Hemlock, Gabrielle Wittkop

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Au huitième jour, afin que les écrivains français puissent affronter leurs pires angoisses et y trouver matière à publier des livres, Dieu créa l’autofiction. Jouissant d’une place de choix sur les tables de nos librairies, elle est l’aboutissement d’un processus créatif d’ambition variable, qui lui vaut souvent les ricanements des moins indulgents de nos critiques littéraires – sans que son succès public en soit forcément affecté pour autant. Est-ce à dire que, revenant par essence à de mornes tours de nombril à peine mis en scène, l’autofiction commencerait là où disparaît le souffle romanesque ? Gardons-nous d’un jugement aussi définitif, tant le traitement littéraire de certains épisodes traumatiques peut relever du chef d’oeuvre, pour peu que l’on ait affaire à d’authentiques alchimistes de l’écriture. Ainsi, Gabrielle Wittkop.

À la fois entravée et intensément libre

L’auteure assista au déclin irréversible de celui qu’elle hébergea alors qu’il était déserteur allemand sous l’Occupation, puis épousa après la guerre au titre d’une « alliance intellectuelle », tous deux étant homosexuels. Pourtant toujours éprise de lui comme du « pivot d’une très ancienne amitié », elle reconnut a posteriori l’avoir incité au suicide pour lui épargner les derniers outrages de la maladie de Parkinson – une voie qu’elle-même choisira quinze ans plus tard à l’annonce de son cancer du poumon. En fait d’hommage au disparu, et pour exorciser le terrible mélange de lassitude, accablement, culpabilité et indicible soulagement vécu auprès de lui, tout autre que Gabrielle Wittkop aurait pu extraire du terrible épisode une manière de journal de garde-malade à la première personne, voire une fiction brève et triste à la mâche relatant les affres des derniers jours de G. passés auprès de J. C’eût été mal connaître la dame.

H. a quelque chose d’infiniment touchant dans sa manière d’écouter en vous donnant la main – ou en vous prenant, ou en vous saisissant, ou en vous agrippant la main -, quelque chose qui va au coeur par le regard des grands yeux gris brouillés de tristesse. H. a quelque chose d’infiniment odieux dans sa façon de tout engluer de bave et de nourriture mâchée, de se souiller, de tomber à grand bruit contre des meubles, de briser des objets précieux. Chaque jour Hemlock souhaite la disparition de H. tout en sachant combien elle pleurera sa perte. Ce qui est terrible, c’est qu’on obtienne toujours ce qu’on désire très fort avant de l’avoir obtenu et plus terrible encore, d’aimer d’autant plus ce qu’on désirait perdre. Enfant, Hemlock avait possédé un grand cerf-volant, un dragon d’or, déchiré pourtant, qu’un jour le vent lui avait retiré en douceur ; soudain la corde n’était plus entre ses doigts, et lui, là-haut, suspendu sur un ciel mauve où pas un oiseau ne volait, sur la mer mauve où pas un bateau ne passait, ne fuyant même pas mais intangible, irréversiblement parti, parti pour jamais, présent encore, immobile et jaune et superbe. Courant sur les galets, pleurant tout bas, Hemlock avait aimé le cerf-volant d’être perdu, l’avait aimé comme on aime seulement ceux qui sont morts. Volupté du désespoir même…

Celle qui donne son nom à l’ouvrage imposant qu’est Hemlock« ciguë », en anglais – s’avère bien son alter ego, et le « H. » désigné dès la première page comme « à la fois sa mère et son père, sa soeur et son frère, son époux et sa femme » celui de Julius Wittkop. Les obligations de cette femme intensément libre au chevet d’un compagnon à ce point diminué sont d’emblée présentées comme une entrave insupportable, dont tous deux sont bien conscients. Hemlock va donc chercher un équilibre précaire dans les voyages réguliers qu’elle effectue, seule, à l’étranger. Ces parenthèses ne lui permettent guère d’oublier son drame domestique, puisqu’à chaque destination – Rome, Paris et le nord de l’Inde – elle loge dans une demeure chargée de l’histoire d’une meurtrière célèbre dont elle s’imprègne avec avidité. Tout au long des 545 pages se succèdent les récits des vies et morts de ces trois femmes, entrecoupés de brefs passages où il est question du présent d’Hemlock… et de l’inévitable comparaison entre ses propres choix et ceux de ses illustres aînées.

Un point de vue rigoureusement amoral

La première, Beatrice Cenci, naquit dans une riche famille italienne du XVIe siècle. Son éducation au couvent lui permit de longtemps échapper aux attentions coupables de son satyre de père, ivrogne et débauché notoire principalement occupé à nuire à sa descendance et payer des indulgences papales pour s’éviter le bûcher en punition de ses frasques. Arriva le temps où éviter l’inceste conduisit Beatrice à une décision radicale… Cent ans plus tard, Marie-Madeleine de Brinviliers découvrit fort tôt son appétit insatiable pour la bagatelle. Libertine assumant tous les scandales, elle mena grand train jusqu’à ce que son père en soit contrarié et cherche à lui couper les vivres, une décision lourde de conséquences pour lui et ses autres héritiers. Enfin, Augusta Fulham crut échapper à la pingre petite-bourgeoisie du Londres de Jack l’Éventreur en épousant un fonctionnaire des Indes. Vite lassée de cet homme « définitivement installé dans l’alcoolisme et la bureaucratie », elle prit un amant. Tous deux envisagèrent alors leurs conjoints comme de dispensables obstacles à leur bonheur et leur prospérité.

Les tapis pendus aux balcons, les flambeaux allumés dès la tombée du soir, les tabourets rangés le long des murs, donnaient à la ville l’air d’une salle de bal mais d’un bal d’outre-monde, aux turbulents fantômes soudain masqués pour le rôle de leur enfer caché. Les masques emplissaient les rues d’un bouillonnement si vif et si dense qu’on ne voyait d’abord qu’une masse grisâtre, un mélange de toutes les couleurs où seules la lumière et l’ombre modelaient de durs méplats. Cela coulait, lave frémissante entre les carrosses, entre les chevaux dont les hennissements couvraient le tumulte. Il suffisait que l’un tente de se frayer un passage mal à propos, pour se briser les jambes contre une roue arrière, entraînant dans sa chute la mêlée de ses voisins cabrés. Les gourdins et les fouets descendaient sur ces agonies, dans le fracas des tambours, dans le couinement des cornemuses qui déchiraient les chants en lambeaux, les voix que parfois perçait le clou d’un piaillement de femme. Des chaînes de relents, des processions de remugles, des théories de puanteurs avançaient avec la foule des masques, refluaient avec elle, roulaient au rythme de ses cataractes dans le chenal des rues.

Qu’il s’agisse de la révolte de l’une, du « rut de tigresse » de l’autre ou de l’âpreté au gain de la troisième, les motifs qui firent d’elles des meutrières sont considérés par Hemlock d’un point de vue rigoureusement amoral. Chacune avait ses raisons, ici décortiquées de manière experte. Chacune prit conscience de sa condition avec brutalité, et dut composer avec les maigres atouts que lui conférait sa féminité pour rendre les coups. Chacune disposa de son corps comme elle l’entendait, jusqu’à concevoir hors mariage. Chacune croisa bien souvent des pieds de ciguë, et rêva de claustration dans de vastes chambres aux lits défaits ornées de tapisseries étranges. Chacune finit jugée et punie par une société que régissaient des intérêts et passions guère plus estimables que les leurs. En s’inscrivant résolument dans cette lignée homicide, Hemlock ne cherche ni à s’exonérer de la moindre responsabilité, ni à s’accabler pour le suicide qui vient : elle s’emploie, et Gabrielle Wittkop avec elle, à plonger dans des abîmes de perplexité quiconque se piquerait de vouloir choisir l’un ou l’autre.

Délicieuse corruption des chairs

Même s’il sous-tend le majestueux projet d’écriture qu’est Hemlock, ce questionnement n’est nullement martelé. Suggéré à chaque interlude contemporain, il accompagne la découverte des trois protagonistes historiques, qui s’avère avant tout un formidable plaisir de lecture. La reconstitution baroque et minutieuse des décors d’époque force l’admiration à chaque page. Le roman enchaîne les morceaux de bravoure, banquets fastueux et orgiaques en Italie ou à Soho, ripailles nocturnes de pauvres dans un cimetière parisien, visites de cabarets interlopes ou d’hospices aux franches allures de mouroirs, traversée d’un Pont Neuf ou d’une gare de l’Uttar Pradesh grouillant d’étranges écosystèmes, carnavals ou exécutions publiques dans de semblables ambiances frénétiques de fin du monde, traversée épique en bateau et train de Londres à Meerut…

La Morgue se trouvait dans la basse geôle du Grand Châtelet. On accédait par quelques marches gluantes à une pièce où des gens attroupés se pressaient devant le soupirail ouvrant sur un caveau que l’on distinguait mal mais d’où s’échappaient d’épouvantables puanteurs. Les visiteurs faisaient la queue, attendant l’instant où ils pourraient contempler par le fenestron quelque masque blafard et peaussu, des outres railleuses poudrées de sable et échouées sur la dalle comme un roc, des bleuités renfrognées, myosotis fleurissant au flanc de paquets couleur d’ardoise, roides arbres pourpres, courges dégouttant d’un suc jaune, tous les débris qu’un valet éclairait d’un flambeau complaisant pour se faire quelque argent. Puis les Filles hospitalières de Sainte-Catherine venaient laver ces tristes restes et les ensevelir, avant qu’on les emporte au charnier des Innocents. La Morgue ne désemplit pas lorsqu’on y exposa une tête trouvée à Bercy, cuite avec du gros sel et du lard dans un vaisseau de terre. Marie-Madeleine aussi contempla cette boule grise où collaient encore des mèches, où les yeux éteient gros et bouillis à blanc comme ceux d’un poisson. Personne ne semblait se demander qui avait pu lamper de cet abominable bouillon, personne ne se demandait qui avait été cet homme et pourquoi il avait dû mourir. On trouvait alors chaque nuit plus de quinze cadavres, inconnus assassinés dans les rues de Paris, noyés échoués sur les berges. On en trouvait aussi dans toute la France un nombre considérable, pourrissant déjà sur les talus des grand-routes ou sur les grèves, tel par exemple cet homme découvert six ou sept ans plus tôt dans un hallier de Normandie, un vagabond gelé par l’hiver, un miséreux avec bec-de-lièvre, des cheveux noirs et gras tombant en toiture, un corps que l’agonie avait recroquevillé en sarement.

Sophistiquée à l’extrême, la langue de Gabrielle Wittkop rappelle sans qu’elle semble jamais forcée celles de Sade ou Lautréamont, héritages souvent évoqués au sujet de cette personnalité éminemment forte et secrète, et qu’elle ne reniait pas. On peut avoir dépassé depuis quelque temps les Bibliothèques Rose ou Verte et apprendre quantité de mots dans Hemlock – mon préféré est le merveilleux « goguelu », synonyme de « vaniteux », qui apparaît à deux reprises -, admirer l’érudition omniprésente de l’auteure, et se régaler du détail exquis qu’elle use dans ses descriptions comme de l’abondance gourmande de ses fréquentes énumérations. Le vrai émerveillement, lui, nécessite de l’estomac : il s’agit de goûter tout ce qui concerne la corruption des chairs, dans une acception très large, domaine où excelle Gabrielle Wittkop. Elles peuvent exulter sans limite dans le sexe ou la bombance, comme finir violentées de mille manières, torture, agression, maladie ou accouchement. À cet égard, la précision et la créativité vénéneuses de Hemlock en font une lecture fascinante, au sens propre.

Réhabilitons donc le principe de l’autofiction : l’épisode cruel entre tous de la disparition programmée du mari de Gabrielle Wittkop nous aura valu 545 pages d’une lugubre splendeur, à cent lieues des facilités autofictionnelles qui honoreraient les bacs à compost de nos centres urbains d’aujourd’hui.

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