Le nécrophile, Gabrielle Wittkop

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L’affaire Matzneff nous rappela il y a peu combien la littérature pouvait scandaliser. Non seulement la vie amoureuse du précieux nombriliste de Saint-Germain-des-Prés tombait pour l’essentiel sous le coup de la loi, mais en plus le bougre, guère capable d’évoquer autre chose que lui-même, en avait largement fait état dans une œuvre abondante, justifiant ad nauseam ses pratiques de (pas si) réprouvé. Quoi qu’eût pu en décider la maison Gallimard, les retirant de la vente après des décennies passées à les publier, les bouquins eux-mêmes ne méritent pas l’autodafé : ce sont des livres, justement. Leur problème est tout autre. On a beau goûter les plumes élégantes et l’odeur du souffre, l’exhibitionnisme démonstratif du bonhomme, de sortie des lycées parisiens huppés en virées à Manille, tourne assez vite en rond.

Un « état nécrophilique presque idéal »

Après quoi le scandale, au strict plan artistique, consistait moins en l’évocation satisfaite d’une sexualité déviante qu’en une obstination de disque rayé à s’y adonner. Sans remonter jusqu’à Sade, quiconque s’intéresse au traitement littéraire des appétits charnels défendus serait mieux avisé d’envisager une Gabrielle, disparue il y a vingt ans, capable de faire plus concis, mieux écrit et surtout plus subversif que son quasi homonyme, en particulier dans Le nécrophile. Pourquoi plus subversif ? Parce que le monstre né de l’imagination de Wittkop y est bien plus humain que celui dont Matzneff nous serine la grandeur incomprise, et suscite donc un effroi supérieur. Il n’est pas réductible à un ego se repaissant d’autres à la chaîne. Sans conditions ni espoir d’une réciprocité, il aime. Épouvantablement.

Ouverte dans un masque de Gorgone, sa bouche ne cessait de vomir ce jus dont l’odeur emplissait la chambre. Tout ceci a quelque peu gâté mon plaisir. Je suis accoutumé à de meilleures manières car les morts sont propres. Ils ont déjà rejeté leurs excréments en quittant la vie, comme on dépose un fardeau infamant. Aussi leur ventre résonne-t-il du son creux et dur des tambours. Leur odeur fine et puissante est celle du bombyx. Elle semble venir du cœur de la terre, de l’empire où les larves musquées cheminent entre les racines, où les lames de mica jettent leur lueur d’argent glacé, là où sourd le sang des futurs chrysanthèmes, parmi les tourbes pulvérulentes, les bourbes sulfureuses. L’odeur des morts est celle du retour au cosmos, celle de la sublime alchimie. Car rien n’est aussi net qu’un mort et il le devient de plus en plus, au fur et à mesure que passe le temps et jusqu’à la pureté finale de cette grande poupée d’ivoire au rire muet, aux jambes perpétuellement écartées, qui est en chacun de nous.

Lucien, que nous suivons au fil des pages de son journal intime, est un solitaire qui s’habille de noir et sent le bombyx ; il s’imprègne de l’odeur tenace de papillon nocturne qui règne dans sa chambre à coucher, pièce dont se méfient ses femmes de chambre qui démissionnent l’une après l’autre. À force d’extraire maîtresses et amants glacials de sous une terre fraîchement remuée, les faire basculer par-dessus les murs des cimetières et les porter jusqu’à sa vieille Chevrolet, Lucien a les bras plus puissants que ne le laisserait supposer sa profession d’antiquaire, un « état nécrophilique presque idéal » puisqu’il implique de passer le plus clair de son temps parmi ce que possédèrent les défunts.

Ni vampire, ni Gilles de Rais

Facilement émotif et emprunté en société, il s’avère tout à fait lucide et déterminé dès qu’il s’agit de parvenir à ses fins. Puis monte invariablement un désir indicible, car Lucien trouve une beauté propre à chaque dépouille, lui prête une personnalité, s’émeut des mouvements incontrôlés de sa chair éteinte comme d’un langage lui étant destiné, la préserve autant qu’il le peut et souffre de l’inévitable séparation qui vient, lorsqu’il la jettera dans la Seine depuis Sèvres ou Asnières. Si Lucien rompt à l’évidence avec une société dont il se sent étranger, il n’en cultive pas moins une morale bien à lui : « Il n’y a qu’une seule chose sale : la souffrance qu’on peut causer. » Ses amours sont autant d’évasions du « monde menteur des vivants », mais il n’est ni le vampire qu’on imagine – ce serait un fameux contresens, considérant qu’il ne dérobe nulle énergie vitale – ni un Gilles de Rais dont il méprise la criminelle immaturité.

Elle devait avoir entre trente et quarante-cinq ans mais il est vrai que la mort rajeunit beaucoup. C’était une femme du peuple, probablement couturière car son index gauche était corné et piqué de mille points d’aiguilles. Je remarquai aussi que la peau des mains était trop large sur les os ; épaisse, comme aqueuse, elle entourait les phalanges de plis pesants. Cette femme était brune comme une Gitane : ses paupières, la pointe de ses seins, son sexe avaient ce bistre profond et un peu violâtre qu’on trouve au velours de certains champignons ou aux hortensias touchés par le gel. D’opulentes toisons d’un astrakan lustré revêtaient ses aisselles, son pubis. Et surtout, elle avait une moustache extraordinaire : deux virgules noires, minces et souples encadraient sa bouche, descendaient jusqu’au bas de ses joues, cruelles comme celles de quelque Genghis Khân. Une personne originale, à coup sûr. Je devais d’ailleurs bientôt m’apercevoir que ce n’était pas la moindre de ses originalités. Elle était vierge, ainsi que je le découvris, dans la seconde même où elle cessa de l’être. Avait-elle craint ou haï les hommes ? Avait-elle préféré les femmes ? Avec cette moustache en mèche de fouet… Avec cette part extraordinairement virile de sa féminité : une amande dure et forte, surplombant le pli des nymphes…

Sa passion contre nature résulte d’une collision entre Eros et Thanatos, une première expérience érotique vécue enfant, le jour où expira sa mère, « infiniment plus belle, plus grande, plus jeune, plus majestueuse » une fois trépassée. Plus tard, il imagine décédés celles et ceux qui lui plaisent, fantasmant les effets qu’auraient sur leurs corps pleins de vigueur la maladie ou le suicide. Au fil des souvenirs émus de ses amours d’outre-tombe – ou du récit des risques insensés auxquels il consentit pour satisfaire ses appétits – Lucien égrène des perles d’une sagesse délirante sur sa rarissime condition de nécrophile. D’ailleurs ceux dont les amours « transcendent dans l’inexprimable » se reconnaissent entre eux sans rechercher leurs compagnies respectives.

Une tête qui heurte le cercueil en cadence

Long d’à peine une centaine de pages et illustré de six collages originaux de l’autrice, l’autoportrait frappe avant tout par sa dérangeante sincérité, voire le fait qu’il paraisse crédible en dépit de sa parfaite monstruosité. On émit l’hypothèse que l’intrigante dédicace à « C.D., tombé dans la mort, comme Narcisse en son image » suggérât que Gabrielle Wittkop ait côtoyé un authentique nécrophile ; je préfère imaginer que l’horrifique réussite de son projet résulte de la force de son imagination, conjuguée à un talent d’écriture hors norme. Dans ce tardif premier roman, son style épate déjà par sa froide magnificence, tout en richesse et précision, même lorsqu’il s’agit de décrire le viol grotesque d’un massif boulanger à peine déterré dont la tête heurte le cercueil en cadence.

Je multipliais les sacs de glace. J’aurais voulu garder Suzanne toujours. Je la gardais presque deux semaines, dormant à peine, me nourrissant de ce que je pouvais dans le frigidaire, buvant trop parfois. Le tic-tac des pendules, le craquement des boiseries avaient adopté une qualité particulière, comme chaque fois que la Mort est présente. Elle est la grande mathématicienne qui rend leur valeur exacte aux données du problème.

Au fur et à mesure que le temps passait, que la poussière posait un voile cendreux sur toute chose, augmentait mon désespoir de devoir quitter Suzanne. Les idées les plus folles me venaient à l’esprit. L’une d’elles, surtout, ne me quittait plus. J’aurais dû, me disais-je, enlever Suzanne à l’étranger – mais où ? – dès le premier soir, avant même d’en avoir fait ma maîtresse. Je l’aurais faite embaumer et j’aurais pu ne jamais m’en séparer. C’eût été le bonheur. Au lieu de quoi j’avais été fou, fou et mauvais, je n’avais pas eu la sagesse de surmonter et de différer mon désir, j’avais perdu par la grossièreté de mon sexe un corps qui toujours aurait pu réjouir mes sens et mon cœur. Maintenant, il était trop tard, je ne pouvais plus faire embaumer Suzanne. Le repentir et la douleur me serraient dans un épouvantable étau. Mais à peine m’étais-je dit qu’il était trop tard et que j’avais tout gâté, que je me précipitais de nouveau aux pieds de ma maîtresse, couvrant de baisers ses jambes où déjà le duvet rasé commençait à repousser. Le désir me saisissait encore plus fort que ne l’avait fait le chagrin et bientôt je me retrouvais enlacé à Suzanne, ma bouche sur sa bouche, mon ventre sur le sien.

Les trois premières pages du Nécrophile en dissuaderont plus d’un de poursuivre sa lecture, éprouvante entre toutes. Les autres seront sidérés par sa sublime dégueulasserie. Certains tableaux, tels l’image que se fait Lucien de la mort de Pétrone ou l’agencement soigné qu’il conçoit pour les cadavres de deux adolescents, sont proprement inoubliables. On retrouve chez le protagoniste la méchanceté cinglante si caractéristique de Gabrielle Wittkop – « de la viande à veufs » pense-t-il des femmes éplorées qui aiment à se joindre aux funérailles d’inconnus. L’humour bien particulier de l’autrice trouve dans la routine macabre de son héros un parfait terrain d’expression. Ainsi, l’épisode furieusement comique du dévot opportuniste qui carambole une nonne morte exposée dans une chapelle de Seine et Marne, l’insupportable vieille qui jacasse à l’enterrement d’un adolescent, ou la façon dont Lucien berne un groupe de vieilles naines napolitaines pour accéder à leur défunte camarade.

Convoquer l’indicible par la seule puissance de l’art

Comme une liqueur étrange à l’insondable opacité, Le nécrophile se savoure à petites gorgées. On est d’autant plus fasciné par ce texte somptueux qu’on en reste à distance – pour ceux qui ne s’imaginent pas en pleine extase une fois fichés dans un corps sans vie, s’entend. « Jusqu’où peut bien aller une obsession érotique ? » se demandera-t-on incessamment à sa lecture comme devant le Crash de David Cronenberg, autre chef d’œuvre marmoréen donnant à contempler une impensable perversion. Comme la caméra du Canadien, la langue de Wittkop étire une conscience bien humaine jusqu’à des extrémités terrifiantes car elle les rend envisageables. Et ce qui en résulte est magnifique. Préférons la subversion des auteurs qui convoquent l’indicible par la seule puissance de leur art à celle d’autres qui se borneraient à rendre compte des tristes méfaits dans lesquels ils se complaisent. La morale importe moins que l’authenticité du génie, ici incontestable.

Ici même, à Naples, dans le calme de sa villa, Caius Petronius Arbiter, un grand seigneur, un grand poète, un homme compromis, s’est fait ouvrir les veines par son médecin. Entouré de ses concubines et de ses esclaves grecs glissant leur langue dans sa bouche et carressant ses cheveux débouclés par la vapeur du bain, il a vu s’effacer leur regard derrière un voile parce que son propre regard s’éteignait comme une lampe. Il a entendu leurs tendres paroles reculer vers une autre planète parce que lui-même avait quitté la terre. Soutenu par leurs bras, sans doute a-t-il eu encore le temps de mesurer sa solitude. Renversé sous la douceur de leur sourire, il a senti leurs mains se fermer sur son membre déjà inerte, la seule force qui jaillissait encore de lui rassemblée en une tige de corail vermeil dont l’arc parfait unifiait son poignet au bassin d’argent. Il a senti le néant envahir le réseau de ses veines, la nuit pénétrer sa chair, depuis le lobe de ses oreilles percées jusqu’à ses longues phalanges ployant sous le poids des bagues, tandis que les danseuses collaient leurs vulves à son corps comme des coquillages sur un navire et que les doigts de ses éphèbes exploraient ses parties secrètes. Flottant dans son bain comme dans le liquide maternel, Caius Petronius Arbiter a senti la vie s’échapper de lui aussi doucement qu’elle y était jadis venue.

C’est ainsi qu’il faudrait mourir.

NB : toujours de Gabrielle Wittkop, vous trouverez sur ce site les les chroniques de Hemlock et Les héritages.

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