Lykaia, DOA

 

En une décennie, et jusqu’à son chef d’oeuvre en deux tomes intitulé Pukhtu, DOA est devenu l’étalon-or d’un sous-genre du roman noir français consacré aux « barbouzes et barbus ». Des livres où l’on assassine, on bombarde, on torture et on exécute à tout-va, sans rien cacher de la hideur de telles exactions. Son nouvel opus Lykaia rompt de manière radicale avec ce sujet. Et c’est le premier bouquin auquel l’auteur se soit senti tenu d’ajouter un avant-propos dissuadant un lectorat trop sensible de tenter l’expérience. Avouez : ça fout les jetons.

Si 50 shades of Grey a émoustillé des légions entières d’inconditionnels – je cause pas inclusif, les lectrices auront corrigé d’elles-mêmes – du Mommy porn, il est au BDSM ce que la Savora est à l’amateur de cuisine épicée : de la putain de Savora. DOA, lui, aborde le Bondage-Discipline-Sado-Masochisme avec le jusqu’au-boutisme d’un Brett Easton Ellis explorant la psyché parfois joueuse des golden boys de Wall Street dans American Psycho. Bref : l’avant-propos est justifié.

Lykaia doit son titre à une coquetterie de son personnage principal, un chirurgien esthétique irrémédiablement abîmé par un incendie. Il est contraint à porter un masque de loup pour dissimuler un faciès de Malabar usagé, ainsi qu’à accepter des piges clandestines auprès de riches fétichistes de la mutilation. La scène d’ouverture, sise dans une boîte du Berlin underground ultra branché, vaut d’ailleurs son pesant de tripes à la mode de Caen. Le Loup narre un chapitre sur deux, l’autre suivant La Fille, une égérie mystérieuse et tatouée du milieu BDSM rencontrée lors de la soirée berlinoise.

Elle obsède rapidement le Loup, qui projette en elle les caractéristiques de son ex-femme et de sa fille adolescente qui le méprisent. Il la retrouve par hasard sur Internet, et la suit jusqu’à Prague. Les valises qu’elle traîne sont au moins aussi pleines ; c’est qu’on meurt facilement, dans son sillage. L’alchimie entre les deux est immédiate. Il n’y a guère besoin d’être versé dans leur hobby commun pour imaginer que ça finira très mal.

Faut-il lire Lykaia ? Le début du commencement d’un semblant d’intégrité oblige à conseiller à tout détenteur d’un estomac aisément réversible de passer son chemin. Aux autres, je dirais ceci : c’est avant tout un bel objet. Gallimard s’est surpassé. Ça se lit vite. 242 pages sans densité excessive. Et c’est très bien écrit. Peu de fioritures. Au scalpel, oserai-je dire.

Au-delà, on apprend des choses, notamment le nom savant du gode ceinture. Enfin, je vous le souhaite. Les personnages fonctionnent, en particulier celui de l’homme damné et détruit qui s’avance masqué. Il y a de la psychologie, et des émotions vraies, là-dedans. Après, sur l’échelle du beurk, on pète un score assez élevé. Et puis il y a le challenge sous-jacent, qui consiste à éviter toute érection – les lectrices auront corrigé, etc. – jusqu’au bout, faute de quoi l’embarras est possible. Lisez-le donc en votre âme et conscience. Les cinéphiles qui ont kiffé le Crash de Cronenberg y trouveront leur compte. Et bon courage aux autres.

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