Badroulboudour, Jean-Baptiste de Froment

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Antoine Galland a dépassé quarante ans, « l’âge où l’on cesse officiellement d’être jeune » ; à compter duquel, partant, l’inexpérience n’aura plus jamais valeur d’excuse refuge. Après quoi subir et faire profil bas, pour qui y était déjà enclin, occupent une place croissante dans l’emploi du temps d’un milieu de vie. C’est ainsi qu’Antoine affronte stoïquement le supplice infligé par ses deux filles Garance et Aubépine dans le hall de l’aérogare où les attend le prochain vol pour Alexandrie. Loin de la France et de leurs mère et ex-femme, tous trois séjourneront au Kloub, village de vacances prisé des ploutocrates, en tant que M.E. ou « membres exquis ». Quelques pages auront suffi au lecteur pour connaître Antoine comme son frère ou son prochain, pour peu qu’il soit familier de cette époque de l’existence et de ses implacables effets sur les introvertis contemplatifs : l’homme est dépassé, asservi, désespérément désireux d’être invisible à ses semblables. Au point de renier absolument, par son choix de l’exotisme mercantile et dévoyé du Kloub, sa vocation d’universitaire spécialiste de l’Orient.

L’heure de l’Apérikloub

Tout petit déjà, ses envies d’un ailleurs sensuel et mystérieux s’étaient cristallisées autour des dessus et dessous soyeux vendus au magasin familial de prêt-à-porter féminin sis dans la Douvre – pour qui a lu État de nature, premier roman de l’auteur Jean-Baptiste de Froment, nul besoin de se référer à la note de bas de page avant d’y reconnaître le pendant romanesque de la Creuse. La découverte des Mille et une Nuits subjugua Antoine bien au-delà des charmes capiteux d’une mode douvrienne largement inspirée des années Coty : il fut saisi par l’altérité fascinante d’un univers échappant aux repères occidentaux comme par le fait que le traducteur d’origine eût été son parfait homonyme, né au XVIIe siècle d’une humble famille picarde et devenu professeur d’arabe au futur Collège de France. Dès lors la vie d’Antoine prit un tournant, jusqu’à la soutenance d’une thèse intitulée « La magie dans les Mille et Une Nuits : explication de quelques trucs » qui lui valut de rencontrer Madeleine puis d’en faire la mère de ses deux filles, avant qu’elle finît par se lasser de le voir se complaire dans l’abstraction fumeuse aux dépens de la tangibilité de son monde à elle. Entre eux, la perte d’une valise Samsonite au départ des grandes vacances fut la fin de tout.

Comme d’habitude, Garance et Aubépine étaient déchaînées. Avec les boîtes en carton bariolé, aux couleurs d’un célèbre fast-food, qui avaient contenu leur repas, elles s’étaient confectionné d’énormes couronnes, qu’elle avaient solidement enfoncées sur leurs petites têtes, presque jusqu’aux sourcils. De forme rectangulaire, bombées à leur sommet, ces couronnes n’étaient pas sans évoquer, se dit-il, les tiares que portaient les despotes de l’Orient englouti, ceux de Carthage et d’Ilion, de Babylone et de Ninive, de Sumer et de Nabatène, des royaumes de Pergame et de Saba, voire des empires achéménide et séleucide. Le message, en tout cas, était clair : désormais et jusqu’à l’embarquement, les enfants d’Antoine règneraient sans partage sur cette partie du terminal B7. Pour rendre leur domination plus éclatante, juchées sur le rebord du chariot à bagages, les petites filles brandissaient les bâtons de Smarties géants qu’elles lui avaient extorqué dans la boutique hors taxes située juste à côté. Bâtons qui dans leurs mains, à la fois sceptres et matraques, étaient devenus les symboles vivants de l’arbitraire. Circonstance aggravante, dans son cynisme, pour appâter davantage les mioches et rendre l’acte d’achat inéluctable, comme si la promesse conjointe du chocolat et du sucre ne suffisait pas, la multinationale à l’origine de ces tubes de bonbons très grand format avait équipé leurs extrémités de mini-ventilateurs ludiques, qui ne rafraîchissaient pas mais émettaient, une fois mis en marche, un vrombissement entêtant comparable, à leur échelle, à celui d’un escadron d’hélicoptères américains à l’approche des rizières nord-vietnamiennes, bourrés de napalm et de soldats hystériques.

À Alexandrie, Antoine, Garance et Aubépine sont pris en charge par les Animateurs Dévoués et Diligents (A.D.D.) du Kloub, où le papa accablé découvre la présence de son ami-ennemi de jeunesse dans la Douvre, Nicolas, qui s’avère un habitué des lieux ; pour Antoine, il n’est guère mieux qu’un benêt aux succès irritants de facilité basse du front. On les invite tous deux, ainsi que les autres M.E., à profiter au maximum de leur séjour entre activités sportives de rigueur et cocktails à l’Apérikloub. Les plus aventureux sont incités à partir en quête de Badroulboudour, la parfaite compagne de vacances qui se cacherait parmi eux. Ce nom étrange, Antoine le connaît mieux que l’ordinaire des touristes français : c’est ainsi que s’appelait la princesse des pensées d’Aladdin avant que les studios Disney ne la rebaptisent « Jasmine » en vue de complaire à un public mondialisé et abondant. Non pas que le conte d’origine fût resté jusque-là une oeuvre de niche : au même titre que les autres épisodes des Mille et Une Nuits, il fit fureur dans la bonne société de la France de Louis XIV et devint une référence du mouvement orientaliste.

Références érudites et blagounettes bien senties

Galland l’ancien, lui, était retourné à un anonymat certain jusqu’à ce que Céléstin Commode, l’actuel président de la République, décide sa panthéonisation surprise : quelle meilleure manière en effet de célébrer la méritocratie à la française ainsi que l’union entre Français d’origines occidentale et orientale ? On imagine l’Antoine Galland d’aujourd’hui ravi que l’on honore ainsi la mémoire de son prédécesseur… sauf que l’actuel désarroi du quadragénaire, en plus d’une vie personnelle tourmentée, résulte de la découverte impromptue de ce qui pourrait bien être une supercherie historique… Tiens, à propos de supercherie, le séjour d’Antoine au Kloub – pas tout à fait dans les moyens d’un prof de fac’ conventionnel -, comme la victoire du jeune Hanna Dyâb au fameux concours d’écriture télévisé Top écrivains, feraient-ils partie d’un complot aux larges ramifications ? Et puis, en admettant que les considérations géopolitiques ne fassent pas tout le sel d’une semaine de farniente par quarante à l’ombre, qui sera donc la Badroulboudour qui redonnera ardeur et aplomb à notre héros fatigué ?

(…) ils n’étaient que quatre, mais non des moindres. On comptait parmi eux Samuel Carrera, le pape des lettres françaises, dont le dernier roman, Aérobic – une histoire dans laquelle les exercices du corps et de l’esprit se combinaient subtilement au service d’une bouleversante quête existentielle – faisait fureur. Après avoir récupéré le texte de chacun des candidats, les académiciens se rendaient, serviette de cuir marquée du blason de l’émission sous le bras, à la bibliothèque Mazarine pour en faire la lecture scrupuleuse. Afin que les télespecteurs n’eussent aucun doute sur le niveau de concentration du jury, le réalisateur multipliait les gros plans presque pornographiques sur les quatre maîtres assis, essuyant leurs lunettes pleines de buée, suçant goulûment des stylos-plume obèses entre deux notes griffonées en marge du manuscrit. La lecture achevée, ils regagnaient la coupole de l’Institut pour deviser sur les défauts et mérites respectifs des trois candidats. Les défauts, surtout. Généralement, ils n’étaient pas d’accord, et se le faisaient savoir en émettant de curieux bêlements : « Mais enfin tout de mêêêêêêêême. »

On le sait depuis État de nature : Jean-Baptiste de Froment est un conteur à son aise dans un genre de fable bien particulier, dont les accents volontiers burlesques agrémentent un propos politique acéré. Plus d’une fois, ici, il interpelle le lecteur, l’associant aux étapes successives de sa narration à la fois sinueuse et limpide. Sa langue empreinte de préciosité séduira les inconditionnels du subjonctif imparfait sans verser pour autant dans une surécriture qui forcerait à la relecture systématique. Il m’aura même semblé, sans que le style de son premier roman m’ait aucunement rebuté, que celle du second était un tantinet dépouillée en comparaison. Prodigue en virgules, l’auteur affectionne les phrases rythmées dans lesquelles il laisse flotter comme autant de mines dérivantes quelques surprises bienvenues, références érudites (mais jamais lourdingues) à la culture orientale ou blagounettes bien senties. C’est qu’on rit et sourit beaucoup au fil des vingt chapitres courts de Badroulboudour, en particulier lors du morceau de bravoure que constitue le télé-crochet littéraire Top écrivains, à fois foutraque et criant de vérité.

Au nom des Antoine, merci

Le propos de l’auteur autant que son parcours suggèrent qu’il révère la littérature de la même manière que la politique, deux chefs d’oeuvre en péril pâtissant du traitement contemporain qu’on leur inflige en France. Un pays qui gagnerait à dépasser son orientalisme simplet pour mieux comprendre sa part d’Orient, comme à ignorer les réécritures opportunistes de son roman national pour embrasser une réalité historique riche et complexe, ni idéale, ni honteuse pour ses enfants d’aujourd’hui. Mieux vaudrait que les vrais savants, ceux qui connaissent sans asséner, s’emparent du micro qu’on tend toujours plus facilement aux démagogues de tout poil. Mieux vaudrait, en somme, que les Antoine Galland s’extraient parfois de leurs bibliothèques pour participer à la vie de la cité.

– Nicolas, c’est pas vrai ! Sacré toi ! T’as vraiement pas changé ! se força Antoine.

– Pour être très honnête, je ne pourrais pas en dire tout à fait autant de toi, ah, ah, ah ! Mais ça fait plaisir de te revoir quand même ! C’est tes petits bouts de chou, ça ?

Et sans attendre la réponse :

– Note bien, cela dit, que ta présence en ces lieux est la marque d’un progrès certain, à mes yeux. De ta part, je veux dire. Le Kloub, c’est l’Orient palpable, sans les chimères. La réalité de ce qu’il est, des prestations qu’il est capable d’offrir.

Son regard parcourut l’horizon de façon circulaire, embrassant dans une même pensée de propriétaire le buffet à volonté – poisson grillé, mangues, dattes –, le sourire et les mesurations des hôtesses d’accueil, sans oublier la qualité des infrastructures – tennis, golf, piscines à triple remous et, au loin, la mer.

Atteindre au détour de la farce une profondeur singulière et inattendue : telle est la belle réussite de ce Badroulboudour. Qu’il me soit permis un remerciement d’ordre plus personnel à Jean-Baptiste de Froment avant de conclure : « Antoine, en revanche, était un joli prénom, grave et tendre, avec ce qu’il fallait de tristesse pour être pris au sérieux – et aimé. » Pas mieux.

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