Quinze rounds, histoire d’un combat, Henri Decoin

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Nous approchons de cette époque de l’année où la France se rappelle qui est Dider Decoin, successeur de Bernard Pivot comme Monsieur Loyal de son feuilleton mélodramatico-germanopratin favori : l’attribution du Prix Goncourt, dont il fut lui-même le lauréat l’année où naquit notre actuel président de la République. De ce prolifique auteur, je n’ai lu qu’un seul bouquin, inexplicablement absent de sa page Wikipédia bien que lui ayant valu l’autre distinction très convoitée de Livre préféré de mon année de CM1, d’une courte tête devant Vingt mille lieues sous les mers. Je veux parler du Lac de la louve, aventure palpitante d’un éphémère concurrent du Club des Cinq baptisé « le Clan du Chien Bleu » – contrairement au Jules Verne, il honore toujours ma bibliothèque de sa présence un tantinet jaunie. Bref. Au-delà d’un talent reconnu d’écrivain et scénariste (évitez toutefois Dancing Machine, malgré Alain Delon), Didier Decoin est fameux pour être le fils d’un certain Henri – ou Henry – qui fut joueur de water-polo, héros de la Grande Guerre, journaliste et réalisateur de cinéma, ainsi qu’époux en troisièmes et avant-dernières noces de la sublime Danielle Darrieux.

Le docteur me désignait un homme ayant la corpulence qu’il est honnête d’avoir autour de la trentième année.

– Suivez-le bien… Ne le perdez pas de vue…

– Que va-t-il faire ?

– Attendez…

Mon attente ne fut pas longue. Subitement, l’homme s’arrêta pile, se campa solidement sur ses deux jambes, se mit en garde et boxa. Pendant quelques minutes, il combattit un adversaire imaginaire, que ses coups de poings nous campaient à sa droite, à sa gauche, devant lui. Enfin il abaissa sa garde, se recula, se pencha vers l’homme qu’il venait d’abattre, et compta les secondes en levant et abaissant son index. Il compta jusqu’à dix, puis se retira en saluant autour de lui, avec, au-dessus de sa tête, ses deux mains liées.

– Il vient de remporter une nouvelle victoire, m’expliqua le docteur.

Puis, me tendant un manuscrit lourd de deux cent pages :

– Amusez-vous à lire ceci. Dans le silence de sa folie, Battling – c’est ainsi qu’il s’est baptisé – a retrouvé toutes les phases tragiques du combat qui me l’ammena ici.

Ému, je pris le manuscrit.

Dans la cour, l’homme combattait à nouveau. Cette fois, il alla à terre, s’y tortilla, se mit sur ses genoux, secoua sa tête, puis se releva à huit…

Il l’a échappé belle ! constata le docteur.

Approchons-nous enfin du propos d’aujourd’hui : contrairement à Didier, Henri Decoin laissa un unique roman à la postérité. Si le monoromancier français a la rareté du cyclotouriste hollandais, que Frédéric Roux qualifie l’oeuvre en question de « meilleur livre jamais écrit en français sur (la boxe) » le destinait à finir chroniqué sur le présent blog pour peu que l’on songeât à le republier. L’Arbre Vengeur vient de s’y coller, sur les conseils avisés de l’auteur de Lève ton gauche ! et La classe et les vertus. Quinze rounds, histoire d’un combat fut publié à l’origine comme un feuilleton dans les pages de l’Auto, ancêtre de l’Équipe, avant que Flammarion en propose la version complète en 1930. L’introduction du récit dudit combat tient en quatre pages à peine, le temps qu’un journaliste évoque sa rencontre avec un psychiatre lors d’un voyage en train. Le praticien lui fit assez forte impression pour qu’il consente à lui rendre visite dans sa clinique. Là-bas, le narrateur put observer un cas saisissant entre tous, celui de Battling, ancien boxeur répétant sans cesse dans le vide la gestuelle du pugilat de trop qui le priva de sa santé mentale. Le boxeur avait des lettres, ayant « fait ses humanités ». Avant d’avoir tout à fait perdu sa conscience, Battling livra dans un manuscrit son expérience subjective de ces quinze rounds maudits, intégralement retranscrite dans ce qui suit.

Le boxeur français est alors sur le point d’affronter Ralph Geiger, un puncheur allemand redouté. L’angoisse l’étreint. Il se confie à la première personne : Battling est fier de ses capacités de pugiliste mais déteste littéralement le sport qui le fait vivre. Son manager Georget est habitué à ses atermoiments. Quelques heures à peine avant le combat, son poulain affirme qu’il ne combattra pas ; pourtant, sans que personne le contredise, c’est comme si le destin l’aimantait vers le ring. Il s’avère avant tout un être solitaire. Georget est presque sa seule famille, en tout cas l’un de ses rares semblables qui s’intéresse à lui. Un riche Espagnol, Costello, fait de même, bien qu’on puisse difficilement confondre son attitude avec de l’empathie : s’il le soutient financièrement, attentif au moindre détail, c’est qu’il parie des fortunes sur lui. Tout dans le rituel codifié qu’est la boxe professionnelle répugne Battling, cette « idiotie cruelle qu’on appelle le « Noble Art«  . » Il perd une dent par gros combat mais n’a jamais été mis KO, et tant mieux. Ceux qui y ont trop goûté « vont dans la vie à la manière des hommes simples, sans plus se souvenir ».

L’heure tourne. Dans dix minutes on viendra me chercher. Je demande ce que fait Ralph Geiger.

« Il est dans sa loge. Il joue à la belote en allemand et gagne de l’argent français », gouaille Georget.

Ce Ralph commence à me crisper les nerfs.

Qu’il ait confiance, tant mieux pour lui, mais qu’il pousse la confiance à ce point c’est trop.

Évidemment, c’est trop… Mais qu’y puis-je ? C’est à croire que tous mes adversaires sont venus au monde pour être pugilistes. Car je n’ai pas souvenance d’avoir rencontré un adversaire qui extériorisait son émotion.

Non… jamais…

Toutes les mâchoires que j’ai eues à portée de mes poings étaient d’un calme absolu. J’ai eu beau chercher, je n’ai jamais soupçonné d’émotivité chez ceux qui m’ont combattu. Ils étaient calmes à m’en rendre malade…

Car c’est terrible, voyez-vous, d’être ému à la pensée de combattre un homme et de voir cet homme non ému à la pensée de vous combattre.

J’eusse tant aimé avoir devant moi, avant le coup de gong qui annonce la boucherie, un pauvre type dans les yeux duquel il m’eût été permis de voir les affres de la prochaine bataille.

L’adversaire, Geiger, est un grand blond au sourire doré par ses implants, inamovible comme un rictus. Sa nuque est épaisse et son crâne « bismarkien ». Dès le premier round, la peur qui tenaille Battling reflue ; la science et les réflexes acquis prennent le contrôle. Il n’y a rien de moins animal ni de plus construit que les attitudes d’un boxeur de haut niveau en pleine possession de ses moyens. Alors que Battling prend ses marques – et rapidement ses aises – sur le ring, Decoin donne la leçon par le truchement de son protagoniste et énonce les bases de la technique du pugiliste de l’époque, jusqu’au désuettes frappes au coeur. On commence à travailler de la main faible, tenue en avant, la gauche la plupart du temps. L’oeil exercé anticipe le coup à venir, souvent en captant le mouvement d’un pied adverse. C’est en posant ses appuis que l’on maximise sa puissance. On peut lâcher des signaux trompeurs, non seulement la feinte d’un coup mais aussi la sensibilité à encaisser dans une zone particulière. La main forte fera de moins en moins mal au fil du combat ; elle se ménage, car elle sera plus susceptible de rompre que l’autre. Et chaque reprise a sa propre histoire, ses choix tactiques, sa dynamique bien particulière, ce qui explique qu’on score un combat round par round et pas selon l’impression d’ensemble.

Battling, donc, prend confiance, un oeil sur Geiger, l’autre sur Georget ; les signaux qu’envoient les deux lui sont également précieux. Son sport est complexe, technique avant tout, et la maîtrise procure un plaisir qui dépasse la douleur des premiers coups reçus. Georget le guide, lui dit quand jouer ses cartes. Battling s’autorise à scruter la foule, les officiels et journalistes qu’il connaît bien, le public des populaires qui réagit en connaisseur. Et puis il y a Gisèle, toujours là, coquette, conquise par son bonhomme. Victorieux, il la possèdera enfin. Mais la boxe se plait à bousculer les certitudes toutes fraîches et punir les excès de confiance : le combat bascule soudainement. Jusque-là si dominateur, Battling lutte désormais pour sa survie. Avec l’âpreté nouvelle des échanges vient un second lot d’enseignements. Un round comme une minute de récupération ont une durée éminemement subjective, selon l’adrénaline et les dégâts subis. L’arbitre comme les hommes de coin, pour ne rien dire du boxeur lui-même, montreront peu d’empressement à arrêter un combat. En dernier recours, la tentation existe de faire disqualifier l’adversaire pour coup irrégulier, comme de faire ingurgiter un « remontant miracle » au boxeur éprouvé…

Voici la salle. J’ai l’impression qu’elle m’attend depuis toujours. Elle fait de la température. Elle est chaude, bruyante… On dirait une bouche à mauvaise haleine.

« Passe devant » me dit Georget.

Je vais. Je me présente à la salle. Applaudissements, cris. Elle craque de partout, la salle. Ainsi doit-il en être dans ces arènes sanguinaires où les taureaux fouillent le ventre des malheureux chevaux.

Ce soir, pourtant, je ne suis pas le taureau…

Vraiment, cet enthousiasme devrait m’aller au coeur. Et bien non, rien. Je ne vibre pas. Insensibilité ? Non. Mais cette réunion d’individus de toutes classes, mâles et femelles, et aussi ni femelles ni mâles, m’horripile.

Je suis celui qui va donner du spectacle avec son sang et sa souffrance.

Il y a cinq ans, j’avais trente-deux dents : il m’en reste vingt et une. À minuit, je serai plus riche de cent soixante mille francs, mais vraisembablement appauvri d’une dent. Il m’en restera vingt. Et demain matin, à mon réveil, je compterai mes vingt dents et j’aurai le cafard.

Nous marchons vers le ring… Comme c’est drôle… Le ring, ce soir, me fait l’effet d’un échafaud. Je cherche le bourreau, athlétique manieur de hache. Il n’est pas là, mais les juges de la Fédération ont les mines patibulaires de ceux de l’Inquisition.

L’écriture à la première personne de Decoin éclaire les états de conscience successifs de Battling. Son esprit divague en même temps que s’altère sa perception des choses et du temps, mettant au jour quantité de paradoxes propres à la boxe. Le rapport à l’adversaire balance entre haine, mépris et camaraderie ; de réglo, l’arbitre devient vendu (« à se demander si tous les vrais Français ne sont pas ceux qui sont morts à la guerre ») et le public plus versatile que patriote se fait charognard jamais repu de sang. Gisèle s’avère une fieffée opportuniste. Georget lui-même oscille entre manipulateur intéressé et authentique allié. La force de Battling, en boxeur éduqué que rappellera le François de Lève ton gauche ! un demi-siècle plus tard, consiste à disposer des mots qui savent décrire le formidable fatras de souffrances et d’émotions qui le traversent. Ses formules peuvent être délicieusement surannées ; ainsi, « Je ne sache pas qu’il y ait, de par le monde où l’on boxe, manager supérieur à Georget ». Son discours flanchera avec la douleur et l’épuisement, jusqu’à l’absurde. Auparavant, il aura déployé la terminologie complète se rapportant à la boxe anglaise, avec le nécessaire renfort de la langue de Shakespeare – « Comment diable traduire ‘clinch’ ? » se sont demandé plusieurs générations de traducteurs… la bonne réponse étant sans doute de dire ‘clinch’, justement. Decoin connaît son affaire jusqu’à user d’un luxe dérangeant de mots et d’expressions idoines pour rendre compte des transformations physiques que s’infligent Battling et Geiger…

À nul doute, Quinze rounds, histoire d’un combat se veut un hommage aux champions d’un sport qui champignonna en France dans les années 20, après que le pays eut d’abord accusé un retard sensible par rapport à ses voisins – pour ne rien dire de l’Amérique. L’évidente révérence de l’auteur pour les boxeurs passe ici par un exercice de vérité : pour les honorer, au-delà d’une exaltation pleine de lyrisme de leurs exploits athlétiques, il fallait dire toutes les laideurs de leur art et la détresse intime qu’éprouvaient ces surhommes toujours bien humains. La précision derrière le romanesque suggère ici que le travail d’Henri Decoin était supérieurement documenté. Voire, que celui-ci avait recueilli, en bon journaliste de profession, des témoignages de première main auprès de grands noms français de l’époque soucieux de ne pas être cités dans un reportage en bonne et due forme. La dédicace sur laquelle s’ouvre le roman paraît l’attester :

D’abord au petit Kléber… Puis à Badoud, Raymond Vittet, Young Travet, Diamant, Francis Charles, Paul Fritsch, André Routis, à Fred Bretonnel qui n’est plus… et à tous les pugilistes que le « Noble Art » a amoindris… Je dédie cette navrante histoire. H.D.

La lecture de ce révolutionnaire et méconnu Quinze rounds, histoire d’un combat, comme sa publication initiale dans l’Auto, rappelle immanquablement le travail d’Albert Londres sur le Tour de France 1924, lorsqu’il évoqua les terribles extrémités auxquelles étaient poussés ceux qu’il appelait « Les forçats de la route ». Que le texte d’Henri Decoin eût relevé de la fiction explique peut-être qu’il n’ait pas laissé d’empreinte comparable dans l’imaginaire journalistique français. Dès lors sa place serait plutôt parmi les plus réussis des romans de langue française consacrés au sport, pour reprendre à peu près Frédéric Roux : il faut donc se réjouir de le voir aujourd’hui réédité. Je pourrai même supporter l’idée d’attendre un peu plus longtemps que ressorte enfin Le lac de la louve.

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