Pukhtu, DOA

 

Sans même évoquer le peu de considération accordé chez nous à la littérature de genre, être à la fois français et amateur de polars peut devenir à la longue une expérience douce-amère. On se régale tantôt d’auteurs dont on apprécie autant le travail sur notre langue que des intrigues et une lecture du monde qui nous sont proches – pour rappel, le dernier Hervé Le Corre est excellent -, tantôt d’épais « page-turners » énormes par leur ambition et leur complexité… mais jamais des deux à la fois. Parce que la seconde catégorie est forcément américaine, plus ou moins bien traduite de surcroît. On ferait donc facilement son deuil de l’idée d’un méta-polar à la française.

Gône, baby. Gône.

Le remède à cette triste résignation tient en trois lettres : DOA, pour Dead On Arrival, hommage à un mythique film noir des années 50. C’est le pseudonyme d’un auteur lyonnais dont la Série Noire a sorti en mars 2015 puis octobre 2016 les deux volets de ce qui restera peut-être comme son magnum opus : Pukhtu (primo et secundo). Comme beaucoup des ombres qui traversent son oeuvre, l’homme cultive le mystère autour de son identité. On sait juste de lui qu’il fit son service militaire chez les paras, exerça le métier de producteur de jeux vidéo, fut scénariste pour Braquo, et qu’en tant que romancier il dévore une quantité déraisonnable de publications spécialisées, et entretient des réseaux dans le renseignement, l’armée et la police. Ajoutons qu’il aime le vin.

Une ribambelle de critiques et blogueurs ont déjà comparé DOA à James Ellroy ou Don Winslow, excusez du peu. Et c’est très juste. De part et d’autre, des histoires massives construites sur des plans éminemment complexes. Côté Winslow, le sens du détail, une documentation obsessionnelle et la volonté de comprendre et restituer le chaos du monde. Côté Ellroy, l’épaisseur psychologique des personnages, l’inscription dans la tradition du roman noir et une écriture sèche et précise, entièrement tendue vers l’efficacité.

Des clandestins en plein « choc des civilisations »

Sur ce dernier point, DOA reconnaît aimer de plus en plus la concision et affirme « n’avoir aucune confiance en son style », ce qui le conduit à intellectualiser au maximum sa façon de dire les choses. Ainsi, ses phrases tendent à se raccourcir pendant les scènes d’action pour créer un « effet tunnel » qui rappelle la réduction instinctive du champ de vision des combattants. On salue l’impact de toute une discipline que l’on imagine très coûteuse en temps : chaque mot a son poids, et bien peu de choses dépassent.

Après Citoyens clandestins et Le serpent aux mille coupures, Pukhtu vient clore le Cycle des clandestins, consacré aux barbouzeries mondialisées de l’après 11 septembre. Ce qui constitue la colonne vertébrale de l’ensemble est la mutation progressive de personnages jetés à leur corps défendant dans le grand bain du soi-disant choc des civilisations, entre coups de Jarnac, trahisons diverses et variées, franchissements de lignes jaunes en vrac et surenchère de vengeances de moins en moins défendables.

Spy vs spy, en VF

Chaque acteur a sur la conscience de quoi remplir un utilitaire, du Kangoo au porte-containers. Le propos de DOA est de montrer que la plupart de ces sagouins, à défaut d’honorer quotidiennement le genre humain, n’agissent pas de manière gratuite, mais dans des champs de contraintes totalement dépourvus de sorties par le haut. Que même les grands pros travaillent du chapeau. Et que la rédemption peut revêtir des atours inattendus.

Citoyens clandestins narrait le démantèlement d’un réseau islamiste en France dans le contexte pré-électoral si particulier des années 2001 et 2002, rendu plus sensible encore par la volonté des terroristes d’utiliser une arme chimique récupérée chez Saddam Hussein… mais d’origine française. Le déclencheur d’une hallucinante guerre du renseignement entre les réseaux de la Défense, réputés ne jamais intervenir sur le territoire national, ceux de l’Intérieur, et la presse. Au bout de leurs chaînes de commandement respectives, trois pions tentaient de faire leur job proprement.

Le lynx, le renard et la belette

Fennec, un militaire infiltré chez les barbus, supportait de moins en moins bien d’être manipulé de toutes parts, sa nouvelle condition de marionnette apportant un écho douloureux à son passé de fils de harki. Amel était une jeune diplômée du CFJ avide de grands reportages, vite tombée sous la coupe d’un vieux briscard du métier, récipiendaire de fuites étrangement opportunes. Alors que Lynx, sociopathe mélomane et parfaite machine à tuer, incarnait la raison d’État sous-traitée à de discrètes officines privées.

Pour profiter pleinement des 1317 pages – hors annexes – pour 1,6 kilos – hors coffret – de Pukhtu, on ne saurait trop recommander de commencer par ce déjà copieux Citoyens clandestins, et d’enchaîner sur Le serpent aux mille coupures, dont les 236 pages glisseront comme un bonbon. Le parti-pris y est radicalement différent : une unité de temps, de lieu et d’action pour observer la collision improbable entre un spadassin en cavale, des mafieux colombiens, napolitains et marseillais, et une poignée de cul-terreux remontés contre un voisin trop basané à leur goût au fin fond du Sud-Ouest, autour de la bonne ville de Moissac. Aussi noir que jubilatoire.

Opération Shitstorm : élections, drones et mercenaires

Pukhtu rouvre en très grand la perspective de la saga : s’il s’attache principalement à l’Afghanistan, le roman déborde largement sur le Pakistan voisin – rappelant à quel point la distinction est souvent artificielle – mais aussi Paris, Toronto, Dubaï, la Côte d’Ivoire et jusqu’aux plages du Mozambique. Le choix de l’année de son déroulement est tout sauf fortuit : si des génies du marketing belliciste baptisèrent la première invasion de l’Irak « Desert storm », 2008 vue côté afghan ressembla très fort à une véritable tempête de merde.

Fin du second mandat de George W. Bush, intensification du recours au mercenariat privé alors que se désengage l’administration américaine, proximité des premières élections présidentielles locales, renforcement progressif des talibans depuis la chute rapide du régime du Mollah Omar, premiers signes de la crise financière à l’Ouest, usage intensif des drones avec des dégâts collatéraux à l’avenant : le contexte est propice aux débordements, et le décompte des victimes s’emballe.

Ah, et puis drogue, aussi

Enfin, conséquence directe d’une guerre interminable, de pouvoirs publics fantoches et d’une formidable concentration de profiteurs de tout poil, les idées pour ouvrir de nouveaux débouchés à l’héroïne afghane ne manquent pas. Le prodigieux désordre qui en résulte, ainsi que des affinités littéraires pour Kessel ou Kipling, voire un attachement sensible pour la rudesse de ses paysages et de ses peuples, font de l’Afghanistan de 2008 le terrain de jeu choisi par DOA pour boucler la trajectoire des héros cabossés de Citoyens clandestins.

On se contentera de préciser que Fennec, devenu Fox, a trouvé un emploi sur place côté américain, qu’Amel a grandi dans sa profession et souhaite régler des comptes avec une éminence grise plus puissante que jamais, tandis que Lynx… disons qu’on ne réveille certains prédateurs qu’à ses risques et périls. Un nouvel entrant rejoint le casting principal : le chef contrebandier Sher Ali, qui s’est sagement tenu à l’écart des conflits jusqu’à ce qu’une frappe américaine vienne tuer ses enfants, et provoquer son ralliement aux talibans. La figure charismatique de cet homme brisé, partagé entre un inextinguible désir de vengeance et une sensibilité radicalement opposée à l’obscurantisme religieux, est l’une des – nombreuses – réussites du roman fleuve qu’est Pukhtu.

Le nouveau méta-polar français

Attention toutefois au lectorat le plus sensible : DOA ne retient pas plus ses coups que dans les épisodes précédents. On peut aussi regretter un certain manque d’humour, en tout cas au premier degré. Mais je peux garantir que – entre autres – les dix à quinze dernières pages offrent clairement de quoi ricaner jaune. Autre réserve possible : la masse considérable de lieux, patronymes et abréviations, en dépit du glossaire, des cartes et des listes fournies en annexe, peut faire décrocher plus d’une fois de l’intrigue. Rien de bien dérangeant au moment de faire la synthèse de ce que m’a inspiré Pukhtu, pour moi le nouveau mètre étalon du méta-polar en langue française :

Mo-nu-men-tal.

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