Le plus beau vieux des deux

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Écouter Jean-Louis Fournier en 2020 revient à s’exposer à quantité d’émotions, dont la moindre n’est pas de l’entendre évoquer son « copain » Desproges. Dans l’auditoire, nous étions nombreux à y penser beaucoup. Non pas que le créateur d’Antivol et la Noiraude, le réalisateur de Monsieur Cyclopède, le lauréat du Fémina pour Où on va, papa ? eût mérité un simple rôle de faire-valoir : c’est bien de lui qu’on a causé, nous régalant de son élégance de faux grincheux et optimiste indécrottable, sans que l’ombre de son complice se fît trop envahissante.

Ses bientôt 82 ans vont à Jean-Louis Fournier comme le vert sied aux roux ; c’est ce que Desproges disait de la quarantaine pour l’héroïne de Des femmes qui tombent – qu’il faut lire absolument. Il est né six mois après Fournier, et je ne peux m’empêcher d’imaginer ce matin, plus de trente ans après sa mort, quel octogénaire il aurait fait. Desproges aurait-il vieilli tel le Figeac dont il raffolait, ou comme Brigitte Bardot, soit plus proche du cubi de mélange de vins de l’Union Européenne « spécial fruits de mer » oublié en plein Sahara ?

Au Grand Meaulnes, les grands remèdes

S’il a touché la perfection, c’est entre autres parce que l’on n’en sait rien. Qu’il m’ait valu mon premier deuil d’idole – vrai cadeau en forme de chagrin, puisqu’il me procura à treize ans une fameuse bouffée de snobisme orgueilleux – n’entre même pas en ligne de compte. Son ultime pied-de-nez puisé dans le départ précoce qui s’annonçait (« Pierre Desproges est mort d’un cancer. Étonnant, non ? »), non plus. Simplement, lorsqu’il disparut, il était au plus haut. Un peu comme ceux de Dropped, mais en mieux.

Devenu stakhanoviste de la syntaxe vibrionnante, le dilettante contrarié venait tout juste d’accéder à une reconnaissance aussi tardive que méritée. On n’aura pas vu Desproges se répéter, ni sa verve se tarir. Il n’accéda pas, de son vivant, au rang d’icône patrimoniale dont le principe même lui répugnait tant. Mieux encore, il échappa ainsi au risque épouvantable de finir par se complaire dans un tel statut. Enfin, il n’eut pas à subir les contresens ineptes de ceux qui se réclament de son héritage sans savoir s’en montrer dignes, ou dévoient toute honte bue l’humanisme jamais démenti d’où naissaient ses outrances pour défendre le droit qu’aurait un Dieudonné de nous infliger les siennes. Pouah.

Je m’égare. Au Grand Meaulnes, les grands remèdes : il se confirme que Jean-Louis est bien mon Fournier préféré. Je puis aussi affirmer que le Monsieur fait indiscutablement un plus beau vieux que Pierre Desproges. Et que c’est très bien comme ça.

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