’on compare ce que leur travail de reporter leur permettait d’exorciser – attendu qu’une règle du Nouveau Journalisme tels qu’ils le pratiquaient est d’en dire autant sur soi-même que sur le supposé sujet d’un article. Chez Thompson, qui ne fut jamais le romancier qu’il aspirait à devenir, le Gonzo fut un succédané de littérature dont il vivait mais qu’il méprisait presque, malgré l’immense qualité de sa production. Crews fut au contraire un auteur de fiction prolifique, mais se colletait avec la réalité des Grits pour exorciser sa honte originelle d’être un fils de métayer de Georgie, qu’il finit par sublimer en un authentique objet de fierté. Raconté dans Péquenots, son coup de foudre d’amitié avec l’acteur de télévision Robert Blake, à l’occasion d’une interview, constitue pour lui l’occasion de revenir sur ce processus douloureux mais libérateur.

La deuxième semaine, j’ai pu louer un espace dans l’Airstream du freak et de la femme freak. Je me suis réveillé ce matin-là à Atlanta, je les ai observés tous deux, ils étaient à l’autre bout de la caravane, dans la cuisine. Ils se tenaient parfaitement immobiles dans la lumière jaune, dos à dos. Je ne voyais pas leurs visages, mais j’étais suffisamment près pour les entendre distinctement quand ils parlaient.

 – Qu’est-ce qu’on mange, ce soir, chérie ?

 – Saucisses et haricots, avec une bonne petite salade.

 – Je vais tâcher de rentrer tôt.

Et puis ils se sont tournés l’un vers l’autre dans la lumière jaune. La dame avait une barbe pas tout à fait aussi épaisse que la mienne, mais de sept ou huit centimètres de long, et très noire. L’homme avait la figure en bec-de-lièvre. Ce n’était pas seulement sa bouche mais tout le visage qui était fendu d’un bec-de-lièvre. Son visage était scindé de telle manière que le haut du nez bifurquait. Il avait les yeux positionnés pratiquement sur les tempes et au milieu se trouvait un troisième oeil, qui n’était pas véritablement un oeil mais une sorte de fausse paupière sur une dentelure ronde qui ne voyait rien. Cela suffisait toutefois à vous faire sentir un goût de bile dans la gorge et faire naître dans votre coeur une peur froide.

Ils se sont embrassés. Leurs lèvres se sont brièvement frôlées, je les ai entendus se murmurer quelque chose, puis il est sorti. Et moi, allongé au fond de la caravane, j’en ai été changé à jamais.

C’est quelque chose que je n’ai jamais oublié : aussi extraordinaires et spéciales que puissent être ces deux personnes, elles ne faisaient que parler, attendre et avoir besoin de tout ce dont le reste d’entre nous parlions et avions besoin, de tout ce que nous attendions. Il aurait pu être n’importe quel mari, partant n’importe où, pour n’importe quel travail. Il se trouve juste que son visage était scindé en deux. Ceci n’a rien d’une révélation saisisssante, je sais, c’est toutefois une révélation à laquelle la plupart d’entre nous résistent parce que nous disposons de ce terme, normal, et nous pouvons dire que nous sommes normaux parce qu’une anormalité psychologique, sexuelle, voire spirituelle peut, avec un peu de chance, être efficacement cachée du reste du monde.

Choisis par Crews lui-même, les articles qui composent le présent recueil furent ainsi publiés dans des revues destinées à un public branché entre tous, celui de l’Amérique des métropoles, auquel Crews rapportait avec gourmandise ses pérégrinations en terre étrangère : Tennessee, Caroline du Nord, golfe du Mexique, Maine… À chaque fois, le sens de l’étrange et de l’exotique, des détails précis et informatifs, un art consommé du grotesque pour décrire les attitudes erratiques des rednecks, mais aussi la menace sourde, l’animalité oubliée qui point derrière les regards butés. Le lecteur de Playboy ou d’Esquire s’engonce toujours plus dans les codes artificiels et policés du cool, et Crews semble lui dire « Tu sais bien qu’au fond de toi tu es aussi autre chose que ça, que ton propre pays est aussi celui-là, et que le mépris marche dans les deux sens. Et moi dont tu dévores la prose, j’ai le mérite de l’accepter et le pouvoir d’y être chez moi tout en sachant comment te parler à toi. »

Charles Bronson, un jockey et un éléphant pendu…

Les péquenots dont Harry Crews narre les faits et gestes dépaysants peuvent être des infirmières ne dissimulant pas leur réprobation alors qu’il organise sa vasectomie. Un avocat ivre l’emmenant là où une pendaison d’éléphant (!) bouleversa sa vie. Une foule d’hommes des bois du dimanche avides d’acheter du matériel américain 100% pur jus… mais importé d’Europe. Une tribu du Tennessee dont les hommes se jettent du haut d’une cascade vertigineuse pour oublier leurs peurs enfouies. Un jockey de Miami écorché vif en quête d’excellence. Deux amis pochetrons perdus dans une surenchère de défis insensés à base de balances et de pickup trucks. Les voitures de sa vie, et la terrible emprise qu’elles exercèrent sur sa psyché de jeune Grit de Georgie.

La première fois que j’étais venu dans ce bar, Jimbo avait montré son couteau à Cody au cours d’une altercation qui avait été déclenchée par la question de savoir s’ils allaient regarder Loretta Lynn à la télévision ou écouter Johnny Rodriguez au jukebox. Aucun coup de couteau n’avait été porté, mais Cody avait réussi à amocher le lobe de l’oreille de Jimbo en lui assénant un coup sur la tempe avec un pichet de bière à moitié vide. Cela ne m’a pas du tout étonné de les voir ensemble deux soirs plus tard. Ils riaient et jouaient à une version Grit du jeu des insultes. Le seul vestige de l’altercation télé-jukebox était un vilain caillot de sang à l’oreille de Jimbo.

(…) Cody et Jimbo travaillaient tous les deux pour leurs pères respectifs dans deux des plus grosses exploitations de pastèques du nord de la Floride, la capitale mondiale de la pastèque. Des années passées à lancer des pastèques de trente livres à un homme posté à l’arrière du camion, des premières lueurs de l’aube au crépuscule, avaient rendu leurs corps si noueux, si tendus et prêts à frapper que s’ils n’étaient pas en train de soulever des pastèques, littéralement, ils ne savaient pas quoi faire, ni comment se comporter. Le problème se réglait de lui-même dans une violence aléatoire pleine de joie et d’amour déguisée en colère. Personne ne l’avait jamais dit, mais tout le monde le savait. C’était le fait de savoir cela qui conférait à ces moments puérils, futiles, insensés une dignité certaine et très réelle.

Aussi doué pour les descriptions des corps et de leurs postures que les dialogues ou l’analyse psychologique, le portraitiste croque aussi le mutique et impressionnant Charles Bronson, et explique comment il parvint à en tirer une interview. Le môme de Georgie qu’il fut dans une vie d’avant, lorsqu’il soigne une buse blessée et la rend aux marais de la Floride du nord. Les visiteurs de parcs naturels en camping car, plus passionnants encore à observer que la faune locale d’un point de vue zoologique. Un forain amoureux et arnaqueur émérite, spécialiste en résolution de différends entre collègues et gogos. Un mastar dont il fallut guérir la peine de coeur en organisant une chasse au renard à l’aube. L’acquéreur des droits d’un de ses romans qui picole sec et raconte bien les histoires de nains noirs. Un tueur qui décida de monter dans la plus haute tour d’un campus avant de canarder la foule alentour, des années avant que Crews y tienne une conférence et s’interroge sur ce qui ferait vraiment « grimper en haut la tour » tout individu, y compris lui-même…

S’offrir l’objet parfait

Le serveur a dit que nous avions dû traverser Pasadena pour être où nous étions, à savoir dans la ville d’après, qui s’appelle Arcadia, je crois. J’étais passé au whisky sour, expliquant à Morrow que je venais de me rendre compte que je n’avais pas mangé depuis plusieurs jours et quand ça m’arrivait, je passais toujours de la vodka au whisky sour parce que le sucre, les tranches d’orange et la cerise sont de formidables sources d’énergie.

À la fermeture du bar, j’étais embrouillé comme un chien à dix bites, mais cela n’avait rien à voir avec le petit bosquet d’oranges et de cerises que j’avais ingurgitées. J’étais tourneboulé par l’histoire que Vic Morrow m’avait racontée (…)

On l’aura compris : les vérités brutes que recèle Péquenots sur l’humanité de l’Amérique des marges sont dites aussi magistralement par l’auteur que par la formidable dégaine de sa version française. Honorez-donc votre bibliothèque d’un objet parfait.

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