La classe et les vertus, Frédéric Roux

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J’ai beau l’avoir découvert voici très peu de temps, Frédéric Roux m’inspire assez de sympathie pour arriver à ne même pas le jalouser. La faute à sa gentillesse, sans doute, de celles qui vous font chiader vos réponses aux questions d’un blogueur au lectorat étique. Pire, le fait qu’il ait signé LE livre que j’aurais voulu écrire ne m’inspire pas la moindre acrimonie. Pensez donc : un bouquin sur un combat de boxe qui m’obsède, écrit comme on fignole une dentelle au fuseau en écoutant des perles de Tamla Motown, et dont la quatrième de couverture atteste que même Augustin Trapenard en a dit du bien dans Elle – NB : qu’il dise du bien de quoi que ce soit ne relève pas tout à fait du scoop, mais qu’il ait lu ce texte-là, oui.

Le sens de l’Histoire, voire de l’histoire

Ledit bouquin s’intitule La classe et les vertus, et revient sur un combat emblématique du dernier âge d’or de la boxe, le championnat du monde unifié des poids moyens ayant opposé Marvelous Marvin Hagler à Sugar Ray Leonard au Cesars Palace de Las Vegas, le soir du 6 avril 1987. Dans ce que sont peut-être les meilleures de ses 207 pages – bibliographie comprise -, l’auteur définit posément son projet. Lui qu’on cantonne depuis 30 ans parmi les « écrivains de boxe », et connaît comme personne les lieux communs associés et la condescendance à l’avenant, choisit avec panache de s’obstiner dans cette glorieuse impasse. Mais pour en dire plus que les autres, forcément.

L’écrivain français baigne dans ce tiède jacuzzi, celui des névroses minuscules et des infimes vacheries. La démesure n’est pas de son fait ni les exploits… tout ce à quoi il aspire, c’est dix mille exemplaires garantis sur facture, la retraite à soixante ans, et que François Busnel qui n’y connaît rien dise du bien de son style. Moyennant quoi, il pourra retourner en Luberon greffer ses rosiers et soigner ses verrues plantaires. (…)

Tous les combats sont lisibles comme une métaphore forcée de nos existences, la revisitation bancale de mythes anciens et de nos mythologies sous influence, le précipité trouble de fantasmes sanguinolents et de masochisme, je suis trop puritain pour m’y attarder par crainte de m’y complaire avec le vulgaire.

Il y a deux littératures pugilistiques : celle du symbolisme et des élans lyriques en double vrille avec salto, et la réaliste, qui vous fait renifler l’odeur de cuir et de vieil oignon du moindre recoin d’un vestiaire patiné. Les deux aspirent à dire une Vérité Quintessentielle, avec un grand V et un cul parfois pesant. Comme de juste, Frédéric Roux invente la troisième voie, une manière de sémiotique de l’escrime de poings dont l’enjeu s’avère la fabrique de la vérité en question. Car pour lui comme pour quantité d’amateurs du (parfois) Noble Art, le mythique succès aux points de Ray Leonard sur Marvin Hagler résulte plus d’un prodige de storytelling que d’une quelconque supériorité démontrée sur le ring. Sugar Ray aurait gagné parce c’était le sens de l’Histoire – du moins celui de l’histoire qu’on s’ingénia à raconter au monde entier.

Un fameux ragoût de couleuvres

J’ai déjà essayé de dire ici l’infinie complexité du système de décompte des points en boxe anglaise, que bien des amateurs prompts à fustiger toute décision les contrariant ignorent absolument. Ceux qui souhaiteront s’épargner ce douloureux pensum avant d’aller plus loin peuvent en retenir la simple conclusion : tout ça reste quand même vachement subjectif. Corollaire : en cas de combat serré, les trois juges ont toujours raison. Frédéric Roux n’affirme rien de très différent, lui qui n’accable même pas José Juan Guerra pour l’effarant 118-110 de sa carte en faveur de Leonard. Simplement, ledit Guerra, comme son homologue d’un soir Dave Moretti et des millions d’acheteurs du pay-per-view live from Las Vegas Nevada, aurait obligeamment gobé un fameux ragoût de couleuvres mitonné plus d’une décennie durant.

Tout a déjà été dit à propos de [Don] King et le pire est encore en dessous de la réalité. [Bob] Arum semble plus respectable (il ne sort pas de prison pour meurtre), tout au moins en apparence (il est peigné normalement), sans compter qu’il est blanc, mais la marchandise sur laquelle ils spéculent tous les deux, ce sont des hommes, souvent illétrés, auxquels ils font signer des contrats qu’ils ne savent pas déchiffrer. Pour se procurer la plus-value dont ils tirent leur fortune, ils emploient tous les deux les mêmes méthodes : celles du capitalisme primitif, lorsque l’esclavage avait encore cours.

En boxe, comme ailleurs, on a la carte ou on ne l’a pas.

Et Hagler ne l’a pas.

Car comme le rappelle avec méthode La classe et les vertus, Ray Leonard, depuis ses premiers succès en amateur, fut toujours un héros plus charmant – donc un produit plus vendable – que le croquemitaine patenté Marvin Hagler. Leonard venait d’une classe moyenne noire ayant lu la notice de l’ascenseur social, souriait sans répit, dansait sur le ring et ne choquait le bourgeois (blanc) à aucun prix. Mieux encore, il passa professionnel sur la lancée d’un titre olympique lui assurant déjà l’amour d’une Amérique accro à tout ce qui brille. Soit du pain bénit pour des networks vite disposés à miser sur Sugar pour meubler la béance médiatique ouverte par le déclin de Muhammad Ali. Bien conseillé par un avocat d’affaires, le beau gosse apprit vite à convertir l’amour en billets verts, patron de sa propre structure de promotion dès ses débuts professionnels. Une rareté.

Le costaud devient la proie

Marvelous Marvin fut précoce à sa manière : son père se barra rondement une fois sa famille nombreuse, et il eut lui-même un premier môme à l’âge de finir le lycée. De quoi devoir courir le cacheton très tôt sans chance de se parer d’or olympique. Tout juste se fit-il en amateurs une solide réputation d’assassin, gaucher de surcroît. Mais Hagler ne souriait pas, dépourvu d’autres codes que ceux de la salle et du ring. Pire, il n’entendait rien d’autre au business que la valeur d’une poignée de main et la confiance en une justice immanente pour atteindre le somment des classements mondiaux. De la Nouvelle Angleterre à Philadelphie, le bougre traîna fort longtemps le pire ratio possible entre risque sportif et bénéfice économique, le seul qui compte vraiment au moment de se dégoter un adversaire bankable. Pour avoir enfin droit aux gros poissons qui s’employaient à le fuir, le squale dut carrément attaquer en justice les Corleone du Noble Art de l’époque.

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Avance rapide : Leonard règne sur les welters, Hagler sur les moyens. Ils triomphent en plusieurs actes des autres cadors Duran le macho dingo et Hearns le sniper du Michigan, dont l’auteur profite de l’occasion pour dresser les gouleyants portraits. La gueule d’ange et la tête ronde sont indélogeables du sommet. Moins jeune, Hagler a mis un temps certain à s’octroyer renommée et chèques à 7 chiffres. Avec Leonard dans le coin du challenger, il ferait sauter la banque une bonne fois pour toutes. Mais Ray minaude : plus petit, l’oeil fragile, la sagesse lui aurait imposé de se retirer. Foutaises. Depuis sa retraite, entre deux orgies de jetsetter mégalo sevré de triomphes, il attend, observe, titille même le bestiau de temps à autre en direct ou par médias interposés. Marvin, lui, s’ennuie, rouille, se lasse d’un boulot devenu à la fois facile et pesant. Bientôt mûr, le costaud devient la proie. Jusqu’à ce que le retraité sorte du bois, avec la suprême habileté de mettre le champion dans la position du décideur.

Du côté du perdant

Tout à sa joie d’engloutir la part du lion d’un pactole insensé, Hagler concède comme un benêt les détails sportifs qui pèseront : dimensions du ring et des gants, nombre de rounds… Le reste appartient au magicien Sugar Ray, plus que jamais dans la peau du valeureux petit elfe face à l’ogre du village pour tout ce qui porte micro ou caméra. Frédéric Roux laisse hors champ le contenu technique du combat lui-même, se contentant de reporter les pointages des juges round par round. À défaut d’érafler la carroserie adverse, avoir tenu jusqu’au bout tout en dispensant assez de fulgurances intermittentes aura fait le travail. Pour Guerra et Moretti, Leonard a gagné. Ceux qui savent, savent : c’est quand même vachement subjectif.

Hagler est craint, reconnu, respecté, mais les journalistes et les médias lui préfèrent Leonard, Hearns et même Duran… bien meilleurs clients.

Marvin n’a pas grand-chose à leur raconter : quand il ne mène pas une vie de riche retraité dans la banlieue résidentielle de Brockton, il s’entraîne comme un bagnard à Provincetown, à l’extrémité de Cape Cod, dans le Massachussets.

Lorsqu’on lui demande pourquoi il s’entraîne dans cette station fréquentée par la communauté gay, Marvin répond « J’suis bien chez les tapettes, ils m’foutent la paix, j’peux me concentrer sur ce qui faut !

 – Et sur quoi vous vous concentrez ?

 – Détruire ! »

Pas de quoi filer la métaphore ou, plutôt, de quoi filer une métaphore d’un autre âge. Marvin appelle les clichés des années 50, quand la télé était en noir et blanc et que toute la petite famille se rassemblait autour du poste le vendredi soir pour regarder les retransmissions des combats entre des types qui étaient pompiers ou dockers dans le civil et qui boxaient comme on va à l’usine. Marvin est de la même race que les Paul Pender, les Gene Fullmer, les poids moyens « classiques » des années 50 qui étaient entre les cordes pour en prendre pourvu qu’ils puissent en donner davantage encore, qui étaient là pour souffrir au-delà de la souffrance et continuer à boxer avec leurs deux mains cassées, qui étaient là pour détruire, pas pour sourire aux journalistes ni leur faire visiter leur garage.

Pas de gestes inutiles.

Pas de technique voyante.

Pas de déclarations fracassantes.

Frapper sans colère et sans haine. Comme un boucher.

En démontant le récit patiemment perfusé au grand public, Frédéric Roux substitue un storytelling à un autre, ne dissimulant pas son parti pris : pour lui, l’écrivain est nécessairement du côté du perdant, bien qu’il soit permis de douter qu’il eût écrit le présent bouquin au cas où Hagler l’aurait emporté… On peut s’amuser de la manière dont il insiste sur le talent manoeuvrier de Leonard, la complicité du destin lorsqu’il bat ses adversaires les plus prestigieux – Benitez « sur le déclin » (à 21 ans !), Duran hors de forme, Hearns refusant de s’accrocher alors qu’il avait combat gagné – et le Mister Hyde coké jusqu’aux yeux grondant sous le nappage onctueux du genre idéal.

Une parabole démonstrative ?

Inversement, on peut aussi sourire de l’indulgence accordée à Hagler, dont l’essentiel des contrariétés et turpitudes subies en carrière auraient été dues à la vilenie du milieu et son propre code de l’honneur pugilistique. Originalité typographique, chaque nom de marque cité dans La classe et les vertus s’y voit remplacer par son logo. L’effet produit est oppressant : en pareil environnement, l’authenticité rustique d’un Marvelous Marvin était vouée à se dissoudre dans les Eighties. Alors, un rien démonstrative, la parabole du showbiz des années Reagan enterrant le dernier des people’s champs en col bleu de l’Après-guerre ? Pourquoi pas. Tout angle pris par ailleurs, La classe et les vertus s’appuie sur une documentation remarquable, et les tombereaux de faits qu’il éclaire demeurent, justement, des faits.

Les nouveaux champions sont toujours des minables aux yeux des anciens, ils ne frappent pas, ils n’encaissent pas ; ils n’ont rien dans les mains, rien dans la tête, rien dans les jambes. C’est pour cela que les vieux champions remontent sur le ring, histoire d’apprendre aux petits jeunes de quel bois ils se chauffent, pour cela aussi qu’ils en redescendent après avoir pris la leçon qu’ils croyaient pouvoir donner. Tous les coups qu’ils esquivaient depuis leur fauteuil de ring, ils les encaissent de plein fouet, tous les contres qu’ils réussissaient les yeux fermés ratent leur cible de vingt centimètres. À l’issue de ces come-back qui ne devraient jamais avoir lieu, les plus intelligents ont appris que leur temps est révolu, qu’ils ont perdu leurs jambes et leurs réflexes et que, s’ils continuent, ils vont perdre leurs derniers amis, ceux qui les écoutent encore écouter pour la dix millième fois comment c’était avant.

Mieux.

Les autres continuent et parlent tout seuls.

Pour compenser ce qui lui manque, pour lui procurer sa dose d’adrénaline, il faut à Sugar Ray sa dose de coke.

Un autre de ses mérites consiste à rappeler aux fans de boxe, toujours plus prompts à parler de corruption lorsque leur favori est défait aux points, que des biais plus subtils qu’une enveloppe bourrée de dollars peuvent venir infléchir l’appréciation du seul mérite sportif. En l’occurrence, le pouvoir croissant des médias, promoteurs, voire certains  boxeurs eux-mêmes, ceux qui racontent l’histoire d’un combat avant qu’il ait eu lieu. L’écrivain, comme le rappelle précisément le présent exercice, conservera de son côté une certaine influence a posteriori – tant qu’un public saura lire, s’entend. Gageons que quantité de lecteurs de La classe et les vertus l’ont refermé convaincus qu’Hagler n’avait pas perdu. Bien qu’inconditionnel du divin chauve, il convient ici de préciser que je demeure persuadé, malgré la brillance de la démonstation, que mon chouchou a laissé échapper un combat à sa main en boxant comme un idiot. Croyez-moi : ça ne console pas plus.

Lire ce qu’on voudrait avoir écrit

Le travail de Frédéric Roux n’a rien d’un exposé aride destiné aux purs spécialistes, au point d’imaginer qu’Augustin Trapenard ne l’ait même pas lâché avant la fin. Fluide, ce texte paraît écrit pour qu’on s’en représente l’auteur monologuer, enflammé, didactique ou matois, en faisant tourner un armagnac pendant qu’il ponctue chaque phrase d’un geste de l’autre main, le tout devant un public de béotiens fascinés. Comme je le vis à hauteur de blog depuis maintenant pas mal d’années, écrire sur un sujet confidentiel guérit la frustration de ne pouvoir en discuter assez souvent : j’imagine sans peine les vertus – thérapeutiques, celles-là – d’un bouquin d’une telle classe. Aurais-je voulu l’écrire ? Peut-être, mais l’avoir lu est déjà un sacré plaisir en soi.

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