Les saisons, Maurice Pons

Dans ce village de montagne hors du temps, tout au fond d’une vallée perdue, rien n’est plus incongru qu’un étranger. Voilà pourquoi Siméon en a fait sa destination. Sac au dos et sandales aux pieds, le voyageur solitaire fuit un passé indicible, qu’il lui faut pourtant raconter. Il en brûle, c’est pourquoi il sera écrivain. Le hameau est un lieu de retraite idéal pour créer ; mieux encore, sa réclusion absolue, loin de toute forme de culture ou de raffinement, convainc Siméon qu’il apportera à ses habitants de quoi s’élever enfin. À mesure qu’il noircira les rames du précieux papier qui sont sa seule richesse, la page blanche qu’est le village s’emplira de civilisation. Du moins est-ce son projet.

Qu’espérer, en effet, d’un village dont seuls le ragoût et l’alcool de lentilles permettent la subsistance d’habitants frustres aux coutumes abracadabrantesques, où les maisons se tournent le dos, dont l’unique monument fait office de latrines municipales, et où  pluie drue et gel bleu se succèdent tous les dix mois ? Tel est l’enjeu des Saisons, de Maurice Pons, publié en 1965 et révéré en secret par des générations d’amateurs de belles lettres à tendances masochistes. Car l’inconfort du lecteur y rejoint souvent celui de Siméon, à mesure qu’il subit la rudesse physique et psychologique de ce nouvel environnement si peu hospitalier.

Au cours de son existence déchirée, il n’avait jamais réussi à trouver ni le temps ni le lieu propice à l’exercice de son métier. Et cependant, les épreuves et les souffrances abominables qu’il avait subies, il ne les avait assumées que comme une expérience enrichissante, comme une matière première à partir de laquelle il élaborerait un jour une oeuvre. C’est en quoi il s’était, dès l’enfance, singularisé d’entre toutes les victimes : c’est ce regard sur lui-même, et cet espoir, qui lui avaient permis de survivre. En toute conscience, il se reconnaissait le droit de se considérer comme un écrivain, et d’autant qu’il n’avait jamais envisagé d’exercer un autre métier.

On devine la stupeur que produisait son aveu sur les deux représentants de l’ordre.

 – Écrivain ! Écrivain ! répétaient les deux hommes et, visiblement, ils concentraient leur esprit sur le mot dans l’espoir d’en faire naître une image.

L’un d’eux ajouta même :

 – Écrivain… et nous vous trouvons là les pieds nus !

– Vous adonnant à l’oisiveté ! fit l’autre.

Le point de vue de l’auteur est celui de son protagoniste, un homme animé des meilleures dispositions à l’égard de l’étrange communauté qu’il s’efforce d’intégrer, mais fondamentalement incapable de comprendre ce qu’il observe et entend. Les extraits de son journal l’attestent. Sa perception décalée de l’habitus local, les manies, manières et réactions imprévisibles des individus qu’il côtoie, constitue l’intérêt premier des Saisons. Sans cesse, le lecteur est cueilli garde basse par des évenements sur lesquels il peinera de plus en plus à formuler un jugement définitif : amoralité, grotesque, absurde, stupidité crasse ou simple bon sens ? Que l’on s’avance prévenu : attendre de la part de Maurice Pons – qui intervient régulièrement dans la narration à la première personne – une réponse didactique aux questions qui s’amoncèlent  serait, au mieux, une posture hasardeuse.

« Ils ne savent pas, ils ne savent rien, ils ne savent pas leur bonheur mais il faut que j’écrive… »

Souvent coupé de rires nerveux, ce malaise croissant est tempéré par un merveilleux plaisir de lecture, car si Les saisons échappe aux catégories traditionnelles de la fiction littéraire, l’immense qualité de son écriture ne prête pas à débat. Descriptions limpides, vocabulaire savant, syntaxe parfois délicieusement surranée, économie de mots, ruptures de rythme incessantes : ces 214 pages relèvent de la prouesse stylistique. Peut-être m’y suis-je habitué peu à peu, m’arrêtant moins régulièrement pour en relire certains passages, ou bien l’impression résulte-t-elle d’un choix de l’auteur, plantant un décor minutieux avant de dérouler l’action dans une prose plus directe.

Eût-il levé les yeux autour de son ombre, il n’aurait pas manqué d’être frappé par la sauvage laideur des lieux. Il arrive parfois que les constructions paysannes, par ce qu’elles ont de frustre et par les bienfaits des traditions artisannales séculaires, atteignent à une certaine beauté, simple et trapue. Ici, les maisons, vaguement alignées les unes après les autres de part et d’autre de ce qu’il faut bien appeler la rue, semblaient vouloir imiter l’architecture de la ville. (…) C’étaient des blocs de ciment monolithiques, à un ou deux étages, recouverts d’enduits de plâtre qui avaient sans doute été roses, ou ocres, ou violets, mais que le travail de sape des intempéries, le dégouttement des tuyaux et des gouttières, l’usure du temps surtout, avaient rendues tout simplement pisseuses. La pauvreté des ressources ne permettait pas non plus l’emploi de matériaux rares : les toits de planches étaient recouverts de plaques de tôles éparses, que la rouille attaquait comme une lèpre. À cause de la rigueur du climat, les fenêtres étaient rares et étroites, percées asymétriquement sur les façades que barrait parfois un escalier de fer transversal. Il n’était pas rare qu’un étage, ou une partie d’étage, se fût éboulé sur les fondations : on laissait là le tas de pierres et de planches écroulées, on laissait les escaliers suspendus sur le vide et l’on se confinait dans les pièces subsistantes.

Même privé de sa progression vers un dénouement implacable et sidérant, Les saisons vaudrait la peine d’être lu pour sa seule peinture des – rares – hauts lieux du village et de ses habitants. Ces derniers forment une galerie de trognes et caractères qui m’a parfois rappelé les figures formidables et archaïques auxquelles Pierre Jourde rendait hommage dans Pays Perdu,  la copieuse Mme Ham et son corsage monumental, Louana, gamine maligne, effrontée et ordurière,  le rebouteux ivrogne et borgne Croll, la pusillanime paire de douaniers tenant lieu d’autorité locale, ou la voisine muette et spectrale de Siméon, dont on ne saura ni le nom, ni si son coeur bat toujours.

Et pourquoi l’auraient-ils ménagé ? Ils savaient bien maintenant, ils venaient de comprendre qu’ils ne pouvaient plus rien espérer de Siméon : il était devenu l’un des leurs.

Bien que l’auteur se garde de livrer trop ouvertement les clés des Saisons, le livre recèle un propos puissant, parfois vertigineux. Au delà de la traditionnelle réflexion sur nature et culture, dont les collisions jalonnent le récit, il creuse le lien ambigu entre entre tous qui lie l’écrivain à la société, fait de fascination mutuelle, de bienveillance contrariée, de leurres innombrables et d’incommunicabilité fondamentale des sentiments et intentions réciproques. Les saisons est un livre adorable, au sens littéral du terme, tout en livrant sur la littérature les vérités les plus noires. Qu’il demeure à la fois culte et méconnu est ainsi dans l’ordre des choses : on n’arpente certaines vallées perdues qu’à ses dépens.

 

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