La dame de Zagreb, Philip Kerr

J’ai déjà parlé ici des aventures de Bernie Gunther par Phillip Kerr, et le dernier tome La dame de Zagreb vaut bien son pesant de nougat glacé.

Pour mémoire, Bernie Gunther est un ancien flic et privé allemand, républicain fervent, qui constate la montée en puissance des nazis puis se retrouve rattaché de force aux services de renseignement de la SS jusqu’en 45… avant d’être embauché ou utilisé après-guerre par toutes sortes de réseaux d’influence dans des opérations liées à la traque ou la protection d’anciens dignitaires du Reich. Gunther est confronté de livre en livre à des intrigues politico-criminelles complexes dans lesquelles sont impliqués l’essentiel des grands noms historiques de la SS et de la Wermacht, et qu’il aborde moins en redresseur de torts qu’en témoin atterré d’une époque où règnent voleurs et psychopathes, en s’efforçant de la traverser avec le plus de dignité possible.

Les aventures de ce Phillip Marlowe d’outre-Rhin, indépendant et faussement cynique, aussi mélancolique que jouisseur, retracent de manière ultra-documentée – sans que l’érudition de l’auteur ne nuise au rythme de la narration – les épisodes plus ou moins connus de l’histoire du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale comme les liens entre nazis et industriels, la montée en puissance de la SD et de son chef Reinhard Heydrich, les pourparlers secrets entre l’Allemagne et les palestiniens, l’utilisation politique faite des charniers de Katyn, la rivalité dévorante entre les lieutenants de Hitler, les barbouzeries du Berlin de la fin des années 40, la filière d’exfiltration argentine et ses liens avec le péronisme, les prémisses de la révolution cubaine, etc. Comme toutes les puissances de l’époque, la France en prend pour son grade à l’évocation des camps d’internement du Sud ou de la veulerie snobinarde de nos arrière-grands-pères capitulards.

Le dernier tome traduit aborde les dossiers troubles des relations entre Suisse et Allemagne nazie, de la passion de cette dernière pour le cinéma, et de la guerre mondiale vue depuis les Balkans, qui aurait fait passer le front de l’Est pour un aimable tournoi international de belote slave. Au milieu de ce nouveau panier de crabes, Bernie Gunther tente une fois de plus de concilier ce qui reste de sa boussole morale, un instinct de conservation qui s’érode à mesure que se révèle l’absurdité du monde, et un goût pour les plaisirs terrestres qui devient dans le même temps de plus en plus insatiable. La convergence des différents arcs de l’intrigue à tiroirs est aussi soignée que d’habitude chez Kerr, et ses interactions avec un Joseph Goebbels épris d’une starlette ou l’intriguant fanatique de billard à cinq bandes Walter Schellenberg valent à elles seules la lecture de La dame de Zagreb. Sans oublier l’ironie jubilatoire d’un héros au meilleur de sa forme, tenu de faire un discours sur les techniques d’investigation criminelle les plus efficaces devant tout un parterre d’assassins nazis galonnés. Un régal.

A noter que les aventures de Bernie Gunther ne sont pas racontées dans l’ordre chronologique et qu’il vaut mieux en suivre l’ordre d’écriture. Ceux qui sont tentés devraient commencer par la Trilogie berlinoise, recueil de ses trois premières enquêtes.

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