L’insoutenable légèreté du reitre

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Dites à un amateur éclairé du noble art combien vous révérez un Américain à la silhouette longiligne et au punch effrayant qui boxa – entre autres – dans les années 70 et jouit du prestige doux-amer d’avoir marqué l’Histoire par ses défaites les plus fameuses, puis attendez sa réaction. Il vous répondra : « Moi aussi, j’adore Tommy Hearns ». Il n’y a rien d’illégitime à cela. Le temps a rendu justice au Hitman, figure indissociable de ses plus grands adversaires dans le coeur des amoureux de l’escrime de poings. Voire, le préféré de pas mal de « vrais » : Leonard savait aligner les planètes à son profit, Duran s’est cherché des excuses à foison, Hagler est resté là où il dominait. Hearns, lui, laissant sa puissance de semi-remorque et une technique de maître d’armes tenir l’essentiel du discours, a cassé des gueules des welters aux lourds-légers. La rare plasticité de son physique de jeune échalas et la foudre qu’il conserva dans les poings lesté de vingt kilos supplémentaires lui valurent une carrière illustre de champion pound-for-pound. Quand Ring Magazine établit en 2003 une liste des plus grands puncheurs de tous les temps, il fut classé 17eme, soit une place derrière un certain Bob Foster.

Comme un prunier fraîchement replanté

Ce dernier ne voulut jamais monter que d’une seule catégorie. Six années durant, nanti d’un bras gauche de destruction massive, il écrasa les poids mi-lourds avec l’autorité d’un despote. Mais lorsqu’il fallut conquérir la catégorie reine, celle qui ajoute un zéro aux chèques du champion, peu importe la fonte qu’il souleva ou la bière et le poulet frit qu’il engloutit en désespoir de cause, le malheureux resta désespérément sec. Un poids lourd fluet qui tapait toujours fort, là n’est pas la question, mais dans des quintaux de barbaque en mesure d’absorber l’outrage tout en secouant le malheureux comme un prunier fraîchement replanté. La malédiction de Bob Foster, qui disposait de tous les atouts dont peut rêver un light heavyweight, fut son métabolisme désespérément constant au temps où les cadors de l’étage du dessus s’appelaient Joe Frazier et Muhammad Ali. Face à eux, c’est d’abord au sens propre que Bob Foster ne faisait pas le poids. Comprendre qu’il se soit obstiné à monter défier plus épais que lui nécessite de bien se rappeler le contexte dans lequel il dut évoluer.

D’abord, si Bob Foster naquit au Texas en avril 1942, il grandit à Albuquerque (Nouveau Mexique), pas tout à fait le port d’attache idéal pour attirer des légions de fans aux quatre coins des États-Unis ou remplir les salles de cinéma où l’on diffusait les plus grands combats. Et puis la catégorie des mi-lourds fut rarement la plus populaire, en dépit d’une importante densité historique en boxeurs d’exception et – dans le cas qui nous intéresse – de la longue domination des Américains parmi les moins de 175 livres. Ceux-ci furent nombreux à tenter de détrôner les champions poids lourds de leur époque, mais rares furent ceux qui y parvinrent, rendant d’autant plus remarquables les exploits de Gene Tunney, Michael Spinks ou Roy Jones Jr. Bob Foster ne manquait pas de confiance en ses moyens pugilistiques, c’est donc très tôt dans sa carrière professionnelle, entamée en 1961, qu’il alla se frotter aux seigneurs de la jungle. Il avait appris les bases de son futur métier en tant que seconde classe dans l’US Air Force, reconnaissant volontiers sur le tard n’avoir guère fait que boxer lorsqu’il servit sous les drapeaux. Si les sources divergent quant à son palmarès exact en amateurs, elles s’entendent sur son caractère impressionnant : seulement 3 ou 4 défaites concédées pour une centaine de victoires, dont 50 à 89 (!) avant la limite.

À défaut de Rome, un voyage au Pérou

Remporté en deux rounds, son premier combat professionnel lui rapporta 25$. Pour sa neuvième sortie, Foster battit difficilement le vétéran Bert Whitehurst, non sans l’expédier une fois au tapis. Whitehurst accusait 195 livres sur la balance et avait atteint deux fois la limite contre Sonny Liston. Dans la foulée, Foster accepta un remplacement au pied levé pour affronter Doug Jones au Madison Square Garden. Sur ses terres, le Newyorkais râblé lui infligea sa première défaite en carrière, un revers par KO loin d’être infâmant si l’on considère que Jones fut à un cheveu d’emporter la décision contre Cassius Clay à peine cinq mois plus tard… Bien que le futur Ali se fût déjà forgé la carrure d’un poids lourd, c’est en mi-lourds qu’il avait triomphé au tournoi olympique de Rome deux ans auparavant. Pour l’occasion, il avait été préféré à l’infortuné Bob Foster, auquel on fit comprendre qu’il ne décrocherait sa sélection qu’en moins de 160 livres alors qu’il culminait à 1m91… Trop lourd en amateurs, trop léger en professionnels : les questions relatives au poids l’auront hanté pas loin de vingt ans.

Lors des six combats qui suivirent sa défaite contre Jones, Foster mit KO trois hommes de plus de 200 livres, dont l’expérimenté journeyman allemand Willie Besmanoff, qui avait tenu deux fois plus longtemps contre Clay. L’unique défaite qu’il subit sur cette période survint dans le cadre exotique entre tous du Stade National de Lima, une décision concédée au vétéran Mauro Mina, sans doute le plus grand boxeur de l’Histoire du Pérou – certes plus réputé pour ses bonnets que pour ses pugilistes. Foster se rappellerait longtemps la cloche résonnant à chaque fois qu’il touchait Mina, comme les rounds s’étalant sur 4 à 5 minutes pour peu que son adversaire ait la situation en main… Toujours tiraillé par l’envie de se jauger face aux meilleurs poids lourds du moment, fût-il un lointain outsider face à eux, il affronta Ernie Terrell en juin 1964. Ernie Terrell, rien de moins que le futur champion WBA, resté fameux pour la correction que lui infligerait celui qu’il persistait à appeler « Cassius Clay » après que ce dernier eut annoncé au monde entier sa conversion à l’islam. Terrell était un dur de dur, son palmarès en fait foi, des victoires sur Doug Jones, Cleveland Williams, Zora Folley, George Chuvalo… Bob Foster tint six rounds de ce combat télévisé avant de sombrer au septième face à plus grand et plus fort que lui.

Plus jamais de « big men » !

Retrouvant la routine des mi-lourds, Foster survolait désormais son sujet : l’unique KO en carrière infligé à l’ex-challenger mondial Henry Hank en témoigne. Le buste penché en avant, il fondait à grands pas sur ses victimes, tel un échassier, leur coupant efficacement la retraite. Son jab fusait d’une main gauche tenue basse ; ce seul coup d’approche marquait son homme, ça faisait partie du plan, Foster s’en assurait en courant tous les jours en le donnant dans le vide, le poing serré sur un poids d’une livre. Il dira bien plus tard en avoir conservé une épaule gauche plus grosse que l’autre. Derrière ce jab déjà abrasif, Foster savait enchaîner sur un crochet gauche franchement brutal, qu’il répétait s’il causait du dégât. Avec son poids plus stable que feu le deutsche mark, cette arme préférentielle pour l’estocade constitue la seconde différence notable avec Hearns, plutôt adepte de l’homicide par cross du droit – non pas que la droite de Bob Foster fût inoffensive, loin de là, surtout remisée après un petit pas en arrière pour contrecarrer l’attaque adverse. Il convient d’ajouter que l’arsenal défensif de Foster s’avérait lui aussi particulièrement efficace, pour peu que l’adversaire ne disposât pas d’assez de force physique pour le malmener de près : il gardait le buste mobile et savait dévier de ses gants les coups de ses adversaires, à la manière d’un George Foreman.

De son échec face à Terrell jusqu’à la fin de l’année 1967, Foster combattit à seize reprises, continuant de semer la désolation dans sa catégorie de poids naturelle tout en s’accordant une nouvelle tentative sérieuse de monter dans les classements mondiaux chez les lourds. Il défia ainsi en novembre 1965 le vétéran Zora Folley, rival de Doug Jones et Ernie Terrell, sur les rangs pour décrocher une chance mondiale contre Muhammad Ali. Les commentateurs de l’époque insistèrent sur l’attitude exagérément précautionneuse de Folley malgré son avantage de 30 livres sur Foster, au point que l’arbitre lui-même dut lui demander de mettre plus de coeur à l’ouvrage… Lorsqu’il accélérera enfin, Folley éprouva durement son adversaire filiforme et finit par emporter la décision. Frustré une nouvelle fois dans ses ambitions de conquérir la catégorie reine, Foster déclara un rien prématurément qu’il ne combattrait plus jamais de « big man ». En 1966, il accepta un travail dans une usine d’armement. Restait à briguer la couronne mondiale chez les mi-lourds, où sa pesante réputation de nettoyeur patenté inconnu du grand public commençait à lui causer du tort. Pour obtenir de défier le champion du monde unifié Dick Tiger, Foster dut carrément en être de sa poche, empruntant à son manager véreux Morris “Mushky” Salow les 100.000 dollars réclamés par son adversaire.

À la chasse au Tigre

On peut comprendre les exigences du Nigérian : son pedigree parlait pour lui. Aussi intègre en affaires que féroce et intrépide entre les cordes, il fut deux fois boxeur de l’année pour Ring Magazine comme pour la Boxing Writers Association of America. Tiger avait été l’un des grands animateurs d’une catégorie des moyens orpheline de Sugar Ray Robinson à son meilleur. Ses guerres contre Gene Fullmer, Joey Giardello, Joey Archer ou « Hurricane » Carter avaient régalé les spécialistes, en particulier l’exigeant public du Madison Square Garden. Privé du titre mondial par Emile Griffith, il avait rebondi en mi-lourds en dominant par deux fois le champion du monde portoricain José Torres – qui avait catégoriquement refusé d’affronter Foster… Outre son talent de pugiliste, il devait son aura à un grade de lieutenant dans l’armée du Biafra qui fit de lui un ambassadeur de la cause sécessionniste dans la guerre civile déchirant le Nigéria de l’époque. Le sculptural Dick Tiger, né Richard Ayetu, pouvait se prévaloir d’une expérience de l’élite très supérieure à celle du challenger, mais lui rendait une vingtaine de centimètres en taille comme en allonge. Le 24 mai 1968, au pic des émeutes parisiennes, Bob Foster était favori à 11 contre 5 lorsqu’il se présenta sur le ring d’un Garden encore imprégné du souvenir funeste de Doug Jones et Ernie Terrell.

Ce qu’il perdit de ses propres deniers, Foster le fit largement payer à Tiger en un peu moins de quatre rounds, occupant cette fois la position confortable de l’homme le plus imposant, et de loin. L’âme du lieu semblait pourtant lui demeurer hostile : en plus d’une foule favorable au champion, il dut composer avec une bâche étonnamment glissante, lui donnant parfois l’allure d’un faon traversant un lac gelé alors qu’il tournait autour de sa proie. Foster distribua son jab interminable tel un métronome, Tiger répliquant en de brèves explosions de coups puissants. Peu à peu, le Néo-Mexicain glissa des pralines des deux mains derrière ses directs, jusqu’à l’ultime enchaînement conclu d’un crochet gauche qui attrapa Tiger à la pointe du menton. À la possible exception d’un Marvin Hagler, aucun moyen naturel n’aurait résisté à cette foudre-là ; certainement pas Dick Tiger, qui subit sa seconde défaite avant la limite en quatre-vingt deux combats professionnels. L’un des KOs les plus emblématiques et violents jamais vus à la télévision. Foster, lui, enregistrait sa trentième victoire en professionnels. Refoulé de l’élite des poids lourds aussi sûrement que le fêtard en pantacourt à l’entrée des clubs huppés, il venait de signer un bail à rallonge en tant qu’occupant du trône des moins de 79,400kg. À plus brève échéance, la Boxing Writers Association of America le désigna boxeur de l’année 1968.

Fumé par Smokin’ Joe

Lors de ses deux premières années de règne, Foster écarta sans difficulté quatre challengers de valeur moyenne ; le plus résistant atteignit le dixième round. Parmi eux, un certain Frankie DePaula, dont le principal fait d’armes en carrière était d’avoir livré le combat de l’année 1968 à un Dick Tiger en quête de rédemption. Preuve que la boxe n’était ni plus juste, ni plus transparente qu’aujourd’hui, DePaula s’inclina à la décision mais bénéficia dans la foulée de la chance mondiale qui aurait dû échoir à l’ex-champion ; ses amitiés dans le show business n’y furent pas étrangères. On espère pour ce Rocky Marciano du pauvre qu’il profita mieux de son chèque de challenger mondial que des 2 minutes et 17 secondes qu’il tint sur le ring contre Bob Foster ; assez pour faire tomber d’entrée le champion sur les genoux, certes, mais aussi visiter lui-même le tapis à trois reprises. Outre les quatre premières défenses de ses ceintures, Foster disputa dans le même temps sept combats sans titre en jeu, preuve qu’il souhaitait rentabiliser son aura si chèrement acquise de champion incontesté des mi-lourds. Mieux, ce titre lui donna enfin accès au saint des saints : une chance de défaire le jeune souverain des poids lourds, médaillé d’or à Tokyo en 1964 et successeur d’un Ali tombé en disgrâce sans avoir eu à l’affronter sur le ring, le douzième enfant d’un métayer de Caroline du Sud devenu l’incarnation des boxeurs durs au mal de Philadelphie, Joseph William Frazier.

Authentique pied-de-nez dans l’histoire d’un sport qui s’en montra toujours prodigue, cet affrontement de deux futurs géants de la boxe ne déplaça pas les foules – moins de la moitié des fauteuils de la Cobo Arena de Detroit avaient trouvé preneur. Le Madison Square Garden fut l’une des nombreuses salles à proposer la retransmission de l’événement en direct, ainsi qu’un combat opposant la sensation George Foreman, champion olympique de Mexico, à une courageuse victime oubliée ; trois à quatre fois plus de spectateurs s’y pressèrent qu’à la Cobo Arena. C’est que le public connaissait désormais aussi bien Frazier que Foster, et que « Smokin' » Joe, sensiblement moins haut mais plus lourd de vingt livres, était donné favori à 5 contre 1. Jamais Bob Foster ne se présenta plus lourd à la pesée ; en comparaison du massif champion, on l’eût toujours dit sculpté par Giacometti. Il prétendit des années plus tard être monté sur la balance lesté d’une ceinture de 10 livres… Au-delà de son authentique gabarit de poids lourd, le style de Frazier en faisait le pire adversaire possible pour un Foster allergique aux bombardements de près.

Le frère de Quarry équarri

Dans un premier round intense, bien qu’avançant, Smokin’ Joe fit le jeu de son challenger en demeurant à mi-distance : Foster, en appui sur son pied arrière, touchait avec son jab et parvenait même à l’ébranler. Dès la seconde reprise, conscient qu’il se fourvoyait, Frazier enclanchea la marche avant, s’approchant tout en feintes et en esquives du buste pour balancer à sa distance l’un des rarissimes crochets du gauche plus redoutables encore que celui de Bob Foster. Un premier envoya vite celui-ci à terre ; il s’en releva péniblement. Le dernier de la série qui suivit l’allongea pour plus du compte : Bob Foster avait goûté au destin qu’il fit subir à Dick Tiger. Revenu au vestiaire, son entraîneur dût lui apprendre qu’il avait perdu par KO… Une fois encore, force était restée au poids. Il faut rendre cette justice à Foster que la nouvelle désillusion n’altéra pas son ardeur à l’ouvrage ni son efficacité dans sa chasse gardée des moins de 175 livres. La WBA argua qu’il avait tardé à affronter un nouveau challenger pour lui retirer son titre mondial ; c’est donc la seule ceinture WBC qu’il défendit quatre nouvelles fois, épargnant au passage le résiliant Ray Anderson, seulement vaincu par décision unanime.

En avril 1972 à Miami fut enfin organisé un combat d’unification opposant Bob Foster au champion WBA, le Vénézuélien Vincente Rondon, lequel mit un peu moins de deux rounds à lui rendre le titre dont il était le régent. Son challenger suivant, prénommé Mike, était le frère cadet de Jerry Quarry, adversaire valeureux des meilleurs poids lourds de l’époque. À défaut de se prévaloir de la carrière la plus remarquable, Mike Quarry – jusque-là invaincu en 35 combats – put revendiquer le plus beau des KOs subi par sa fratrie. Fuyant sa mante religieuse d’adversaire avec succès trois rounds durant, il fut progressivement attendri au quatrième avant d’encaisser, sur le coup de gong, un cross du droit suivi d’un crochet gauche fulgurant. Droit comme un « i », il s’abattit à la renverse. Tout Bob Foster est contenu dans la brève séquence : un KO sensationnel à l’issue duquel, sans joie ostensible, il jette un oeil à sa victime pour s’assurer qu’elle respire encore puis s’éloigne satisfait du devoir accompli. Rarement aura-t-on vu évoluer sur le ring un boxeur aussi spectaculaire et peu charismatique que le fut l’Américain.

Finnegan’s sleep

Ce dont manquait son règne en mi-lourds, au fond, était une défense de titre plus âpre que les autres, l’occasion de puiser dans ses réserves et de montrer qu’il ne se serait pas contenté d’aplatir une génération entière déjà bien dépourvue de relief. Un voyage à Londres lui en offrit l’opportunité : il y affronta en septembre 1972 le champion d’Europe Chris Finnegan, pugiliste anglais bien dans son époque, rouflaquettes, peau laiteuse et goût revendiqué pour la bière servie tiède. Mais le bougre était gaucher, endurant et champion olympique des moyens en 1968. Galvanisé par l’ambiance virile et enfumée d’une Wembley Arena pleine à craquer – on l’appelait alors « Empire Pool » – l’ex-maçon Finnegan décida qu’il mettrait du temps à mourir. D’entrée, il se déplaça intelligemment autour du prédateur à sang froid, lequel peinait à contrer son jab de fausse garde avec efficacité. Lorsque Foster trouva sa cible aux troisième et quatrième rounds, loin d’emboutir pour de bon ou tétaniser Finnegan, il libéra un agresseur agile, capable d’entrer et sortir sans dommages de la zone de danger pour travailler de près. Finnegan accéléra encore après un nouveau marron encaissé dans la septième reprise. Aux deux tiers du combat, l’idée que cette douzième défense pût être la dernière semblait moins saugrenue que sur le papier.

Foster l’avait bien compris, qui multipliait comme rarement les signes d’agacement. Mais il plaça au dixième round un gauche-droite d’école, envoyant Finnegan au tapis. Chambreur et recouvrant toute la vivacité égarée en début de combat, Foster s’employa à abréger les débats. La résistance dont fit alors preuve Finnegan l’honore toujours aujourd’hui ; sans doute explique-t-elle, hélas, qu’un déclin accéléré de la carrière de l’Anglais suivît immédiatement la correction qu’il reçut. Ce fut au quatorzième round que le champion conclut les débats d’une dernière droite donnée derrière le jab, laissant gésir Finnegan la tête posée sur la dernière corde et les bras ouverts, tel un Christ rouquin. Le perdant du combat de l’année 1972 selon Ring Magazine se dit alors « fatigué à l’extrême » – on le comprend aisément – mais disposé à remettre ça. Foster abonda dans son sens en lâchant placidement qu’il « tenterait d’obtenir plus d’argent » de la revanche. Celle-ci n’advint jamais ; l’argent, autant que les dégâts subis par Finnegan, en fut la cause. Car le prochain défi que relèverait Bob Foster, lui assurant sa bourse la plus élevée jusqu’alors, ne serait pas une défense de titre : pour la couronne nord-américaine des poids lourds, il n’affronterait rien de moins que Muhammad Ali.

On achève bien les mules

L’ex-Cassius Clay se remettait à l’époque de sa première défaite en carrière, très actif depuis ce « combat du siècle » perdu contre Joe Frazier le 8 mars 1971. Il promenait une silhouette un tantinet épaissie depuis la suspension de sa licence professionnelle ; sa faconde et son rayonnement, eux, restaient inchangés. On peut s’étonner aujourd’hui qu’il ait affronté Bob Foster dans une enceinte aussi minuscule que la salle de réception d’un hôtel construit au bord du lac Tahoe (Nevada), mais il faut ajouter aux 2000 spectateurs présents la masse de ceux qui suivirent ce championnat NABF depuis une salle de cinéma proche de chez eux, voire sur une chaîne de télévision étrangère – il en alla de même lorsque Foster combattit Frazier. De surcroît, Ali et son entourage usèrent de leur art consommé de l’intox en laissant entendre que l’altitude élevée du combat favoriserait Bob Foster, habitué au climat de la montagneuse Albuquerque – il y exerçait toujours la fonction de shérif adjoint à temps partiel –, allant jusqu’à réclamer en pure perte qu’une tente à oxygène soit accessible depuis son coin. Un semblant d’incertitude ne nuit pas à l’intérêt suscité par l’affrontement.

Il eût toutefois été bien naïf de croire qu’en combattant un cinquième poids lourd de niveau mondial en carrière Bob Foster pût escompter un résultat différent des précédents, à savoir une défaite. Surtout lorsque ledit poids lourd s’appelait Muhammad Ali et bénéficiait d’un copieux avantage de 40 livres sur la balance. Pis encore, dès les premiers rounds, Foster s’aperçut que les mains du Greatest n’étaient pas moins rapides que les siennes, tant s’en fallait. Bref : la huitaine de reprises que dura leurs échanges eut tout du chemin de croix pour le champion mi-lourd. À peine put-il s’enorgueillir d’être le premier adversaire d’Ali à lui ouvrir l’arcade. Mi-plaisantin, mi-respectueux, ce dernier surjoua sa réaction à un coup net porté par Foster ; en conférence de presse d’après-combat, il affirma aussi que le vaincu du jour « frappait comme une mule ». Las, l’équidé en question s’était rudement fait malmener en retour, visitant le tapis à sept reprises avant qu’on jugeât plus sage d’en rester là.

Ni Arthur Ashe, ni Muhammad Ali

Il est permis d’imaginer que Foster ne conçut pas une amertume excessive de ses revers contre Ali et Frazier : il continua jusqu’au bout à faire leur éloge et ne dissimula jamais des motivations avant tout financières à l’heure de les défier. Plutôt qu’accomplir des rêves, Bob Foster gagnait sa vie sur le ring. Cette philosophie explique peut-être l’épisode suivant, celui de ses deux nouvelles défenses de titre. Pour son premier championnat du monde disputé à Albuquerque, il affronta Pierre Fourie, un pugiliste technique et gaillard qui n’avait jamais boxé hors de son Afrique du Sud natale. Au pays de l’Apartheid, Fourie était aussi blanc qu’on peut le supposer. Après avoir remporté une large décision aux points, laissant son adversaire du jour en piteux état, Foster déclara en conférence de presse qu’il avait fait durer le plaisir : le challenger lui aurait tenu des propos racistes à la pesée. Malgré les dénégations sincères en apparence du camp Fourie, Foster n’en démordit pas. Des promoteurs flairèrent la bonne histoire à vendre : bien que nettement battu, le Sud-Africain obtint une revanche dans la foulée, cette fois au Rand Stadium de Johannesburg.

Ce serait le premier combat interracial officiellement organisé dans le pays, quelques semaines après qu’Arthur Ashe eut battu Jimmy Connors en finale de l’open de tennis d’Afrique du Sud, déclarant qu’être le premier noir à jouer sur place était aussi important qu’avoir remporté le titre. Un an avant le Rumble in the Jungle, la foule de gamins des townships en liesse qui accueillit Foster à l’aéroport acheva de donner à sa venue des airs d’événement historique. Mais Bob Foster, interrogé sur l’Apartheid quelques jours avant le combat, coupa court au storytelling : « Je suis ici pour garder mon titre. Ashe est plus motivé par la politique que moi. C’est comme ça. » Fermez le ban. Nombreux furent ceux qu’il déçut à cette occasion, mais il avait ainsi évité tout risque inutile, engagé qu’il était auprès du gouvernement local à s’abstenir de tout commentaire public à propos de l’Apartheid. Sur le ring, Bob Foster atteignit son objectif, de nouveau par décision unanime. Il n’était ni Arthur Ashe, ni Muhammad Ali ; cette nouvelle défense lui avait valu d’empocher 200.000$, soit son cachet le plus élevé en carrière. Plutôt qu’accomplir des rêves, Bob Foster gagnait sa vie sur le ring.

Jusqu’au bout, le punch d’un grand poids lourd…

Son incapacité à abréger les débats en deux combats contre Pierre Fourie, aussi solide que fût ce dernier, augurait sans doute le déclin sportif du champion. La quatorzième et dernière défense de son titre se solda par un match nul, non sans que le rude Argentin Jorge Ahumada l’eût envoyé à terre… et, selon plus d’un observateur, dominé les débats. Bien qu’âpre au gain, Bob Foster eut alors la lucidité d’annoncer sa retraite sportive à l’âge de trente-quatre ans. Douze mois plus tard, son comeback si convenu initia une ultime série de sept combats professionnels, tous disputés en poids lourds. Ni l’âge, ni l’inactivité n’avaient changé quoi que ce soit à l’insoutenable légèreté du reitre Bob Foster : jamais son poids d’alors n’excéda les 186 livres. Lors de son dernier combat, le 2 juin 1978, le journeyman Bob Hazelton lui infligea trois knockdowns dans la deuxième reprise, non sans aller lui-même deux fois au tapis. On arrêta Bob Foster pendant la minute de break. Son adversaire pesait 222 livres pour 2m01. Sur ses huit défaites concédées en carrière, sept l’auront été contre des hommes de plus de 175 livres. Le seul mi-lourd à avoir vaincu Bob Foster s’était imposé par décision à domicile, et fut le plus grand boxeur de l’histoire du Pérou…

Après avoir raccroché les gants, l’ancien champion resta fidèle au Nouveau Mexique comme aux fonctions de shérif adjoint, qu’il assura jusqu’en 1994 dans le comté de Bernalillo. Il fut ensuite agent de sécurité pour le tribunal local. Intégré à la promotion inaugurale du Hall of Fame en 1990, cet homme aux quatre mariages et à la descendance profuse ne conserva que peu de contacts avec le monde de la boxe jusqu’à son décès, survenu en 2015. Pour lui, elle était devenue « une plaisanterie comme le catch, avec bien trop de juges et de promoteurs corrompus. » Comme à son jugement sur ce qu’était devenu le plus beau des sports, on peut souscrire au regard qu’il portait sur sa propre carrière : « J’étais sûr de moi, mais putain, j’étais bon ». Interrogé sur sa place dans l’histoire des mi-lourds, il reconnaissait la supériorité d’Ezzard Charles mais revendiquait un plus grand punch, comprenait qu’Archie Moore obtînt la place de dauphin tout en affirmant que son jab aurait eu raison de sa défense en crabe, respectait Harold Johnson et Billy Conn mais avait la dent dure pour Michael Spinks : « Il était terrifié par Mike Tyson ; j’aurais gardé ça à l’esprit en montant sur le ring. Je l’aurais mis KO. » Condamné à perpétuité au panthéon des moins de 175 livres, Bob Foster avait conservé jusqu’au bout le punch d’un grand poids lourd…

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