New Iberia blues, James Lee Burke

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Voici un an, je vous faisais part de ma délectation de lecteur assidu de James Lee Burke une fois refermé le 21eme tome de la saga de Dave Robicheaux, alter ego policier de l’auteur et son protagoniste le plus attachant, avec la satisfaction de savoir entamée la traduction de l’épisode suivant. Alors que je viens d’achever la lecture de New Iberia blues, l’exact même papier ferait presque l’affaire, et la version française d’A private cathedral devrait égayer la rentrée de janvier prochain.

Le confort de la répétition ?

Inébranlable sur ses appuis, Dave Robicheaux offre un repère intangible au lecteur brinquebalé dans la lessiveuse appelée « 2020 ». Est-ce à dire que le vénérable James Lee Burke aurait renoncé, à 83 ans, à surprendre ses fans pour leur offrir le confort rassurant d’une littérature aux allures de courtepointe matelassée ? « Non, mon noble ami » répondrait en patois cajun l’adjoint au shérif de la paroisse d’Iberia (Louisiane) que ses intimes appellent « Belle-Mèche ».

Le lundi, la victime, grâce à ses empreintes, avait été identifiée comme Joe Molinari, né dans les marges de la société américaine au Charity Hospital de Lafayette, le genre d’homme innocent et sans visage qui voyage, presque invisible, de la naissance à la mort, sans laisser aucune trace écrite, en dehors de quelques formulaires W-2, et une arrestation pour un chèque en bois de trente dollars. Permettez-moi d’aller un peu plus loin. Le rôle de Joe Molinari avait consisté à être utilisé par les autres, en tant que consommateur, que travailleur, qu’électeur et que laquais, ce qui, dans l’économie du monde dans lequel j’ai grandi, était considéré comme normal à la fois par le seigneur dans son château et par le vassal travaillant aux champs.

Il avait passé toute sa vie à New Iberia, fumait quatre paquets de cigarettes par jour, et travaillait pour une entreprise qui s’occupait de détruire des bâtiments amiantés, et d’autres boulots que les gens effectuent pour des salaires de misère, tout en affirmant ne pas détruire leur organisme. Il n’avait pas de famille proche, jouait aux dominos dans un salon proche du bayou et, pour autant qu’on sache, ne s’était jamais éloigné de plus de trois paroisses de son lieu de naissance.

Plutôt que se répéter, James Lee Burke creuse son sillon, celui du questionnement existentiel toujours plus profond d’un moine-soldat philosophe confronté au Mal et à ses propres démons, aux innombrables formes d’exploitation qui auront survécu à l’esclavage dans le Sud profond, au Temps et à la perte, aux vivants qui poursuivent leurs chimères avec obstination et aux morts qui refusent de tirer leur révérence une fois pour toutes. Robicheaux est irrésistible parce qu’il vieillit depuis 1987, et que chacune de ses aventures le voit accéder à un nouveau stade de « sagesse du bayou », si l’expression a bien un sens.

Entre Robicheaux et Dans la brume électrique

L’intrigue de New Iberia blues emprunte au tome précédent Robicheaux son caractère épars et complexe, et à l’antique Dans la brume électrique son exploration d’un milieu du cinéma friand des avantages fiscaux offerts par l’État de Louisiane. Gamin pauvre devenu réalisateur culte, Desmond Cormier revient sur les terres de son enfance pour y tourner son chef d’oeuvre, entouré d’un aréopage d’individus plus ou moins engageants avec qui collabore Alafair, la fille scénariste de Dave Robicheaux. Ce retour correspond au déclenchement d’une série d’épouvantables meurtres à la mise en scène travaillée.

Je voulais m’évader, dériver dans la saison, l’odeur des feux de feuilles mortes et les vestiges d’une jeunesse innocente .Dans un instant de rêverie, je me rappelais un bal étudiant au Southwestern Louisiana Institute, la musique jouée par Jimmy Dorsey et son orchestre, une marmite d’écrevisses bouillant sous les chânes du parc voisin du campus, l’excitation du coup d’envoi d’un match de football entre LSU et Ole Miss, quand toutes les étudiantes portaient un corsage et brûlaient du désir d’être embrassées.

Je n’étais pas simplement las de l’iniquité du monde. J’étais las en particulier de l’avidité et de l’exhibition ostentatoire de la fortune caractéristiques de notre époque des justifications de ceux qui souillent la terre et lèsent nos frères humains. Le grand avantage qu’il y a à vieillir, c’est qu’on se rend compte que chaque matin est une bénédiction, de nature aussi votive que l’élévation d’une hostie. J’avais pris l’habitude de laisser le monde continuer jour après jour, mais, malheureusement, c’est lui qui ne voulait pas me lâcher. Les machines du commerce et de l’acquisition fonctionnent sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, impitoyablement, sans permettre de moments de douceur à ceux qui broient leur vie en les servant à la sueur de leur front.

Je suis en train de parler de l’avarice, qui est au coeur de la plupart des souffrances humaines. Oui, la vengeance joue un rôle, et il en va de même de toutes les manifestations sexuelles qui déforment notre vision, mais personne ne met un cierge à la cupidité et aux défenses que nous produisons pour la protéger.

Pour Belle-Mèche, flanqué de son comparse aussi inamovible qu’incontrôlable Clete Purcel et d’une jeune collègue psychologue de formation, il s’agira de comprendre pourquoi son ami Cormier semble si peu désireux que la lumière soit faite, mais aussi les raisons pour lesquelles un groupe de suprémacistes blancs, des collègues à lui notoirement ripoux et la mafia de Miami s’intéressent d’aussi près à toute l’affaire. En parlant de mafia, un singulier nettoyeur entraperçu dans Robicheaux semble revenu en Louisiane accomplir ce qu’il fait de mieux…

Un sacré putain de gentleman

L’aficionado du Bingo Robicheaux guettera les moments clés où Dave devra combattre les spectres du Vietnam et du bourbon sans glace, il pètera une nouvelle gueule avec un peu trop d’application, ses choix d’investigateur à l’ancienne lui attireront les foudres de sa patronne Helen Soileau, Clete l’invitera à pêcher puis décidera unilatéralement de l’aider à sa manière de bulldozer chevaleresque, Alafair se mettra dans un fameux pétrin après lui avoir reproché de s’inquiéter pour rien, et James Lee Burke se lancera dans une série de tirades aussi brillantes que mélancoliques sur les beautés et les malheurs séculaires du monde cajun. De l’attendu ? Oui, mais dense, précis et contemplatif comme jamais. Cet auteur-là nous quittera à son apogée.

Le lendemain matin, je me réveilai difficillement, la tête bourdonnante, rempli de tous les désirs et besoins que les hommes âgés ne perdent jamais, aussi dignement qu’ils puissent se conduire. Ce désir peut se manifester sous plusieurs formes, dont aucune n’est prévisible, et dont aucune n’est bonne. (…)

Je n’avais pas envie de partir. J’aurais voulu être plus jeune de dizaines d’années. J’aurais voulu être tout, excepté ce que j’étais. Malheureusement, à un certain âge, vouloir être autre chose que ce qu’on est, ou vouloir ce qu’on n’a pas, devient un mode de vie.

Originalité de New Iberia blues, le trois fois veuf Dave Robicheaux, qui jamais n’hésita à se qualifier de « sybarite », se trouvera de nouveau titillé par certaines pulsions de vie au soir de la sienne. Qu’importe si ses histoires de coeur rappellent furieusement celles de Hackberry Holland, du même auteur : elles sont autant d’occasions de vérifier combien le septuagénaire canardeur est resté un sacré putain de gentleman, soit un motif de plus d’aimer cette bougre de tête de pioche de Robicheaux. Et d’attendre fébrilement l’épisode de janvier prochain – et l’indispensable chronique de l’été.

L’hommage à Pamala

J’aurais aimé finir là-dessus, seulement voilà, la semaine aura apporté sa sale nouvelle : Pamala Burke, fille de James que ses fans connaissaient entre autres pour son investissement dans la communication de son paternel, n’est plus. Je n’étonnerai personne ici : l’hommage qu’il lui a rendu sur Facebook est une splendeur que j’ai tenté de traduire ici.

Notre fille Pamala Burke McDavid est morte de causes naturelles le 31 juillet 2020. C’est avec une immense peine que j’écris ces mots, qui concernent moins notre perte à mon épouse et moi que celle subie par le monde entier. Ils ne constituent pas un faire-part de décès ; ils évoquent une vie qui aura profondément marqué beaucoup de gens.

Pamala était l’une des personnes les plus attentionées que j’aie connues. Sa générosité et son amour des animaux et des humains étaient sans limites. Je me rappelle cette fois, à San Francisco, où elle sortit jusqu’au dernier cent de son sac pour tout donner à un sans abri qui cherchait de quoi manger dans une poubelle. Petite fille, elle tenait tête à ceux qui harcelaient plus petits qu’eux dans la cour de l’école. Et elle n’aurait jamais accepté qu’on se conduise mal vis-à-vis d’elle. À dix ans, au Little Yankee Stadium de Fort Lauderdale, elle demanda de signer sa balle à un célèbre lanceur des Yankees qui avait le crâne rempli de tabac à chiquer.

« Plus d’autographes, » dit-il.

« Honte de votre calligraphie ? » répondit-elle.

J’imagine qu’il essaie toujours de comprendre ce qu’elle voulait dire.

Elle est née le 5 août 1964 à Lafayette (Louisiane). J’étais un journaliste de presse écrite qui gagnait peu. J’ai dû prendre un emploi aidé et nous nous sommes installés dans un trou des Monts Cumberland où les enfants vivaient dans des cabanes au sol de terre battue et portaient des vêtements en toile de sac et marchaient pieds nus dans la neige. C’est de là, je pense, qu’elle tenait son empathie pour les pauvres et les opprimés.

Elle fut diplômée avec mention de l’Université de Wichita State, et eut de nombreux emplois, presque toujours en rapport avec les relations publiques et la résolution de problèmes. Ses facultés semblaient surnaturelles. Elle pouvait regarder une pièce, en prendre un cliché dans sa tête, et dix ans plus tard en décrire tout le contenu. Elle était souvent presciente, et pouvait lire les pensées d’autrui. Elle eut une fois une vision dans laquelle trois hommes lui apparurent. Ils lui donnèrent leurs noms, et un message pour moi. Les trois hommes étaient des morts de ma famille. Le message nous sauva la vie.

Dans sa jeunesse elle dut subir de quoi détruire tout autre qu’elle. Mais elle pardonna à ceux qui lui avaient fait tant de mal, et devint pour moi la référence de tout ce qui est bon en l’Homme.

Elle devint ma publicitaire, celle qui résolvait mes problèmes, ma psychologue et mon agent pour le cinéma. Elle corrigeait mes manuscrits et son sens du dialogue combinait Shakespeare et Mickey Spillane. Chaque éditeur, romancier, journaliste et acteur, réalisateur ou producteur d’Hollywood qui travailla ou parla avec elle éprouvait pour elle une affection sincère.

Sa maladie fut parfois un fléau, mais ne la rabaissa jamais aux yeux de ceux qui la connaissaient, qui ne doutèrent jamais de son honnêteté et de son honneur, ou que peut-être la lumière de son visage provenait de l’empreinte de la main de Dieu sur son âme.

André Dubus fut mon cousin. Dans l’une de ses histoires les plus célèbres, il affirme que Dieu eut un fils, mais jamais de fille. J’aimais mon cousin et son œuvre, mais nos opinions diffèrent sur ce point. Je pense que Dieu eut de nombreuses filles, et Pamala est l’une d’elles. Et ma femme Pearl, les frères et sœurs de Pamala Alafair, Andrée et Jim, le fils de Pamala Parker McDavid et moi-même l’avons accueillie dans nos cœurs, n’avons pas ainsi refermé un livre mais ouvert un nouveau, parce que maintenant Pamalasera toujours parmi nous et qu’elle ne mourra jamais, et que la lunière qui irradiait de son visage nous guidera tous vers l’éternité.

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