Ce que nous sommes, Caroline Bongrand

 

Que reste-t-il de soi-même lorsque les anciens sont partis ? Une personnalité dont on s’accomode à défaut de toujours la comprendre, un roman familial entre réel et fiction, et l’ancrage dans un terroir, des lieux, voire des murs particuliers. Essentiel, ce dernier élément manque à Caroline Bongrand alors que disparaît sa mère, et que subsistent en elle des failles dont elle souffre sans n’y pouvoir rien changer : une propension marquée à confondre amour et dévoration, la panne chronique d’un oeil en parfait état, et de violents accès d’angoisse dès qu’une oeuvre présente un enfant séparé de ses parents.

Les histoires d’amour ont donné l’illusion de faire le job – j’ai envie d’écrire : de faire la blague. Elles ont laissé aux femmes de la famille – dont je suis – l’illusion que chacune avait une histoire. D’où leur impérieuse nécessité.

Chez nous, l’amour a pris la place de l’identité.

C’est là la grande catastrophe. Parce qu’à la différence de l’identité, l’amour va et vient, et que sur lui on ne peut pas construire « une vie ». L’identité, ce doit être la source. Et l’amour, quelque chose qui arrive sur ce « plein ». Sans ce « plein », l’amour est comme un liquide qui se retrouve emporté, déplacé dans un récipient qui n’était pas prévu pour lui, trop grand, une béance impossible à combler, à assouvir : rien ne peut bien se passer. Il y a un « déplacement ».

Il n’y a qu’une histoire. Et c’est celle qui remonte loin.

Refuser d’où l’on vient, autant s’arracher tous les organes du corps.

Avec Ce que nous sommes, l’auteure d’une dizaine de romans publiés à date envisage l’écriture comme le moyen de rassembler les fragments épars de son existence et celle de sa famille en un tableau forcément incomplet, dont la littérature comblera les vides et cherchera les sens cachés. La réussite du livre réside dans sa structure éclatée, dont les 112 chapitres – en moins de trois fois plus de pages – reflète l’assemblage empirique des indices collectés sur elle-même par Caroline Bongrand. Il est question de souvenirs accumulés depuis l’enfance, de lettres, de témoignages de proches, de rencontres… Voire d’investigation scientifique, quand elle creuse avec sa conceptrice suisse la théorie de la transmission génétique des traumatismes subis, testée sur des souris.

Toute ma vie, ma mère et moi avons été électriques.

Je ne sais pas quand les choses ont basculé. Je ne saurais pas le dater.

Il y a tout ce qu’un enfant ne comprend pas. La fatigue de l’adulte, son silence, sa vie, sa peine, sa douleur, les difficultés de tous les jours, le travail parfois si compliqué, le sentiment d’être emporté, dépassé. L’enfant n’ose pas en parler, il ne veut pas déranger, il ne veut pas être la cause d’un tracas supplémentaire, il sent confusément qu’il y a déjà des problèmes dans la maison, il aime son père et sa mère, tellement, et attend, eux ne mesurent pas la peine de l’enfant, parce que ça ne se voit pas particulièrement. Ce que l’enfant ne comprend pas s’accumule jusqu’à constituer une pile de malentendus. Il fait les questions et les réponses – avec une réponse toute simple qui lui semble s’imposer.

« Si on m’aimait ».

Des îles grecques au nord de l’Essonne, Caroline Bongrand reconstitue par touches les deux lignées de femmes dont elle est la continuation – les unes, indépendantes et fantasques, les autres, sombres et tout à ce qu’on appelait leurs devoirs -, la séparation et l’amour pourtant inextinguible de ses parents si dissemblables, et les copieux secrets d’une famille jamais en paix avec sa judaïté. La détermination de l’auteure à trouver des réponses force le respect, et certains épisodes, comme le décès de sa mère ou le pèlerinage final, émeuvent franchement ; la rareté des fioritures ou traits d’humour, elle, rapprochera ou éloignera le lecteur selon ses préférences.

J’appartiens sans doute à la seconde catégorie. Reste qu’apprendre, se rappeler, imaginer et dire ce qui l’a façonnée eut sans conteste des vertus thérapeutiques pour Caroline Bongrand, dont le milieu de vie s’apaise à mesure qu’elle s’approprie son histoire. Ainsi parvient-elle à libérer ses « 14 % ou 16% de ‘non hérité’ » . Nous serons plusieurs de cet âge-là à envier le courage qu’il lui aura fallu.

3 commentaires sur “Ce que nous sommes, Caroline Bongrand

    1. Merci à vous ! J’ai d’abord été dérouté par l’enchaînement non linéaire de chapitres aussi brefs, avant de m’apercevoir de la profonde justesse du parti-pris. Et la transmission biologique des traumatismes… Sacrée trouvaille, qui mérite sans conteste une large publicité !

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  1. Vous avez tout compris et c’est pour moi un très beau cadeau! Ces histoires de souris et de traumas hérités sont si fascinantes que j’en avais à l’origine écrit 30 pages. J’ai dû réduire, cela faisait l’effet d’un livre dans le livre. Et on perdait le fil, si tant est qu’il y en ait un. En tout cas merci beaucoup beaucoup. Caroline

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