Une cathédrale à soi, James Lee Burke

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Comme promis dans le billet consacré à New Iberia blues, le tome prédédent de la série, à chaque été son Dave Robicheaux. Un an de plus, le prolifique octogénaire James Lee Burke m’aura donc procuré de quoi agrémenter mes heures de transat, et je goûte ce rituel avec le plaisir teinté d’urgence qu’on éprouve à honorer les traditions précaires. Il y aura des années sans nouveau Robicheaux, qu’il faudra même se souhaiter nombreuses. Depuis longtemps déjà, Burke joue avec la chronologie de sa saga pour que ce bon vieux Dave reste un flic présentable et puisse enchaîner bagarres et fusillades sans s’encombrer d’un déambulateur. Si le lecteur historique se sent grisonner d’un épisode à l’autre, « Belle-Mèche » subit lui-même une cure de jouvence : il est ici question d’une Amérique pré – 11 septembre et Katrina, donc d’un Robicheaux jeune et fringant sexagénaire. Un tel parti-pris n’a que peu d’incidence sur le décor qu’offre la Louisiane de James Lee Burke depuis 1985 et La pluie de néon. Au fond, à lire l’auteur, on imagine l’État à peu près inchangé depuis le XVIIe siècle et l’arrivée des Acadiens.

Un trait de Tabasco dans le Roméo et Juliette cajun

À propos d’immuabilité, Burke philosophe dès l’entame d’Une cathédrale à soi, cette fois sur l’illumination qu’est la prise de conscience de la mort. Il nous happe ainsi de nouveau dans la psyché vertigineuse de Robicheaux ; le vieux flic revient sur sa vie d’alcoolique anonyme-et-pas-si-abstinent qui collectionnait les suspensions, et l’enquête dont il est question lui offrira une nouvelle occasion de rendre temporairement badge et arme de service. Dave croise Isolde Balangie, adolescente rebelle et tatouée – la pratique reste alors proscrite dans les familles d’un certain rang. Or c’est le cas des Balangie, qui doivent autant leur fortune à la Mafia qu’à leurs accointances politiques du temps de Huey Long, fameux gouverneur populiste de la Louisiane. Isolde est éprise de Johnny Shondell, jeune chanteur à minettes, lui-même rejeton d’une lignée familière des biens mal acquis. Shondell et Balangie se haïssent depuis des temps immémoriaux. Une rumeur sordide vient corser le remake cajun de Roméo et Juliette : Isole est persuadée que son clan compte la livrer en gage de paix à Mark, l’oncle de Johnny, sans doute moins preneur d’une jeune épouse que d’une esclave sexuelle…

Clete et moi montâmes dans mon pick-up et, quatre heures plus tard, trouvâmes l’endroit décrit par Marcel. Le lac était au sud, gonflé par le vent, les saules ployés dans les criques. Au nord, il y avait des entrepôts, des barils de pétrole rouillés, et une station d’épuration abandonnée. Le ciel était gris, le vent nous apportait l’odeur d’ordures en train de brûler. Nous nous tenions dans un puisard qui était comme une mixture de colle, de sables mouvants et de ciment humide, et nous commençâmes à manier pelle et râteau, et, afin de jauger la profondeur, à enfoncer une longue barre de fer qui avait fait partie du mât d’une école. On a fait ça pendant deux heures. Il peut sembler étrange que nous agissions de cette façon, hors de toute procédure et de toute légalité. Mais quiconque croit à l’image traditionnelle que la télévision donne des méthodes des défenseurs de la loi mérite tous les ennuis qui peuvent lui arriver. La plupart de nous essayons de faire de notre mieux, mais beaucoup ne le font pas. Alors comment s’y prend-on parfois pour se débarrasser des pires membres de la race humaine ? Réponse : on sale la mine, on ment à la barre des témoins, on dissimule des preuves disculpatoires, et on passe des accords avec des mouchards de prison. Il nous arrive aussi de creuser des grands trous, de ne rien trouver, et d’y enterrer quelque chose que nos collègues découvriront deux jours plus tard.

Coïncidence, un sociopathe nommé Marcel LaForchette, qui purge la fin d’une peine de prison au Texas, confie à Robicheaux qu’il a fait disparaître un pédophile pour le compte de la famille Balangie. Lorsque LaForchette est libéré, Dave s’aperçoit qu’il est suivi par deux privés soucieux que les secrets du tueur ne s’ébruitent pas. En tentant d’intimider Robicheaux, ils évoquent une fille disparue qui pourrait être Isolde. Apprenant le manège de la bouche de son ami Dave, l’inusable Clete Purcell règle la question à sa manière, en leur faisant sauter quelques chicots surnuméraires. Dans la foulée, tous deux rendent visite à Mark Shondell, riche quadragénaire solitaire dont l’élégance froide rappelle ses racines françaises. Il leur apprend que Johnny a disparu en même temps qu’Isolde… et qu’il a embauché LaForchette comme jardinier, en dépit de son passé auprès des Balangie. Une visite chez ces derniers n’est guère plus concluante. Adonis, chef de famille et beau-père d’Isolde, est un parrain italien à l’ancienne. Pas plus que les Shondell les Balangie ne veulent d’intrus dans leurs histoires de famille. En privé, cependant, la mère d’Isolde prie Robicheaux de venir la retrouver. Elle – qui ne le laisse pas indifférent – corrobore l’hypothèse d’un sinistre accord entre les deux clans, et la possible implication d’une confrérie néonazie avec qui l’une des familles semble avoir partie liée…

Au pays du néo-nazisme décomplexé, de l’esclavage domestique et de la chaise électrique

Aucun connaisseur de Dave Robicheaux ne s’étonnera ici de l’omniprésence enveloppante d’une nature luxuriante, paradoxalement agressée par l’Homme de mille façons et d’allure toujours inviolée lorsqu’on remonte le bayou Teche. Dans Rock en vrac, James Lee Burke confessait à Michel Embareck que la Louisiane avait pris la main sur son oeuvre littéraire, devenant l’obsession de l’écrivain – ou, plus précisément, le récit de sa lente mise à mal par une civilisation américaine bien à part, pétrie d’archaïsme, d’alcool et de religion catholique. Il y a peu de chance que l’auteur en réchappe un jour, comme de la lancinante question du mal qu’on inflige à son prochain : cette fois, Burke porte le regard de son héros sur l’extrême-droite décomplexée du Sud profond et la terrible coutume de l’esclavage domestique sous couvert de mariages d’intérêt. Les passages les plus vibrants d’indignation du monologue de Robicheaux demeurent toutefois ses allusions à la chaise électrique, quels que fussent les crimes commis par les condamnés des deux fois où il dut assister à son utilisation. Pour poursuivre le jeu inévitable des ressemblances avec les vingt-deux tomes précédents, Clete agit toujours en éléphant dans un corner Bernardeau ; coiffé de son éternel pork pie hat, le malabar à la morale de saint laïc est cette fois obnubilé par la mémoire des camps de la mort, et trouvera de quoi nourrir sa fureur.

Dix minutes plus tard, tandis que je me dirigeais vers la sortie du complexe en brique rouge, je me demandais quel bâtiment avait abrité la chaise électrique, baptisée Old Sparky par des gens qui pensaient que le comble de l’humour consistait à raser le crâne d’un être humain, à lui fixer sur la tête un casque de métal et à le faire frire vivant. Une fois de plus, je me demandais aussi si la totalité de notre espèce descend bien de la même mixture antédiluvienne. Je suppose que nos origines sont bien plus diverses, et je suis persuadé que la vérité terrifierait la plupart d’entre nous. Et si nous devions accepter le fait que, lors de nos instants les plus amoureux et les plus romantiques, nous descendons de la semence d’un lézard ? Que nous avons au coin des yeux les écailles d’un serpent, que le goût du sang peut s’éveiller quand les lèvres de l’enfant trouvent le sein de sa mère ?

Souvent moins spectaculaire, celle de Dave demeure bien ancrée en lui. Couplée au manque d’alcool, auquel son rapport érotique – digne de James Lee Burke himself, ex-« plus grand ivrogne de Louisiane » revendiqué – est une nouvelle fois rappelé, elle donne lieu aux habituels accès de rage sèche dont les imprudents feront les frais. Ce canaillou de Robicheaux, « sybarite » aux multiples veuvages, se sent d’ailleurs toujours attiré par des femmes en détresse dont il voudrait – autant que possible – éviter de profiter. Burke excelle comme d’habitude à donner vie à ses seconds rôles, dont l’inévitable grand méchant ploutocrate ; on lui préferrera en cette occasion l’intriguant Marcel LaForchette, pauvre diable moins éloigné de Robicheaux qu’il ne l’aurait cru, un curé progressiste, très « Vatican III », une stripeuse à l’étonnante rectitude spirituelle, un flic des Moeurs pourri comme il se doit qui conserve un vague fond d’éthique professionnelle et un horripilant touche-à-tout de talent versé dans les combats canins et le proxénétisme. Sans compter la présence presque coutumière d’un exécuteur surnaturel, cette fois à tête de serpent, plus proche du démon qu’on invoque que du nettoyeur sous contrat.

En terrain familier et aimé

Le vague reproche que je hasarderai ici concerne justement la dimension onirique d’Une cathédrale à soi, que l’auteur choisit de pousser plus loin encore qu’à son habitude, notamment lors du grand final. Affaire de goût, en ce qui me concerne, qui ne vient guère entamer l’impression d’ensemble, celle d’un énième retour en terrain familier et aimé. Les commentaires sociologiques de James Lee Burke sur la légendaire hospitalité des Acadiens valent aussi pour ses bouquins, toujours empreints de la même justesse de ton et d’une force littéraire inchangée au fil des ans. On revient à Dave Robicheaux comme au gombo d’écrevisses ou au po’boy aux huîtres frites : en espérant très fort que ce ne sera pas le dernier.

Dix minutes plus tard, Clete termina son gombo qu’il fit glisser avec une Bud, et s’essuya la bouche avec une serviette en papier. « Est-ce que tu savais que la Louisiane a le taux de maladies cardiaques et vasculaires le plus élevé du pays ?

– Tu poursuis la tradition ?

– C’est toujours mieux qu’un bol de corn flakes dans le Dakota du Nord. »

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