Entretien avec Mattias Köping, auteur du Manufacturier

 

Nous sommes en Gaule, en 2019, et une maison d’édition, récente de surcroît, semble résister à la morosité du marché du livre. Baptisée Ring, elle se concentre sur des thèmes d’actualité à forts relents de scandale, dans une veine volontiers critique de la démocratie libérale moderne que ne renierait pas un Michel Houellebecq sous Captagon – la comparaison n’est pas fortuite, puisque son ancien éditeur Raphaël Sorin en est le directeur littéraire. Bien des essais, fictions et bandes dessinées estampillés Ring, même couronnés de succès, sont régulièrement boycottés en librairies, certains de ses auteurs se virent déprogrammés ou agressés en festivals, et ses locaux parisiens furent vandalisés à deux reprises.

Et le roman, dans tout ça ?

Contournant les médias traditionnels, la maison a investi dans une promotion atypique, très présente sur les réseaux sociaux et diffusant des bandes-annonces filmées de ses titres phares. À ceux qui taxent Ring d’être « néo-réac », son fondateur rétorque qu’il édite Zineb El Rhazoui, Jimmy Page et Julian Assange aussi bien que Marsault et Laurent Obertone, et se borne à « rendre compte de la réalité brutale d’une société en extrême mutation ». Admettons.

Et le roman, dans tout ça ?  Ring s’est fait une spécialité de dénicher les pépites du thriller français contemporain, bien en ligne avec sa politique éditoriale d’ensemble : si la Série Noire et Rivages dominent l’équivalent de la scène rock traditionnelle, eux veulent être la référence du metal extrême. Parmi les nouvelles coqueluches des blogs spécialisés francophones, l’ancien militaire et polytoxicomane Ghislain Gilberti, ou le Havrais Mattias Köping, remarqué en 2016 pour son premier opus Les démoniaques, une plongée dans le monde riant de la prostitution des mineurs, réservée à un public averti.

Un pavé de 549 pages, servi saignant

Il récidiva l’an dernier avec Le Manufacturier, dédié à l’importation dans l’Hexagone des conflits d’ex-Yougoslavie, qui requiert de son lectorat un estomac tout aussi blindé. (NB : Oui. Vraiment). Mais jamais l’audace et la crudité ne furent les gages d’une littérature de qualité, et j’abordai ce beau pavé de 549 pages servi saignant avec moins de crainte que de circonspection. Qu’ils y viennent.

« Les égouts de l’Histoire débordaient.

S’en échappaient des tueurs que nul scénariste de film d’horreur n’aurait jamais osé concevoir.

Comme ceux qui l’inspiraient, le Manufacturier se livrait aux pires atrocités. Torquemada s’était penché sur le berceau de ce type. Il osait tout, avec le matérialisme bien terrestre des tortionnaires de haut vol. »

Janvier 2017. Prédateur impitoyable réputé pour ses manières de sociopathe, le capitaine Vladimir Radiche, alias « Zéro », dirige la brigade criminelle du SRPJ du Havre. Ce solitaire honni et craint par ses pairs s’intéresse de près au meurtre d’un petit vendeur du clan Khaledzaoui, l’un des deux gros dealers de la ville. À quelques encablures de l’Hôtel de Police, le souteneur Gojko dirige ses gagneuses à la schlague ; les revenus des passes sont  versés à la cause de la « Grande Serbie ».

Köping, DOA : même combat ?

En Lozère, Milovan Horvath se décide enfin à témoigner pour que soit retrouvé Dragoljub, chef des soudards qui exterminèrent sa famille croate et le laissèrent pour mort un jour de novembre 1991. Il contacte à Belgrade l’avocate Irena Ilić, connue pour ses succès dans la traque d’anciens criminels de guerre. Dans les entrailles du dark web, les plus pervers des initiés attendent fébrilement de payer en bitcoins le prochain snuff movie de celui qu’on appelle le Manufacturier. Les restes de son chef d’oeuvre sont retrouvés dans une banlieue du Havre. Et le buffet froid qui s’ensuit prend des proportions dantesques.

« Voilà ! Bien ! Tu as compris l’essentiel : on n’a pas besoin de vrais motifs pour massacrer des gens. Des prétextes suffisent amplement. Et au fil du temps, tu n’as même plus besoin de prétexte. Le plaisir prend le relais. »

Je confirme que Mattias Köping ne retient guère ses coups. Mais l’attrait principal du Manufacturier reste son tempo frénétique, ainsi que l’intelligence de sa construction. Stylistiquement comme sur le fond, les similitudes avec un DOA – auteur des remarqués Pukhtu et Lykaia – sont légion. Pas de mauvaise graisse dans la syntaxe, une phrase nerveuse et efficace, la précision en prime. Des dialogues qui sonnent juste, jusqu’à pousser loin l’usage de l’argot et des accents. Des tableaux très visuels et une mise en scène quasi cinématographique. Une documentation ultra complète sur les lieux visités, le traffic de drogue, les guerres des Balkans et les procédures ou l’organisation des services de police aux niveaux local et national. Voilà pour ce qui devrait faire consensus parmi les amateurs du genre. Et puis, il y a le reste.

De puissants effluves d’une littérature noire à l’ancienne

Quel que soit leur camp et leur complexité, les personnages du Manufacturier sont rarement aimables ; la fascination qu’ils exercent immanquablement ne satisfera pas le lecteur en demande d’empathie. Le raffinement avec lequel l’auteur pousse à leur paroxysme les descriptions d’actes de violence physique, sexuelle ou psychologique, mais aussi les effets dévastateurs de la vieillesse, la maladie ou la consommation de drogue, est presque inédit, parfois à la limite de la complaisance pure et simple.

« Une fois de plus, même les nazis trouvaient ça insane. Cela vous indique le degré de folie de ces hommes. »

Se pose alors la question de l’intention : on peut hasarder l’hypothèse que, comme souvent chez Ring, l’auteur s’emploie à nous alerter sur le réel, et les angles morts des médias et de la littérature traditionnels. Et que tous les moyens soient bons. Les très rares moments de répit sont vécus comme d’authentiques bizarreries. « Elle logeait en pension complète, un établissement moderne et agréable, excentré et au calme, à un kilomètre à peine d’ l’hôpital de Knin ». Vous n’imaginez pas le soulagement que cette bête phrase me procura, instant de réconfort perdu dans un océan de noirceur.

Un message tout aussi inducteur de chocottes que l’histoire elle-même

J’ai vécu en bonne partie la lecture du Manufacturier comme je lisais, gamin et frissonnant, les ouvrages présentés par Gérard de Viliers empruntés en loucédé à mon Papa. Cette comparaison-là n’est pas péjorative en soi : on sait depuis longtemps que de belles plumes, Philippe Muray en tête, écrivirent sous pseudonyme certains tomes de S.A.S ou Brigade mondaine. Il s’agit plutôt d’une impression d’ensemble : violence réaliste et sans concessions, souvent cruelle, dépaysement – oui, c’est aussi le cas pour Le Havre -, passages à la limite du placement de produit de luxe – ici, un déjeuner au restaurant du Georges V -, descriptions poussées du goût douteux des truands, et relégation quasi systématique des personnages féminins au rang d’objets – au mieux – malmenés (parfois métaphoriquement, comme ces barres rocheuses qui s’ouvrent « comme les jambes ouvertes d’une immense femme de granit »).

« Y a que les moutons qui marchent dans les clous, Lartignan. Et même si c’est l’immense majorité, ça reste quand même des moutons. Le justice et la loi sont les palissades qui les maintiennent dans l’enclos. Peur des voyous, peur des flics, peur des radars, peur des impôts, peur des mots plus hauts que les autres. Les mecs comme nous sont là pour vérifier l’état des barrières et maintenir le grand troupeau à l’intérieur. À leur façon, les salopards en font autant. Ils les maintiennent parqués dans leur effroi et les tondent. Être un fumier est juste une question de volonté et de point de vue. Pousse à bout toutes ces victimes, exploite-les, viole leurs femelles, bats-les, vole-les. Réagissent-ils ? Non. Ils se soumettent. On nomme ça bonne éducation, respect de la loi et autres conneries. Moi, j’appelle ça lâcheté. Et nous sommes les gardiens de ces multitudes ébahies. Voilà pour la loi et la justice. J’ai peut-être plus de respect pour les criminels, finalement. »

Plutôt qu’à l’avant-garde d’un thriller moderne, Le Manufacturier appartiendrait ainsi au haut-de-gamme d’une littérature noire à l’ancienne remise au goût du jour, gonflée de testostérone, mais dont il faut préciser ici qu’elle séduit quantité de lectrices chevronées de la blogosphère. Son message politique s’avère assez clair, et tout aussi inducteur de chocottes que son histoire elle-même. Il s’exprime clairement au travers du personnage du Turc (« Société de lâches dégénérés, terrifiée par les maux qu’elle aurait dû combattre par les armes, amenée fort logiquement à disparaître à courte échéance. En Turquie, Mehmet n’aurait pas fait un centième des conneries qu’on lui reprochait ici, en s’excusant presque. Il aurait été tabassé à mort dans une sombre ruelle d’Istanbul, par des flics brutaux »). Comme de celui de Lartignan, chef des stups du Havre (« il n’y avait jamais eu autant de came produite et consommée dans le monde »).

Dites-nous tout, Mattias Köping

Voire de la critique de la loi Valaud-Belckacem, accusée d’aggraver les effets néfastes de la prostitution plutôt que les résoudre (« le marchandage des corps s’était aggravé. Il était devenu plus pernicieux et plus violent »).  De la fascination croissante du public pour la surenchère de contenus obscènes (« L’espèce humaine admirait ses convulsions en direct, partout et tout le temps, filmant sa fin prochaine sans rien tenter pour l’empêcher »). Du danger que représente la survivance ou le retour du sentiment religieux exacerbé (« Un vrai dieu appelle toujours au massacre. Il est exclusif, jaloux, intolérant, violent. Les guerres de religion… ne se sont jamais arrêtées »). Ou de l’Union Européenne, dont la porosité libérale et le cynisme matérialiste offre de fabuleuses perspectives aux loups programmés pour dévorer les agneaux (« L’UE était une putain vérolée, aux cuisses largement ouvertes, offerte à la pine conquérante des criminels internationaux, et qu’il suffisait de besogner à sa guise »).

Une société incapable de contempler et reconnaître sa part d’animalité est en péril, livrée à ceux qui n’hésiteront jamais à en tirer profit. Et ce ne sont pas nos politiques et fonctionnaires, récompensés dès qu’ils balayent sous le tapis la moindre éruption d’un réel effrayant, qui pourraient nous sauver la mise. Tel est le propos infiniment sombre du Manufacturier. Il importait, après cette expérience captivante mais perturbante entre toutes, très en ligne avec la supposée ligne éditoriale de Ring, de recueillir le point de vue de son architecte Mattias Köping. Merci à lui, donc, de s’être livré à l’exercice, de façon bien plus joviale et volubile que sa prose le laissait imaginer. Sa gentillesse et son approche très artisanale de l’écriture rappellent beaucoup celle d’un Stephen King.


 

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Crédit photo : Ring

 

130 livres : Mattias Köping, Le Manufacturier est votre second roman. Pouvez-vous en dire plus sur ce qui vous a amené à l’écriture ? Avez-vous eu une ou plusieurs vies liées à la réalité que vous dépeignez – police, justice, médias, etc. ?

Mattias Köping :  Je ne suis pas auteur à plein temps, et je ne compte pas le devenir. C’est une carrière très angoissante que je n’envie pas aux intéressés, même si j’apprécie certains aspects de la vie d’écrivain, notamment les échanges avec les lecteurs. Ma vie et mon métier sont tranquilles, et très éloignés de ce que je décris dans mes romans. Pour moi, l’écriture est une sorte de démangeaison ponctuelle plutôt qu’un plaisir ou un besoin viscéral – je peux passer des semaines ou des mois sans écrire. La recherche m’intéresse tout autant, et j’y consacre beaucoup de temps. J’ai écrit deux ou trois romans il y a bien longtemps, des polars, que j’ai bazardés. Et puis je m’y suis remis treize ans plus tard, avec Les démoniaques. Je ne comptais même pas l’envoyer à un éditeur, c’est mon épouse qui m’en a convaincu, pour éviter des regrets éternels ! Je ne connaissais pas Ring, mais un minimum d’informations m’a convaincu que le ton du roman était celui qu’ils recherchaient. Et ils ont pris le texte.

Quelles ont pu être vos inspirations, en particulier dans le roman noir ?

Je lis de tout, et pas spécialement des polars ou du roman noir. J’aime bien ce que fait Michel Houellebecq, son regard sur l’époque. En général, les œuvres les plus déjantées sont celles qui m’intéressent le plus, comme celle de Céline. Les dystopies également : on s’aperçoit aujourd’hui de la pertinence d’un Orwell, la surveillance généralisée, le penchant irrépressible qu’a l’Homme de faire le mal et se repaître de son spectacle. Les réseaux sociaux n’ont rien ajouté au mal en soi, mais lui ont donné une formidable caisse de résonnance. Comme Orwell, les écrivains sont souvent clairvoyants. Et puis je m’intéresse énormément à l’actualité locale, française ou internationale. J’ai par exemple beaucoup appris sur le dark net, même si je ne m’y suis jamais rendu. Hors de question de gonfler les statistiques des sites des pires cinglés ! Visiter les pages dédiées à certains gangs de narcotrafiquants mexicains sur le web classique m’a suffi…

Philip Kerr, dans son travail de romancier sur la Seconde Guerre Mondiale, trouvait déjà une ambiance particulière et un niveau de cruauté encore accru aux événements des Balkans (La dame de Zagreb) par rapport au reste de l’Europe. Qu’est-ce qui vous a spécialement intéressé dans les conflits d’ex-Yougoslavie ?

J’avais vingt ans quand la dernière guerre a éclaté là-bas. Elle m’a marqué. Les images diffusées au journal télévisé étaient saisissantes, beaucoup plus crues que celles montrées aujourd’hui. En commençant mes recherches, je me suis aperçu que même le gouverneur mis en place par l’Allemagne nazie pendant l’occupation avait dû mettre le holà sur les exactions commises par leurs alliés Oustachis croates : elles étaient contre-productives, convaincant les populations de rallier les Tchetniks serbes ou les Partisans de Tito. D’une façon générale, les ardoises entre les protagonistes des Balkans remontent à des siècles, et expliquent la perpétuation de bien des haines jusqu’à notre époque. Il y a peu de raisons que cela s’arrête un jour… D’ailleurs je n’ai pas cherché à rétablir l’image de tel ou tel « camp » – à ce sujet, les Serbes en veulent encore beaucoup à la France, alliée historique, d’avoir participé à leur diabolisation de l’époque, alors que le président croate Tudjman brandissait l’ancien drapeau des Oustachis en toute impunité. Je retiens de tout ce que j’ai appris qu’il est inutile de compter les points, donc je les renvoie dos-à-dos.

Le sujet du Manufacturier, l’importation de la guerre des Balkans en France, est une réalité. Déjà, à l’époque, les spécialistes alertaient sur la probable arrivée de criminels endurcis sur le territoire français dès la fin des opérations militaires. Une part importante des Kalashnikovs si prisées des voyous de nos cités vient directement d’ex-Yougoslavie. Et les Albanais sont très présents dans les réseaux de prostitution implantés dans l’Hexagone. Pour moi, la question méritait donc d’être traitée.

Sur votre écriture elle-même : vous êtes-vous fixé des principes ou objectifs particuliers sur la construction des phrases, le rythme, le vocabulaire ? Comment construisez-vous vos romans ?

Je compare mon travail à celui de l’artisan qui construit patiemment un meuble. Je ne sais jamais où je vais. En général, je démarre d’une situation que je visualise parfaitement, à partir de laquelle je déroule l’intrigue. Pour Les démoniaques, c’était le chapitre 2. Pour Le Manufacturier, c’est la scène du transformateur. Il m’arrive d’aboutir à des impasses, et de devoir faire volte-face. J’ai encore plusieurs dénouements en tête au moment où 95% du matériau est déjà prêt. Le style que j’utilise est très naturel chez moi. L’écriture d’un roman noir doit être soignée, sans être de la recherche littéraire pour autant. De mon propre chef, j’ai un peu réduit les descriptions des Démoniaques parce qu’elles nuisaient au rythme de l’action. Pour Le Manufacturier, le texte publié est très proche de sa version d’origine.

Le parler des cités ou celui des flics du Manufacturier est assez saisissant de réalisme, comme d’ailleurs les autres aspects du roman. Sur quoi vous êtes-vous fondé pour le retranscrire aussi fidèlement ?

Il faut adopter une langue cohérente avec le profil des personnages, et les laisser vivre leur vie. Le parler des cités évolue très vite, et l’on m’a fait remarquer que certaines expressions étaient déjà un peu datées. Il y a beaucoup de grossièretés dans Les démoniaques, mais elles correspondent au milieu et aux personnes concernés. Beaucoup de polars et séries policières grand public sonnent faux, car ils sont trop lisses. Je refuse pour ma part le hors champ, pour l’action comme pour les dialogues. À l’écran, quand quelque chose d’insoutenable va se passer, on filme la porte qui se referme dessus. Mais le sujet n’est pas la porte ! Seul un Kubrick, dans Orange Mécanique, s’était permis une grande fidélité au texte d’origine de Burgess, phénoménal de richesse langagière. Et encore, le film a vieilli. En général, l’écriture permet d’aller beaucoup plus loin que l’image. Elle permet aussi, pour le lecteur, de choisir de s’arrêter à temps s’il n’est pas en phase avec ce qu’il lit, sans subir une image qu’il n’oubliera jamais.

Les protagonistes du Manufacturier sont rarement aimables. Quel est votre rapport avec eux ? Vous cherchez manifestement à comprendre ces salopards le mieux possible, mais les aimez-vous ?

Je laisse vivre les personnages, sans me censurer sur leur attitude ou leur expression. Ils m’intéressent énormément, même si je ne les aime pas plus que le lecteur. L’important est qu’ils sont des personnages de fiction, ils ne sont pas moi ! Je ne crains pas d’y être assimilé. Les personnages principaux du Manufacturier sont souvent détestables et amoraux, mais c’est le cas de beaucoup de vrais salauds. Quand on observe le réel, on trouve plus barbare qu’eux. J’ai d’ailleurs appris un principe important en questionnant des spécialistes en psychologie criminelle : la plupart des pires ordures qui soient ne sont pas des fous cliniques. Ils ont la notion du bien et du mal, et choisissent le mal de manière délibérée.

Vous avez dit que l’écriture du Manufacturier était un défi lancé à vous-même. Vous êtes-vous senti évoluer pendant son écriture ? Existe-t-il un risque de devenir complaisant, blasé ou insensible aux extrémités que vous décrivez ?

Il m’arrive d’écrire un passage particulièrement éprouvant, et de ne plus pouvoir reprendre le texte pendant des semaines. Mais je n’ai pas de dilemme moral : si les témoignages existent, si l’on a la certitude que de tels faits ont bien été perpétrés, alors on peut les rapporter. J’ai consulté assez d’archives du Tribunal Pénal International de La Haye pour savoir que je n’ai rien exagéré, aussi insoutenable que puissent être certaines descriptions. Il ne s’agit pas de choquer, mais d’être à la hauteur du sujet que j’ai choisi. Comme disent les Américains : « Show, don’t tell ». La société édulcore la violence. Mais avec un peu d’intégrité, on peut affirmer que si le Colonel Moutarde a tué quelqu’un avec un chandelier dans Cluedo, il a forcément laissé des traces assez pénibles à regarder… Et une fiction, même ultra réaliste, reste une fiction, alors qu’un fait divers est épouvantable. Dans mes romans, les femmes subissent des traitements très dégradants, mais là encore ils reflètent la réalité. Et encore : ce qu’on inflige aujourd’hui aux gamines du Nord-Kivu dépasse de loin ce que je raconte, moi.

Cela dit, la question de la complaisance dans la relation de la violence reste clé : j’y pense en permanence lorsque j’écris. Les réactions des lecteurs sont très intéressantes. Certains ont été choqués, d’autres ont jugé Le Manufacturier conforme à leurs attentes, d’autres encore ont presque été déçus, vu les annonces… Les seuils de tolérance sont très variables au sein de mon lectorat.

Vos deux premiers livres sont durs, explorant la cruauté de l’Homme et la noirceur des âmes. Seriez-vous intéressé par d’autres registres ?

Je ne l’exclus pas. Là encore, ça part de scènes que je visualise ; j’en ai une ou deux en tête, qui pourraient bien donner des livres de genres différents. On ne sait jamais…

Avez-vous eu des retours de la part d’acteurs ou victimes du conflit yougoslave ? Si oui, quels sont-ils ?

Sur des salons, notamment, j’ai pu croiser des militaires ayant participé à cette guerre qui m’ont affirmé « On s’y croirait », notamment le passage sur l’opération de la poche de Medak. C’est évidemment très satisfaisant pour moi. Idem pour des personnes originaires de là-bas. Ce que j’en retiens, plus que le jugement de valeur – souvent positif – sur le bouquin, c’est que ces personnes nourrissent un fort ressentiment vis-à-vis des autres communautés que la leur. Encore une fois, nous n’avons vraiment pas idée, vu d’Europe Occidentale, de la brutalité des relations entre Orthodoxes, Catholiques et Musulmans des Balkans.

Les personnages qui ont survécu au Manufacturier pourraient-ils apparaître de nouveau dans de futurs romans ?

La fin ouverte du Manufacturier répondait pour moi à une nécessité : celle de montrer que la guerre et la violence entre ennemis séculaires se poursuivront toujours sur d’autres théâtres d’opérations, même si elles sont jugulées par endroits. Cela ne signifie pas que les survivants en question apparaîtront dans de prochains livres. Rien n’est impossible, mais ce n’était pas, dans mon esprit, le premier tome des aventures de X ou Y…

Le propos principal du Manufacturier consiste-t-il à montrer sans fard comment les pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire et médiatique s’organisent de concert pour occulter le réel, dès lors qu’il dérange trop ?

Je crois dans les méfaits d’une trop grande maternisation des personnes par l’État. Il assiste et protège sans doute trop. Les statistiques sur la criminalité le démontrent : la violence augmente de nos jours, et elle est intolérable. Il faut la montrer, sans l’aseptiser. La littérature peut et doit prendre ce risque-là… tant qu’on l’y autorise. L’exemple américain des « sensitivity readers » est assez effrayant, de ce point de vue. Ce sont des lecteurs chargés par les éditeurs d’identifier la moindre offense potentielle à toute population supposée, en vue de la supprimer. Par exemple, on ne pourrait plus évoquer un chien handicapé pour ne pas blesser des humains qui le seraient. C’est délirant. Ce que j’évoquais sur les JT est authentique : paradoxalement, les médias traditionnels édulcorent la violence, alors que les jeunes peuvent désormais trouver par eux-mêmes des images ultra traumatisantes sans aucune mise en perspective.

Beaucoup de signaux concernant l’état de la société et du monde – tels l’écologie, l’accès à l’eau potable, la toxicomanie ou la criminalité violente – virent aujourd’hui au rouge. Même si je suis quelqu’un d’affable, qui aime rire, je reconnais volontiers être un vrai pessimiste. Cela se ressent dans mes romans, et en avoir conscience me permet parfois de penser contre moi-même. Dans tous les cas, l’humanité va devoir résoudre beaucoup de questions cruciales à brève échéance. La littérature ne doit pas les occulter.

Omniprésente, la violence du Manufacturier est rarement un combat à la loyale, voire un combat tout court. Même si le personnage de Vladimir Radiche est un pratiquant d’arts martiaux et de sports de combat, on assiste plutôt, jusqu’au dénouement, à l’application systématique d’une implacable loi du plus fort. Le combat à la loyale hors d’un ring est-il une pure illusion de film hollywoodien ?

Dès Homère ou Chrétien de Troyes, comme dans la plupart des westerns, on a héroïsé et esthétisé la violence. C’est un mensonge : dans les batailles, l’objectif est toujours de survivre aux dépens de l’adversaire, et tous les moyens sont bons. Dans le sport, en full contact comme en rugby, la violence est un rituel fondé sur des règles qui n’a pas grand-chose à voir avec les règlements de comptes ordinaires entre truands. Là, on est à cinq contre un, et le bonhomme tout seul dérouille. C’est comme ça que les choses se passent, et pas autrement.

Lors d’une précédente interview, vous avez évoqué votre intérêt pour le Mexique. Quel pourrait être un angle neuf de romancier par rapport à celui de Don Winslow (La griffe du chien, Cartel) sur la situation du pays ?

Pour être honnête, je possède l’un de ces livres de Winslow, mais je ne l’ai pas encore lu. Je ne sais d’ailleurs pas si je le lirai avant d’avoir écrit mon propre bouquin sur le sujet, histoire de rester vierge de trop d’influences sur la question. Pour l’instant, je me documente sur le Mexique, mais comme je l’ai déjà dit les recherches sont une passion en soi et il n’est même pas dit que j’en ferai un livre…

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