Nickel Boys, Colson Whitehead

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Entre les héros des deux romans de Colson Whitehead récompensés par le prix Pulitzer de la fiction, les similitudes abondent. Deux adolescents afro-américains abandonnés par leurs parents, nés dans un sud profond où la loi les discrimine pour leur couleur de peau, enfermés et exploités dans un lieu de non-droit dont les responsables font tout pour les briser, hésitant entre discrétion et désir d’émancipation. Plus d’un siècle sépare pourtant l’histoire de Cora, l’esclave d’Underground railroad, de celle d’Elwood, incarcéré dans la sinistre institution qui donne son nom à Nickel Boys. Le diptyque que composent ces oeuvres indissociables, à la seule lecture des quatrièmes de couverture, semble poser le constat suivant : c’est à un rythme bien inférieur à celui du pays entier qu’évolue le statut des Noirs des États-Unis d’Amérique.

De nobles convictions à l’épreuve de l’arbitraire

À la différence de Cora, Elwood Curtis n’est pas la propriété d’une famille de Blancs, mais dans les années Kennedy les lois Jim Crow font toujours de lui un citoyen de second ordre. Il grandit à Tallahassee, au nord de la Floride, élevé par sa grand-mère affectueuse et autoritaire. Dernière adulte de sa lignée à ne pas avoir péri des discriminations ni dû les fuir, Harriet a appris à la dure ce qu’il en coûtait à ceux de sa condition de vouloir s’affranchir. Mais Elwood est un bon petit gars, travailleur et dégourdi, aussi a-t-elle accepté de lui offrir un disque des plus grands discours de Martin Luther King. Écouté mille fois, le vinyle convainc le garçon des vertus de la dignité et du militantisme pacifique pour obtenir justice ; de nobles convictions qui devront survivre à une erreur judiciaire ordinaire, le jour même de son entrée à l’université, puis au placement dans une maison de correction de Géorgie dont chaque jour révèlera un peu plus la profonde corruption.

« Un pantalon neuf était posé sur la chaise près du lit d’Elwood au dispensaire. Les coups de fouet avaient incrusté dans sa peau les fragments du précédent et il avait fallu deux heures au médecin pour en retirer les fibres. C’était une tâche qu’il devait exécuter de temps à autre. Il y allait à la pince à épiler. Le garçon resterait alité jusqu’à ce qu’il soit capable de marcher sans douleur.

Le Dr Cooke avait un bureau attenant aux salles d’examen, où il fumait le cigare et sermonnait sa femme au téléphone du matin au soir, pour des histoires d’argent ou à cause des bons à rien qui composaient sa famille. L’odeur de patate de ses cigares imprégnait tout le service, couvrant les relents de sueur, de vomi et de peau faisandée, et ne se dissipait qu’à l’aube, juste avant qu’il n’arrive pour tout reparfumer. Il y avait une vitrine remplie de flacons et de boîtes de médicaments, qu’il déverouillait avec un grand sérieux, mais il ne piochait jamais ailleurs que dans l’énorme pot d’aspirine. »

Nickel est inspirée d’authentiques établissements de l’Après-guerre, réputés remettre dans le droit chemin les jeunes gens difficiles. Plus prosaiquement, elle consiste en une prison sans murs, puisque rares sont les inconscients qui tentent de s’en enfuir. Ses pensionnaires peuvent être de toute couleur de peau, mais les Noirs relégués en haut de la colline font l’objet d’un traitement particulier, à la fois cynique et dégradant. Comme le constate très vite Elwood, alors que les élèves sont censés recevoir l’éducation qui leur faisait défaut, aucun d’eux ne s’intéresse à des cours dénués de la moindre substance. Pour sortir de Nickel, les notes importent peu : tout bon point s’acquiert en faisant acte de servilité. Chaque jeune contribue à la santé financière de l’institution en participant à l’entretien du site, voire à des activités commerciales, mais la logique est poussée à son paroxysme dans le cas des Afro-américains.

Où l’on risque pire encore que des coups de fouet

Les victuailles allouées pour eux par l’État de Floride sont revendues en sous-main aux commerçants des environs, tandis qu’on leur sert un brouet à peine mangeable à tous les repas. Les plus dignes de confiance, dont Elwood, sont dépêchés chez des notables locaux pour y accomplir des travaux gratuits garantissant leurs bonnes grâces. Les équipements destinés aux pensionnaires de couleur tombent en ruines, mais sont promptement restaurés dès qu’une inspection est annoncée. Rare exutoire assurant leur docilité, un combat de boxe annuel oppose les champions des communautés blanche et noire, dont le second est souvent favori… mais le résultat reste éminemment manipulable, au gré des paris occultes auquel prend part l’encadrement. Et quand tombent les sanctions disciplinaires, aussi aléatoires que semblent l’être les decisions de justice qui conduisent à Nickel – « des délits vagues, inexplicables » -, on risque pire encore que des coups de fouet.

« Ce qui t’a foutu dedans, Elwood, c’est que tu savais pas comment ça marche. Prends Corey et les deux autres. Toi, tu voulais la jouer justicier solitaire, tu voulais sauver un innocent. Sauf que les deux, ça fait un bail qu’ils ont mis Corey à l’amende. Maintenant c’est comme un jeu pour eux, et Corey ça lui plaît. Ils le secouent un peu et ensuite ils l’emmènent aux chiottes ou je sais pas où et il se met à genoux. C’est leur truc.

– Il avait peur, je l’ai vu, insista Elwood.

– Tu sais pas ce qui l’excite, dit Turner. Tu sais pas ce qui excite les gens. Avant, je pensais que dehors et dedans, c’était deux choses différentes. Qu’on n’est pas pareil à Nickel parce que ça nous fait changer d’être ici. Je me disais que si ça se trouve, Spencer et les autres, dehors, c’est des gens bien. Qui sourient. Qui sont sympa avec leurs gosses. » Sa bouche se tordit, comme s’il suçotait une dent gâtée. « Mais maintenant que je suis sorti et revenu, je sais qu’il n’y a rien ici qui change les gens. Dedans et dehors, c’est pareil, à part qu’ici on n’est pas obligés de faire semblant. »

L’enjeu principal de Nickel Boys réside dans la façon dont Elwood quittera cet enfer, qu’il choisisse de baisser la tête ou de rester fidèle à ses principes. Parmi ses camarades, le pragmatique Turner offre un intéressant contrepoint à sa soif de vérité. Peu d’autres personnages font l’objet d’un véritable développement ; jamais bavard, Colson Whitehead épate une fois encore par sa faculté à construire en peu de mots un récit à la fois instructif et évocateur. Il garde les anecdotes les plus édifiantes d’un travail de recherche que l’on devine copieux – ainsi, la tradition consistant, chez les élèves blancs, à remplir d’insultes en fin d’année les livres scolaires usagés qu’ils savaient destinés aux Noirs. Un détail choisi donne du relief à chaque nouveau portrait. L’horreur qu’inspirent les pires situations se nourrit de la sécheresse de leur description. Et le rebondissement final – un tantinet prévisible – est amené sans effets dispensables.

Un Pulitzer de son temps, donc politique

La grande concision des 255 pages de Nickel Boys est sans conteste l’une des forces du projet de l’auteur, qui nous gratifie d’un récit sombre et nécessaire d’une rare efficacité. Sans affirmer qu’un grand roman américain se doive de peser 1500 grammes, on peut toutefois s’interroger sur la grâce particulière qui lui valut un prix Pulitzer. On ne saurait évoquer « l’effet Dubois » du Goncourt 2019, puisque l’auteur n’a rien d’un senior et en était déjà l’un des précédents lauréats. Ni le souffle épique et l’ambition d’une fresque monumentale, de fait. Ni non plus l’attachement exceptionnel que susciterait Elwood Curtis (j’assume ma subjectivité) : il assiste à une succession de tableaux plus qu’il n’a de prise sur les événements, et son évolution reste simple ou esquissée, comme l’est son amitié avec Turner. Quant à la puissance littéraire déployée par Colson Whitehead, elle semble ici plus un outil au service d’une démonstration implacable que le vecteur d’une émotion superlative.

« Les garçons auraient pu devenir tant de choses si cette école ne les avait pas anéantis. Des médecins qui trouvent des remèdes ou qui opèrent des tumeurs au cerveau, inventent ce qui sauve des vies. Des candidats à la présidentielle. Tous ces génies gâchés. Naturellement, tous n’étaient pas des génies – Chickie Pete par exemple n’avait pas découvert la relativité restreinte -, mais ils avaient été privés du simple plaisir d’être oridinaires. Entravés et handicapés avant même le départ de la course, ils n’avaient jamais réussi à être normaux.

Les nappes sur les tables – en vinyle à carreaux rouges et blancs – étaient une nouveauté depuis la dernière fois qu’il était venu. Denise se plaignait à l’époque que les tables collaient. Denise… voilà une chose qu’il avait bien ratée. Autour de lui, des gens ordinaires mangeaient des cheeseburgers et buvaient des pintes, tout à leur joie du monde libre. Dehors, une ambulance passa comme un éclair, et dans le miroir derrière les bouteilles il apreçut sa silhouette entourée d’un halo rouge vif, une aura chatoyante qui le condamnait à être exclu. Tout le monde la voyait, de même qu’il lui avait suffi de deux notes pour deviner l’histoire de Chickie. Ils seraient toujours en cavale, quel que soit le moyen par lequel ils avaient quitté cette école. »

Reste une oeuvre correspondant parfaitement aux aspirations politiques de son époque, tant les Américains qui lisent des livres paraissent unis derrière une même bannière et désireux d’en faire rabattre au pouvoir en place. On souhaiterait pourtant à Nickel Boys un lectorat plus large : puisse ce très bon roman éveiller de nouvelles consciences aux fractures de l’Histoire qui nourissent celles du présent, plutôt que prêcher les seuls convaincus.

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