Pot-(pas)pourri estival

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Je suis un chroniqueur séquentiel à l’extrême. Ce qui signifie que j’alterne imperturbablement lectures et rédactions des papiers correspondant, un cycle que ne viennent guère perturber que les vacances d’été. La satisfaction d’avoir pété la gueule à mon ambitieuse pile à lire de juillet-août pèse peu de chose face à l’angoisse de voir s’accumuler les retards d’écriture. J’ai beau avoir poussé le courage jusqu’à taper certaines chroniques sur téléphone, mollement étalé sur un transat, cinq titres dignes d’un compte-rendu attendent toujours le leur alors que se profile la rentrée littéraire. Gasp. Le défi d’aujourd’hui consiste donc à dire ce que j’ai pensé de chacun de ces bouquins en noircissant moins que les trois copies doubles habituelles. Ceux qui suivent n’en sous-estimeront pas la difficulté. Voici donc des papiers succincts en diable sur – par ordre de lecture – cinq bouquins dignes d’attention :

  • Je dénonce l’humanité, de Frigyes Karinthy
  • Les effarés, d’Hervé Le Corre
  • Lambeaux, de Charles Juliet
  • Prosper à l’oeuvre, d’Éric Chevillard
  • Le facteur humain, de Graham Greene

Je dénonce l’humanité, Frigyes Karinthy

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Frigyes Karinthy fut un auteur majeur du crépuscule de l’empire austro-hongrois, ami de Dezső Kosztolányi, dont il partageait la polyvalence (journalisme, romans, poésies, traductions), le rayonnement dans les cafés littéraires de Budapest et le goût pour l’ironie, quelle que fût l’idée à exprimer. Cette ironie se teinte volontiers d’absurde dans Je dénonce l’humanité, compilation d’une quarantaine de nouvelles brèves qui disent combien le vernis de normalité de nos existences est ténu.

Un émissaire européen est surpris de la modernité de la civilisation néo zélandaise, mais finira quand même plat de résistance de ses hôtes. Un écrivain à succès modéré croise son alter ego de dix-huit ans, qui le méprise cordialement et le prie d’enfin « tremper sa plume dans le soleil couchant ». Une pièce de théâtre met en scène un professeur de chant douloureusement perfectionniste et un élève infortuné. Le mari d’une actrice vante son talent incomparable pour les rôles les plus scabreux. Un type récrimine contre l’utilisation du gaz militaire parce qu’il fait une concurrence déloyale à son entreprise d’extermination d’insectes. Un journaliste littéraire écrit à la Banque centrale pour recevoir un nouveau billet et en faire la critique.

Voici des décennies que le fiel est à la mode ; on imagine que l’humour de Karinthy semblait autrement plus corrosif au public du début du XXe siècle qu’il choquerait nos contemporains. Reste qu’il fonctionne toujours impeccablement, et que son talent pour camper des personnages, une situation, une intrigue et une chute en deux à trois pages à peine épate à chaque fois. Lui qui disait « ne jamais plaisanter avec l’humour » faisait preuve en la matière d’un sérieux et d’une rigueur qui forcent le respect.

Cela fait, Herculès se présenta devant le roi Eurysthée, et comme il se devait apporta la tête du lion de Némée avec laquelle il avait balayé les écuries d’Augias.

 – Voici la tête, ô roi. Vas-tu enfin me dégager de mes chaînes ?

Mais Eurysthée fronça les sourcils, médita et dit :

 – Un nouveau travail t’attend, ô Herculès.

 – De quoi s’agit-il ? et Herculès fit tournoyer sa massue.

Eurysthée sortit de sa poche le dernier numéro de Rafina, la revue des belles lettres, et l’ouvrit à la page où se détachait en lettres bleues, en travers et à l’envers, le poème de Lajos Chacrat : Blanche salive sur disque vieux.

 – Vois-tu ce poème ?

 – Je le vois. Et vraiment il le voyait.

 – Bon. Rends-toi chez Lajos Chacrat et démontre-lui que ceci n’a aucun sens. Cela fait quinze ans que personne n’ose lui dire.

Les effarés, Hervé Le Corre

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Bordeaux, fin des années Chaban. Au mois de mai, la chaleur accable déjà. On va détruire la Cité lumineuse, barre HLM pharaonique où seuls demeurent une poignée d’irréductibles en voie d’explusion, et Olive et Tayeb, deux ados du quartier qui viennent y squatter. Entre deux joints, ils rêvent de Milla, leur voisine court vêtue à qui ça va fort bien. Ils n’en savent rien, mais leur destin est lié à celui de trois truands bas de gamme, spécialisés dans le vol de semi-remorques sur aires d’autoroutes. Leur dernier braquage dérape connement. Un homme meurt. Toujours en retard d’un drame, l’inspectrice malingne et gouailleuse en charge du dossier constatera les dégâts.

Hervé Le Corre accéda à la reconnaissance critique et aux prix littéraires à l’avenant en orientant ses polars historiques ou contemporains vers un lyrisme toujours plus noir, servi par un style savamment travaillé. Les Effarés correspond à une première période d’écriture où sa voix de romancier conserve un certain recul sur les terribles faits qu’elle relate – car oui, les 236 pages du bouquin sont poisseuses d’un sang épais et d’autres reliquats de tissus explosés. Le Corre joue ici avec les codes du roman noir ; il alterne registre soutenu et argot des petites frappes, bascule parfois dans un humour macabre, soigne les scènes de castagne et tente d’authentiques effets de caméra en entamant des scènes en plan serré sur des détails dont le sens n’apparaît que lorsqu’il dézoome. J’avoue apprécier au moins autant ce parti-pris singulier que celui des oeuvres plus « sérieuses » qui ont suivi.

Les Effarés d’Hervé Le Corre portent leur nom à merveille, tant ils sont loin d’imaginer les conséquences cataclysmiques de leurs actions. Dans une intrigue aussi ramassée, l’auteur se contente d’esquisser leur psychologie souvent obtuse. Toutefois, il ne sacrifie pas l’arrière-plan politique et social si cher à son coeur. Laissés à l’abandon, les quartiers populaires de Bordeaux sont mûrs pour la gentrification qui vient. La désindustrialisation des bords de Gironde achèvera d’en chasser les prolos. Une bourgeoisie locale cynique et perverse manipule les petits délinquants. Et l’arbitraire des reconduites aux frontières achève d’instaurer la défiance chez les descendants d’immigrés. C’est l’école de Manchette, dont Le Corre est l’un des successeurs les plus méritants.

On raccroche. En attendant Cazeaux, je contemple la résidence à loyer modéré, dite Le Port de la lune. Poétique, n’est-ce pas ? C’est également ainsi qu’on appelle Bordeaux, dans les salons chics du centre-ville. Rapport à la courbe de la Garonne qui autorise la métaphore. D’ailleurs, elle coule à cinquante mètres d’ici. Ils ont tout, ces pauvres. Le fleuve est pareil à leur peine, il s’écoule, et ne se tarit pas, aurait pu dire le poète. Dans le détail, on peut distinguer des signes d’art brut : verre sécurit étoilé aux portes, tags bariolés, coulures noirâtres sur les façades interprétables à l’infini. Là une main à quatre doigts, plus loin la jambe qu’un géant a lâché en souvenir. Le linge sur les balcons fait des personnages incomplets qui se penchent, sans tête et les bras mous, par-dessus les garde-fous rouge sang. Et je ne parle pas de la partie de parking réservée à l’expo permanente d’épaves de voitures, dont certaines semblent déjà avoir goûté la flamme de quelque artiste du chalumeau. Du pré-César postindustriel, comme on dirait au centre d’art contemporain. Le Port de la lune. Le Port de l’angoisse, c’était déjà pris. J’aime l’humour des bâtisseurs de clapiers. Juste à côté, on a la Cité lumineuse. Une barre de béton de deux cent mètres de long, sur cinquante de haut.  Il n’y a plus que les junkies à s’allumer la tête, en bas de la ruine future.

Tiens, voilà Cazeaux qui s’amène, en roulant un peu de la caisse devant six ou sept jeunes qui s’écartent à peine pour le laisser passer.

 – À quoi tu penses ? me demande-t-il en montant en voiture.

 – À l’art brut, je lui réponds. À la beauté convulsive. Les lieux y invitent, tu trouves pas ?

 – J’y connais rien en peinture, dit-il en tournant la clé de contact. Moi, je suis plutôt cinéma. Spielberg, tous ces mecs.

Lambeaux, Charles Juliet

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Des mois durant, je fus l’objet d’un harcèlement bienveillant mais réel, celui d’homologues blogueurs raisonnablement dignes de foi qui tiennent Lambeaux pour un livre culte. Il fallait bien que je cède : les 155 pages du livre de Charles Juliet en font un investissement en temps plus raisonnable qu’À la recherche du temps perdu, dont je fréquente d’ailleurs moins de zélateurs. Si l’oeuvre elle-même est brève, elle est l’aboutissement d’un processus créatif étendu sur une douzaine d’années ; ainsi l’apprend-on de l’auteur lui-même, puisque Lambeaux juxtapose le récit de l’existence de sa mère biologique et celui de sa propre vie, de son adoption à sa lente maturation d’écrivain.

Juliet s’adresse à celle qu’il ne connut pas comme à celui qu’il fut : par le tutoiement. De la première, il décrit le quotidien plein d’abnégation de fille aînée d’un paysan au début du XXe siècle, aux horizons toujours plus restreints. Subir le ressentiment du père en mal d’héritier garçon, suppléer la mère dans l’éducation des cadettes, perdre brutalement un amour naissant, se voir priver des études auxquelles elle aspirait, subir un mariage sans bonheur aucun. Puis la mélancolie qui la submerge, le placement en institution, et une mort glaçante entre toutes pendant les années de guerre.

Il est son dernier-né, placé dans une famille modeste mais aimante dont la mère le comble d’attentions, puis subissant la rudesse d’une formation militaire. D’abord matheux, il s’oriente vers la médecine puis le professorat, toutefois l’envie d’écrire le tenaille. Par la grâce de maîtres inspirants, mais aussi parce qu’il sent des mots enfouis en lui qu’il faudra extraire ardûment, à la manière d’un mineur de fond. Entre sa décision d’être écrivain et le moment où il le devient s’écoulent des années d’apprentissage solitaire et d’intospection douloureuse, aux frontières de la folie.

Autodidacte du langage, il apprend patiemment à maîtriser les mots qui se dérobèrent à sa mère toute sa vie durant. Ce qu’il devine chez cette passionnée de la Communale, c’est l’immense frustration de n’avoir jamais vraiment su dire ce qu’elle voulait, rêvait et éprouvait. Inversement, l’émancipation par la langue préserve son fils des maux souvent fatals qui frappent les orphelins. La prose de Juliet elle-même, éminemment simple et élégante tant elle est choisie, pleine d’une exigeance et d’un respect infini du sens et de la musique des mots, convainc le lecteur de la justesse de sa thèse. C’est très fort.

Tes yeux. Immenses. Ton regard doux et patient où brûle ce feu qui te consume. Où sans relâche la nuit meurtrit ta lumière. Dans l’âtre, le feu qui ronfle, et toi, appuyée de l’épaule contre le manteau de la cheminée. A tes pieds, ce chien au regard vif et si souvent levé vers toi. Dehors, la neige et la brume. Le cauchemar des hivers. De leur nuit interminable. La route impraticable, et fréquemment, tu songes à un départ à une vie autre, à l’infini des chemins. Ta morne existence dans ce village. Ta solitude. Ces secondes indéfiniment distendues quand tu vacilles à la limite du supportable. Tes mots noués dans ta gorge. À chaque printemps, cet appel, cet élan, ta force enfin revenue. La route neuve et qui brille. Ce point si souvent scruté où elle coupe l’horizon. Mais à quoi bon partir. Toute fuite est vaine et tu le sais. Les longues heures spacieuses, toujours trop courtes, où tu vas et viens en toi, attentive, anxieuse, fouaillée par les questions qui alimentent ton incessant soliloque. Nul pour t’écouter, te comprendre, t’accompagner. Partir, partir, laisser tomber les chaînes, mais ce qui ronge, comment s’en défaire ? Au fond de toi, cette plainte, ce cri rauque qui est allé s’amplifiant, mais que tu réprimais, refusais, niais, et qui au fil des jours, au fil des ans, a fini par t’étouffer. La nuit interminable des hivers. Tu sombrais. Te laissais vaincre. Admettais que la vie ne pourrait renaître. À jamais les routes interdites, enfouies, perdues. Mais ces instants que je voudrais revivre avec toi, ces instants où tu lâchais les amarres, te livrais éperdument à la flamme, où tu laissais s’épanouir ce qui te poussait à t’aventurer toujours plus loin, te maintenait les yeux ouverts face à l’inconnu. Tu n’aurais osé le reconnaître, mais à maintes reprises il est certain que l’immense et l’amour ont déferlé sur tes terres. Puis comme un coup qui t’aurait brisé la nuque, ce brutal retour au quotidien, à la solitude, à la nuit qui n’en finissait pas. Effondrée, hagarde. Incapable de reprendre pied.

Te ressusciter, te recréer. Te dire au fil des ans et des hivers avec cette lumière qui te portait, mais qui un jour, pour ton malheur et le mien, s’est déchirée.

Prosper à l’oeuvre, Éric Chevillard

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Katherine Pancol, David Foenkinos, Alexandre Jardin, Christine Angot, Éric-Emmanuel Schmitt, Yasmina Khadra : en les désignant comme auteurs des (fausses) citations qui ouvrent Prosper à l’oeuvre, Éric Chevillard rappelle qui est le personnage de Prosper Brouillon, sorte de prototype d’auteur à succès qui « n’écrit pas pour lui. Il ne pense qu’à son lecteur, obsessionnellement, avec passion, à chaque nouveau livre inventer la torture nouvelle qui obligera ce rat cupide à cracher ses vingt euros ». Lui-même écrivain prolifique, Chevillard s’applique depuis des décennies à explorer des formes nouvelles de narration, fuyant le confort de l’habitude et des formules éprouvées, au point d’être l’un de nos rares contemporains à trouver grâce aux yeux de l’exigeant Pierre Jourde.

Entamée avec Défense de Prosper Brouillon, la présente série consiste en une manière de défouloir, superbement illusté par Jean-François Martin et édité par Noir sur blanc. Comme l’indique son titre, Prosper à l’oeuvre place son héros au pied du mur : il doit écrire un nouveau best seller. Brouillon se croit habité par sa muse lorsqu’il triture des phrases emboîtant les poncifs, boude à la moindre remarque de son éditeur et ne se calme que quand on double son à valoir, confond en toute circonstance inspiration et paresse crasse, et jamais au grand jamais ne s’interroge sur le sens de son travail. Il l’a décidé, son nouveau bouquin sera un polar, l’occasion pour Chevillard de démonter avec finesse et précision la méthode invariablement suivie par les tâcherons du genre – il faut aimer d’amour le roman policier pour entendre combien sonne juste la déconstruction des moins bons d’entre eux.

On suit donc pas à pas l’accouchement de l’enquête du commissaire Chamoulot et les étapes de l’intrigue elle-même, trouvant matière à se bidonner à chaque page ou presque. J’en ai pleuré de rire. Les échanges entre Prosper et son éditeur Max, la lancinante litanie de la visite des salons du livre de France et de Navarre, les passages obligés aux émissions littéraires, l’hédonisme des vacances de rêve sous couvert d’isolement de l’artiste, le travail décisif des prête-plume, les longs extraits du chef d’oeuvre en gestation et jusqu’à la fabuleuse page de remerciements, tout renvoie une impression d’authenticité aussi délicieuse que dérangeante. On se prend à rêver à un journal de confinement de Prosper Brouillon.

Invité d’honneur de de la Foire du livre de Saint-Foin-les-Argiles, Prosper Brouillon doit pourtant laisser son roman en plan pendant quelques jours.

C’est un crève-coeur, mais la gloire a ses exigences.

Il enchaînera directement avec le festival Pleines Pages de Tarloire-sur-Vilaine, où il a accepté de prononcer une conférence (« Mots et mottes »), puis avec Les Encrières de Clonche qui attirent dans un décor riant malgré la pluie un public chaque année plus âgé. De là, il est attendu aux Journées de L’Ivre Livre d’Anchoix pour une lecture publique des Gondoliers (accompagnée à la scie musicale par Jean-Estève Ducoin).

Le lendemain se tient à Bousieux le Salon du papier mâché qui accueille dans ses barnums plus de deux cent cinquante auteurs et presque deux fois moins de lecteurs passionnés dont les selfies sont ensuite mis en ligne sur le site de la commune (cliquer sur l’onglet Culture).

En revanche, cette année, Prosper Brouillon ne participera pas aux Rencontres de la Plume qui grince de Fistule-en-Brie. (…)

Mille excuses, mais il a un roman qui mijote.

Il y a des priorités.

Il y a des urgences.

Où puiserait-il la force de lutter contre cet impérieux besoin d’écrire ?

Au nom de quel dieu, de quel idéal lui interdirait-on d’obéir à ses démons intérieurs ? (…)

Quand il se remet à son roman au terme de cette tournée triomphale, il ne sait plus très bien où il en était resté. Ça l’ennuie un peu de devoir tout relire. Propser Brouillon s’en vante parfois : il n’a jamais beaucoup lu. Il écrit, on ne peut pas tout faire. Puis ça lui évite de subir des influences.

Le facteur humain, Graham Greene

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Maurice Castle est un gratte-papier qui chérit sa routine et le revendique. Fonctionnaire des services secrets britanniques, il a tourné la page des missions sur le terrain depuis une affectation mouvementée en Afrique du Sud d’où il parvint de justesse à exfiltrer Sarah, son agent devenue sa femme, et leur fils Sam. Castle vit désormais dans une banlieue arborée et proprette, et partage son bureau londonnien avec son adjoint Davis. Tous deux sont les seuls membres d’un service en charge d’une fraction de l’Afrique, leur travail consistant à recuellir les remontées d’informations des agents sur place. Le jour où une fuite est soupçonnée, le coupable ne peut être que Castle ou Davis. Et pour éviter tout scandale préjudiciable aux relations avec les alliés de la Couronne, leur hiérachie est décidée à faire disparaître la taupe sans autre forme de procès. La tension monte encore d’un cran lorsque Castle doit accueillir un ponte des services sud-africains, ancien adversaire sans scrupules devenu partenaire de raison dans le cadre d’un projet top secret et potentiellement meurtrier…

Dans Le facteur humain, nulle poursuite spectaculaire – Castle se déplace à vélo -, fusillade épique – un seul coup de feu sera tiré en 380 pages – ou trace d’un exotisme envirant, hormis un passage plein d’ironie dans un bar d’hôtel kitchissime. Aussi réelles que soient les menaces et la violence des échanges entre ennemis ou collègues supposés, toute l’action se déroule dans l’atmosphère feutrée des couloirs de l’administration, du restaurant d’un club, des rayons d’une librairie, de cottages du Sussex ou d’appartements chics de Kensigton. Graham Greene construit ici une manière d’anti James Bond, dans la veine d’un John Le Carré, mais sans jamais prétendre à la vraisemblance de chaque détail opérationnel ou géopolitique – et ce, même s’il connaît bien l’univers du renseignement. Ce qui passionne l’auteur, ainsi que le laisse entendre le titre du Facteur humain, est le conflit inévitable entre la froideur de la raison d’État et la complexité des âmes, le tout nimbé d’une épaisse culture du secret.

Graham Greene excelle à fouiller la psychologie, les croyances et les systèmes de valeurs de ses personnages, dont dépendront – au delà de tout ordre officel – leurs décisions cruciales. Capitalisme ou communisme ? Cartésianisme ou foi religieuse ? Fidélité aux hommes, ou à l’idéologie ? Et plus que tout, quel rôle accorder à l’intuition ou la morale quand les preuves factuelles font défaut ? L’autre réussite du roman consiste à multiplier les détails insignifiants parmi lesquels le lecteur ne comprendra qu’a posteriori ce qui aura constitué un signe à interpréter. De quoi devenir franchement paranoïaque, et imaginer combien peuvent l’être ceux dont cette interprétation est le métier. La quantité d’alcool qu’ils se jettent dans le cornet semble corroborer cette hypothèse. En creux, Greene semble affirmer que seuls des robots seraient à même d’assurer les missions exigées des espions ; on le croira sans peine après la conclusion désenchantée du mécanisme de haute précision, efficace et jamais clinquant, qu’est Le facteur humain.

 – Si j’avais un brin de conscience, dit le Dr Percival, je cesserais d’être un membre de cet endroit. J’y reste à cause de la cuisine – et de la truite fumée, je vous en demande pardon, John – qui sont les meilleures de Londres.

 – Je trouve la cuisine du Travellers tout aussi bonne, dit Hargreaves.

 – Ah, mais que dire de notre pâté chaud de steak et de rognons ! Je sais, vous n’aimerez pas me l’entendre dire, et pourtant je le préfère à la timbale de votre femme. Une pâte tient la sauce à distance. Le pâté, lui, l’absorbe. Le pâté, pourrait-on dire, est coopératif.

 – Et qu’est-ce qui pourrait bien vous troubler la conscience, Emmanuel, à supposer que vous en ayez une – hypothèse des plus improbables ?

 – Vous devez vous douter que, pour être admis ici, j’ai dû signer une déclaration en faveur de la loi de Réforme de 1832. Il est vrai que c’était une loi moins mauvaise que bien d’autres qui lui ont succédé, comme celle qui accorde le droit de vote à dix-huit ans ; tout de même, elle a ouvert les vannes à la doctrine néfaste du suffrage universel. Même les Russes y souscrivent, à des fins de propagande, tout en ayant du moins l’habileté de s’assurer que, chez eux, le droit de vote ne s’exerce jamais que pour des choses sans importance.

 – Emmanuel, quel réactionnaire vous faites ! Cela dit, je crois réellement qu’il y a du vrai dans ce que vous dites du pâté par rapport à la pâte. Peut-être essaierons-nous le pâté, l’an prochain… si la chasse ne devient pas un luxe inabordable.

 – Si oui, ce sera la faute du suffrage universel. Franchement, John, avouez que cette idée imbécile a fait un beau gâchis de l’Afrique.

 – La vraie démocratie ne peut fonctionner du jour au lendemain, j’imagine.

 – Ce genre de démocratie-là ne pourra jamais fonctionner.

 – Réellement, Emmanuel, ne me dites pas que vous voulez revenir au suffrage censitaire.

Hargreaves était toujours incapable de mesurer exactement le degré de sérieux de Percival.

 – Et pourquoi pas ? Le niveau requis pour bénéficier du droit de vote ferait normalement l’objet d’une indexation annuelle, cela va de soi, sur le taux d’inflation. Pourquoi ne pas fixer à quatre mille livres par an le niveau idéal, par exemple, pour avoir le droit de vote ? À ce taux-là, les dockers et les mineurs pourraient voter, ce qui nous épargnerait bien des ennuis.

Après le café, ils descendirent, d’un commun accord, les degrés du formidable perron gladstonien pour marcher dans l’air frisquet de Pall Mall. La vieille batisse de brique de Saint James’s Palace rougeoyait comme un feu mourant dans le jour gris, et la sentinelle faisait comme un brasillement rouge aussi – ultime flamme expirante. Il traversèrent pour entrer dans le parc et le Dr Percival dit :

 – Pour en revenir un instant aux truites…

Voilà pour ce pot-(pas)pourri estival. À bientôt pour le retour des papiers habituels !

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