Villebasse, Anna de Sandre

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La doucereuse désespérence de ceux qui peuplent nos villes moyennes inspire bien des auteurs d’un pays fasciné par son mal-être contemporain. À défaut d’y trouver des solutions, le génie français consiste à en faire des livres. Gare à la lassitude, cependant : Nicolas Mathieu a déjà trois successeurs au palmarès du Goncourt depuis qu’il fut sacré pour 425 pages consacrées à un vol de mobylette dans la Moselle profonde. Au moins l’auteur de Leurs enfants après eux avait-il su extraire un fameux morceau de littérature de sa poignée de destins tristement ordinaires. Pour accablant que puisse être le gris du réel, il ne justifie pas qu’on en fasse des bouquins ternes. Comme la bourgade éponyme de Villebasse, premier roman d’Anna de Sandre, baigne tout l’hiver dans la lueur bleutée d’une lune surnuméraire, une langue bien particulière éclaire les 37 courts chapitres de ce texte inclassable, empêchant le lecteur de trouver le temps aussi long que la plupart de ses nombreux personnages.

Le Chien visite un sacré bestiaire

L’action a beau se dérouler aujourd’hui, quelque part dans ce grand Sud-Ouest au patrimoine remarquable où nidifient les retraités anglais, sa narration de conte fantastique projette Villebasse dans un espace-temps indéfinissable ; l’élégance patinée de cette écriture-là, où les irruptions du moderne et du trivial surprennent à chaque fois, ne s’obtient qu’au prix d’un travail minutieux. Onirisme et originalité formelle ne rendent pas plus aimable le quotidien des habitants de Villebasse, mais contribuent à ce que l’on y porte le regard avec un intérêt renouvelé. Bien peu de chose, en vérité, distingue la commune de tant d’autres où l’on vit comme on peut, on picole sec et on rêve d’ailleurs. Tout juste y observe-on cette étrange lune bleue ; s’attarder un peu à Villebasse permet aussi de s’apercevoir qu’y convergent nombre d’endeuillés ou de ceux qui veulent qu’on les oublie, alors que personne ne semble en repartir jamais… vivant, en tout cas.

Certains hermétistes affirmaient qu’elle avait été un haut lieu de pratiques magiques qui visèrent, avec succès, à la rendre si bien invisible qu’elle n’avait jamais intéressé les rois ni les chefs belliqueux. Les livres d’histoires n’y situaient aucune bataille. La modestie de son apparence leurrait les plus envieux ; elle était parvenue jusqu’ici sans héritage ni subvention sur la seule béquille de la bonne volonté de ses habitants. Des gens de peu, certes, mais qui – à force d’engendrer toujours au même endroit sans jamais que leurs héritiers s’installent ailleurs ou rarement –, parvinrent à la borner et lui donner les bâtisses et les réseaux de rues que les illustres membres d’une dynastie auraient pu lui envier.

Avec la seconde lune et le nouveau président de la République est apparu Le Chien, énorme et vilain comme tout. Il traîne dans le sillage d’un habitant après l’autre, accepté de tous, semblant manifester une étrange empathie à leur égard quand ils ne méritent pas son ire. Il a du mérite, Le Chien, tant le bestiaire qui s’étoffe chapitre après chapitre en fait souvent peu pour qu’on l’aime franchement. Avec lui, on ne rencontrera qu’une fois certains spécimens, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, à peine fragiles ou solidement azimutés, d’autres verront leur épopée minuscule s’étendre sur trois ou quatre chapitres et certains seront aménés à se croiser. Les tranches de vie se succèdent, brèves, elliptiques, poétiques, parfois difficiles à saisir du premier coup. Mieux vaut ne pas être allergique au roman choral pour s’y plonger.

Voir Villebasse et mourir ?

Un huissier est malmené par le vent d’hiver, interrompu dans sa triste besogne. Ado à peine dégrossi, Iago pense aux migrants dont on parle à la télé et à ce que peut bien être la fente des filles en contemplant un rongeur mort d’effroi. Dora, tube de métal à la main, épie la maison cossue de son enfance où dorment maintenant d’autres gamins. Samuel-os-de-seiche réfléchit à sa vie et ses espoirs d’entrée de gamme, comme à la mort qui vient. La petite Sorraya est violée dans une remise abandonnée avant que bipèdes ou quadrupède ne puissent intervenir ; l’agresseur finira par recevoir ce qu’il mérite. Coline va faire les courses qu’elle mettra encore, honteuse, sur l’ardoise de sa daronne en rêvant au jour où elle la quittera enfin. Virgile et Mattéo se mettent en tête de déplacer un macchabée encore frais pour éviter qu’on les incrimine dans l’affaire. Ivres de l’extraordinaire situation, ils manquent singulièrement de sens pratique.

Le froid la rendait lucide et l’hiver était la saison qui révélait le mieux ce qui remuait discrètement au fond d’elle. Il drapait dans ses housses, soustrayait à la vue des chemins, maquillait les formes et faisait disparaître l’habituel connaissable et pourtant : son givre révélait crûment les toiles d’araignées entravées dans les résineux, son silence amplifiait les chuchotements, sa lumière changeait les focales, son froid choquait les parfums comme un martelet frapperait des concrètes, parcelliserait leurs fragrances en éclats solides dont l’odeur rendue puissante lui dévoilerait enfin ses notes de tête, de coeur et de fond en même temps que ses pensées rendues claires et dociles.

Coline aimait cette mère malade. Elle n’aimerait aucun homme comme elle l’aimerait, elle. Tout lui faisait peur. Elle ne savait rien faire. Elle n’avait aucune ambition, mais ne voulait dépendre de personne. Elle ne voulait manquer de rien, mais même sans rien, elle était comblée d’aimer la vie. Elle avait vingt ans et aurait voulu être une vieille à confitures.

Elle savait déjà, à son âge, ce qu’elle devait connaître d’elle-même : elle devait tuer le temps pour attendre la vieillesse, mais le tuer le plus lentement qu’elle le pouvait, parce qu’elle voulait être vieille, mais pas mourir. Elle ne ressemblait plus à Mutter depuis qu’elle savait cela, et parce qu’elle le savait elle n’avait plus envie de la tuer.

Son désir de vivre les séparait, les différenciait, l’absolvait de ses points communs avec elle.

Le pusillanime et soumis Jourdan, malmené par sa femme autant que par ses collègues, prend enfin son destin en main. Camille, gamine sage et contemplative, attend l’événement qui ne manquera pas de chambouler sa ville. Rose vivote avec son ex-beau-père Greg, atteint d’un mal incurable. Par gratitude, elle ne l’abandonnera pas, même pour rejoindre enfin son amoureux ; dans son journal, elle qui a des lettres se venge de ses semblables. Cuisinier immigré, Ben crèche chez une marchande de sommeil. Il passe une visite médicale passablement dégradante. Orpheline de son fils, Romane a traîné ses savates jusqu’à Villebasse pour qu’on l’oublie. La grande Lulu garde une certaine allure, pour une vieille poivrote. Elle qui eut son restaurant ne regrette guère son mari trépassé ni sa fille enfuie au Canada.

Un patelin somnolant aux allures fantasmatiques

Sybille, enceinte, quitte Hicham, stérile. La soeur de ce dernier, SDF, est de passage à Villebasse : il l’a priée de venir régler une affaire urgente. Que reste-t-il de leur famille usée ? Esteban, brave type sujet à des « absences », a perdu la garde de sa fille, mais elle l’a choisi, lui, puis incité à l’enlever. Ils iront se cacher à Villebasse. Dottie est l’habituel faire-valoir de Solange en soirée. Elle tombe sur Yehudi, qui se scarifie dans sa voiture, et l’interrompt. Le début improbable de quelque chose de bien ? D’autres personnages encore traverseront ce décor de patelin somnolant sous les congères auquel les descriptions ouvragées donne des allures fantasmatiques. Qu’on soit gaulois ou d’ailleurs, la part des braves gens et celle des sagouins s’avère à peu près identique, et l’on peut jouer dans les deux camps. Ateliers et usines à l’abandon ne restent jamais très longtemps hors du cadre. En pleine zone blanche, on se débarasse pourtant des dernières cabines téléphoniques.

Avant de lire le jugement du divorce, Esteban Garcia se trouvait encore dans l’épaisseur câline du silence, dans l’enfouissement de ses voiles taiseuses, dans l’étreinte instinctive avant la déflagration qui arrive. Le ravissement banal du déplacement à pieds nus sur le parquet, de la tasse à thé posée sur un set de table en lin souple, remplie d’un filet démarré depuis le bec verseur incliné à fleur de fond de tasse, fenêtres fermées et rideaux clos furent balayés quand il eut la confirmation écrite qu’il avait perdu May.

À la place, il reçut un argument approuvé par le pédopsychiatre du tribunal d’instance dont l’avocat de son ex-femme s’était servi pour que le juge aux affaires familiales lui retirât la garde de May. Au moment de la pesée de l’âme de sa fille dans la balance, cet avocat avait accroché cette phrase au bord du plateau de cuivre pour le faire pencher du côté où elle ne pourrait plus regarder grandir son père : Le père est instable et absent. L’audience avait duré quinze minutes. Le temps d’aller se faire cuire un oeuf.

Le froid cognait sec, mais qui s’en souciait ? May irait chez sa mère avec ses bisous baveux et ses doigts au chocolat, avec quelques doudous qu’elle gardait encore à dix ans bien sonnés et avec le vieux hamster Goldy qui brillait du poil et de l’oeil malgré un cancer des testicules ; avec « la pluie, pourquoi ça mouille » ; avec « pourquoi des fois on meurt ? » et « pourquoi j’ai pas une vraie maman ? » (mais ça, de moins en moins souvent).

Si Villebasse est plus le récit d’un glissement progressif que d’une société qui aurait touché le fond, depuis la crise de 2008, le déclassement s’accélère. Ceux qui travaillent de leurs mains contemplent leur inutilité, la pression s’accroit jusque chez les gratte-papier, les jeunes, s’ils rêvent encore, ne pensent plus guère qu’à Youtube. À l’image de l’hiver pesant, apathie et désoeuvrement se sont abattus sur Villebasse. « Cette ville abritait tout ce qu’il y avait de plus raté, de plus tordu au monde, de plus fragile et de plus résigné, et si, en tant que candidat aux prochaines municipales, vous promettiez une tireuse géante à ciel ouvert sur la place du marché, vous auriez toutes les chances d’être élu pour plus d’un mandat. » Toute ressemblance avec une année électorale à venir, etc.

De la vase jusqu’aux sourcils, cesser parfois de s’enliser

Le fatalisme, les intempéries et la bizarrerie de Villebasse rappelleraient presque ceux du village des Saisons de Maurice Pons, Le Chien y endossant incongrument le rôle de l’écrivain vagabond. Anna de Sandre, cependant, ne laisse pas sa communauté céder tout à fait à la folie ou à l’accablement. À Villebasse, on est encore fichu de se montrer bon ou solidaire. On s’aime aussi, à l’occasion, ou bien l’on pourrait s’aimer. Si la famille est un carcan, on parvient à s’en affranchir, voire à s’en accommoder. La dernière boîte de nuit a fermé, mais on danse ailleurs, jeunes ou vieux, dans des lieux improvisés. De la vase jusqu’aux sourcils, on décide parfois de cesser de s’enliser. Pour certains, on goûte encore les livres. Ouf. Visiter Villebasse ne relève pas du tourisme glauque qui pousse à arpenter les friches industrielles de Charleroi pour se féliciter d’habiter un centre-ville douillet. C’est découvrir, à la faveur d’un miroir tendu vers l’époque, le style et le regard singuliers d’une autrice dont on attendra avec impatience le second roman.

2 commentaires sur “Villebasse, Anna de Sandre

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