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Je vous parle d’un temps que les moins de soixante-dix ans ne peuvent pas connaître, où les écrivains soignaient leurs autofictions au point de ne pouvoir être blâmés pour la supposée facilité du procédé. L’entretien donné par Maurice Pons et publié à la fin de Mademoiselle B. (1973) le confirme : l’homme se livre dans son texte en même temps que le romancier y exerce son art de « mentir vrai », comme le qualifiait Aragon, ce qui correspond absolument au principe de l’autofiction. Ici, l’auteur des Saisons brille autant dans la construction de son intrigue que dans le style (« substantifs pleins, adjectifs déliés » dit de lui un critique inspiré), sans même évoquer la profondeur des vérités mouillées d’acide qu’il livre sur son rapport tourmenté à l’écriture. Autant dire que l’affaire sonne mieux que quantité de tentatives autofictionnelles ultérieures. Elle a d’ailleurs ceci de remarquable que Pons, s’il affirma sur le tard que sa vie privée fut « complètement incohérente », s’appliqua à la garder secrète quand d’autres firent un atout commercial de la correspondance entre leur existence et leur œuvre.
« Ah ! vous êtes bien ici pour l’inspiration ! »
Combien de fois n’ai-je pas entendu sans broncher cette bourde tenace sortir de la bouche des agrégés de lettres, des revendeurs de voitures, des ingénieurs en informatique, levant les yeux vers les cimes des peupliers balancés par le vent sous le ciel ?
Ah ! Lamartine ! Quelle légende ! Quels dégâts !
Personne ne sait, personne ne veut savoir de quelle obstination forcenée dans le désœuvrement, de quelle contrainte, de quelle rigueur quotidienne il faut faire preuve, pour s’empêcher chaque jour d’écrire ! Et par quelles pathétiques conjectures, il arrive enfin, parfois, qu’une âme se mette à nu.
« Tes pages ! Tes pages ! » réclamait chaque jour Mme Bernanos à Georges – et le père de Mouchette, sous la contrainte, se dépouillait de sa substance pour nourrir ses enfants. »
Au commencement de Mademoiselle B., Maurice Pons vit seul dans le pavillon occupé autrefois par les gardiens d’un château démoli, cadeau de rupture de sa femme. Lui qui fut éditeur parisien est devenu écrivain reclus dans l’Oise, où il a délibérément cessé d’écrire – notons que l’auteur vécut soixante ans dans une résidence d’écriture normande ; il y mourut nonagénaire en 2016. Ses semaines sont égayées par Michèle, l’amante qui le rejoint le vendredi soir et n’exige rien d’autre de lui qu’une complicité sensuelle, et Fabien, son fils motocycliste au seuil de l’âge d’homme.
Un matin, Pons accompagne les gendarmes repêcher le cadavre d’un suicidé, qui s’avère un ingénieur quadragénaire « voué à porter, sa vie entière, l’uniforme de la médiocrité citadine ». Celui qui a donc vraisemblablement mis fin à ses jours fréquentait une certaine Mademoiselle B., célébrité de la région dont l’évocation rend mal à l’aise les locaux. Habitant une ancienne maison de garde-barrière sinistre, elle n’est « pas particulièrement jeune » ni « particulièrement belle », les cheveux blancs et couverte de froufrous également clairs, son allure passant pour distinguée dans ces alentours. Sa réputation y dépasse celle d’une putain ordinaire : elle est crainte. Des femmes se signent sur son passage.
Pons découvre dans la gazette locale que le repêché, dépressif, sera enterré dans un cimetière voisin. Il y croise la demoiselle, qui vient honorer le souvenir du défunt. Se renseignant sur elle, il s’aperçoit que plusieurs hommes du coin se sont supprimés alors qu’ils la fréquentaient… D’ailleurs Mademoiselle B. fut reconnue à sa naissance par un ouvrier alcoolique que sa virilité minuscule eût rendu incapable de se reproduire selon ses contemporains. Née en 1942, elle semble avoir deux fois 30 ans en cette année 1972… Pons, comme beaucoup, imagine qu’elle porte malheur, voire pire. En tout cas il enquêtera, et rien ne viendra infirmer ses hypothèses les plus surnaturelles, tandis que de toute part ses proches l’inviteront à en faire un roman.
Le moindre paragraphe de Mademoiselle B. est précis et élégant ; tout juste les pires scrogneugneus s’étonneront-ils de la répétition du mot « enchevêtrement » sur une même page. Point. On ne s’attend d’emblée ni au suspense, ni au tragique, mais Pons sait instiller ce qu’il faut de malaise pour les inviter peu à peu. Une lecture possible du roman est l’histoire d’un jouisseur porté sur l’oisiveté et finalement rattrapé par le malheur. Pour suggérer cette progression, l’humour à froid de l’auteur s’avère volontiers cinglant, tandis que son goût du putride, notamment lorsqu’il décrit des cadavres, rappelle Les Saisons. La scène où l’on remorque le premier macchabée concilie les deux à merveille. On trouvera peu d’équivalents à l’enterrement subséquent, où le goupillon devient un « phallus doré » qu’on lui tend pour une « étrange désinfection », l’interrompant dans la remémoration d’un troublant souvenir enfantin, ou à la manœuvre périlleuse consistant à récupérer un pendu au visage dévoré par des frelons. Quand survient un terrible accident de la route, « Les deux voitures semblaient s’être dévorées l’une l’autre. »
Les étranges événements ponctuant l’intrigue de Mademoiselle B. tranchent avec leur décor, une province engourdie et un rien cafardeuse conservant un charme certain aux yeux de l’exilé parisien qu’est Pons. À Jouff, Viormes, Vaudeville ou Montbrezon cohabitent franche convivialité et parfaite mesquinerie, lenteur de vivre et réjouissantes histoires d’alcôves.
À travers le silence du café de Mme Ham, je prêtai l’oreille au tic-tac de la pendule suspendue dans la cuisine, au-dessus de la cuisinière. Je la connais bien cette pendule. Avec l’ébrouement des chiens, le chuintement de la bouilloire, le frôlement des savates de la grosse tenancière, son carillon extrêmement ténu fait partie des bruits familiers de la maison. Bien souvent, à la fin de longs après-midi méditatifs, elle m’a soudain rappelé qu’il était temps de laisser dîner Mme Ham et son vieux mari, rentré couvert de boue et cassé en deux par les betteraves.
Mme Fijutte, sa femme de ménage, rythme son existence :
Voilà des années que, jour après jour, elle me prépare des soupes au lait infectes, des pommes vapeur tristes comme ses fesses, des biftecks mous et gras baignant dans le beurre. Chaque matin elle recommence sans se lasser, sans rien ajouter, le long récit de sa vie douloureuse. Elle me tient au courant, au jour le jour, de l’évolution de ses furoncles et de sa ménopause.
Si l’auteur a la dent dure lorsqu’il évoque la population du cru, il s’y mêle de bonne grâce, ouvrant son garde-manger et sa cave aux pompiers gendarmes, aidant à redécorer le bureau de poste, allant rituellement faire ses mots croisés au bistrot du village, lisant son courrier en compagnie de la factrice et rigolant comme un bossu avec les deux demoiselles standardistes du bourg, forcément au courant de la moindre histoire de fesses, ou le garagiste hongrois voisin de l’hôtel du coin qui en connaît lui-même un rayon sur le sujet.
Et la cruelle lucidité de Pons s’étend bien sûr à lui-même, qu’il imagine sa mort au volant – il adore la vitesse, les passages en voiture abondent – ou récapitule sa carrière d’écrivain. « Les jours de cafard, je prends un mètre à ruban et je mesure la longueur de mon rayon. En période de désespoir, je compte et additionne toutes les pages, je divise par le nombre de mes années, j’affecte des coefficients arbitraires. Je compare avec l’œuvre de Tolstoï. J’obtiens des résultats désespérants. » Plus loin, il concède qu’il lit désormais aussi peu qu’il écrit. Quand un pharmacien, grand lecteur à ses heures perdues, lui sauve la vie, il en profite pour le moucher impitoyablement :
Comment… savez-vous… que je suis… écrivain ? bredouillai-je en grimaçant de douleur ?
C’est de notoriété publique, fit-il, toujours sur le même ton froid. J’ai la télévision. Je lis les journaux. J’ai lu vos livres, que je n’aime pas beaucoup d’ailleurs. Je ne vois pas l’intérêt d’écrire des romans. Et votre langue n’est pas sûre. Mais ma femme se régale. Elle a des goûts décadents. Non, ce que vous avez fait de mieux peut-être, c’est votre édition du Voyage de Custine….
… dont Pons rappelle qu’il s’agit d’une triste œuvre de commande !
Ses secrets d’écrivain ont autrement plus de panache que bien des voyages autour du nombril commis aujourd’hui : « Je me souviendrai toujours d’une confession désenchantée que m’avait faite un soir, sous la lampe verte de son bureau, mon premier éditeur René Julliard : « Ah, cher Maurice Pons, me disait-il de sa voix douce et grave, nous faisons vraiment un curieux métier. Un métier qui consiste à acheter très cher du beau papier blanc, à le salir avec de l’encre, pour finalement le revendre à son poids de vieux papier ! » »
Pons jure volontiers – et c’est drôle – tout en livrant ses paradoxes revendiqués de presque vieux con qui s’assume, mais il sait rester vaguement honnête. Le Bic quatre couleurs, par exemple, semble constituer à ses yeux un pont trop loin dans la modernité.
Dans le veston du mort, les deux compères avaient déjà trouvé un peigne, une paire de lunettes, un trousseau de clés et toute une panoplie de stylos et de crayons qu’ils avaient disposés en éventail sur une marche de l’escalier. Il y avait parmi eux l’un de ces gros stylomines en métal épais, avec quatre billes de couleur, montées sur des tiges à ressort, qui se bousculent au portillon et dont chacune, à tour de rôle, chasse l’autre. Un engin détestable que le ministre des Affaires culturelles aurait dû, depuis longtemps, décréter de nocivité publique.
Plus généralement, on sent poindre une manière de déclinisme chez un homme dont on frémit à l’idée de ce qu’il dirait aujourd’hui de ses compatriotes.
Mes amis le savent bien : je suis très ferme sur les principes, mais très souple dans leur application. Je maîtrisai sans trop de mal mon indignation et pris sur moi de déchiffrer les quelques lignes qu’une main malhabile avait tracées, au crayon à bille, sur une feuille de papier quadrillé pliée en quatre. L’écriture, l’orthographe, la syntaxe, tout confirmait ma théorie sur l’analphabétisme endémique de la population française. Je prétends que 94,2 % des Français et Françaises âgés de plus de 14 ans ne savent pratiquement ni lire ni écrire.
D’ailleurs Pons n’hésite pas à reprendre un interlocuteur à la grammaire boiteuse, car il « ne manque jamais une occasion de militer en faveur de la syntaxe ». Et cependant on ne saurait taxer Maurice Pons de conservatisme, la guerre d’Algérie et l’anticolonialisme l’ayant poussé à s’encarter au PCF après une jeunesse de dandy de droite, même si le sujet n’est ici abordé que par la bande. De Gaulle est rondement rhabillé pour l’hiver (« un certain général de brigade qui occupa militairement l’Élysée »), il affirme « À vingt pas de distance, on sentait le réactionnaire » en évoquant un juge, et se revendique « loin d’être insensible au charme de la jeunesse, à sa liberté d’esprit et de mœurs ».
« Moi, la jeunesse me stupéfie. Quand je pense à ce que j’étais à leur âge : soumis, contraint, timoré, conformiste, j’envie et j’admire profondément les jeunes gens d’aujourd’hui, leur assurance, leur fabuleuse désinvolture ; leur indifférence à tout et leurs espérances insensées ; leur incroyable nonchalance et leurs féroces appétits. »
Inversement, le clergé ne trouve guère grâce à ses yeux : « L’Église de France bénéficie de dérogations à la loi et de privilèges exorbitants, obstinément préservés depuis saint Benoît de Murcie » ou bien « On sait comment les permis de conduire sont délivrés aux religieuses !(…) dans nos provinces, on est moins habitué à voir nos ecclésiastiques tendre la main pour donner que pour recevoir ! » Mais ses charges les plus fielleuses, voire les plus réjouissantes, touchent certains profils de hauts fonctionnaires opportunistes.
Toujours est-il qu’au reçu de la lettre comminatoire de Mgr Vontron, le sous-préfet Périllat, qui avait l’habitude d’obtempérer, obtempéra.
Comme la plupart de ses collègues qui commencent à occuper aujourd’hui, dans les ministères et dans l’Administration, des postes d’une certaine importance, Périllat était entré au ministère de l’Intérieur il y a une trentaine d’années, c’est-à-dire aux environs de 1942. Il avait obéi d’abord aux ordres et aux réquisitions des occupants allemands, puis il avait suivi les instructions des ministres gaullistes d’après la Libération. Il avait été un moment proconsul dans une de ces colonies baptisées « département ».
Nommé peu après en Algérie, il avait répondu aux injonctions du haut commandement militaire.
Fonctionnaire modèle et bon père de famille, il avait baptisé son premier fils Philippe (à cause de Pétain), le second Charles (à cause de De Gaulle). Sa femme venait d’avoir une petite fille qu’on appela Claude (à cause de Mme Pompidou). Périllat s’étonnait qu’une si exemplaire docilité n’eût pas fait éclore sur son képi une plus abondante moisson de feuilles de chêne. Il enrageait parfois à l’idée de finir sa carrière à la sous-préfecture d’une petite ville de province et tout juste chevalier de la Légion d’honneur. « Pas même la rosette ! » soupirait-il parfois, sur l’oreiller clandestin de Stéphanie ou de Brigitte. Il faut dire, à la décharge de l’Administration centrale, que la docilité de Périllat allait de pair avec une désarmante stupidité. »
Peut-être le romancier Pons s’applique-t-il à « mentir vrai » en se donnant le beau rôle lorsqu’il fait allusion aux femmes de sa vie, en tout cas le bougre en parle joliment, loin du registre sarcastique où il excelle. Il se fait émouvant à l’évocation de son ex-femme, partie s’établir loin après une carrière dans l’humanitaire. « Chaque fois que j’entre dans la salle du café, chaque fois que je m’installe sur le banc, le long du mur vert, devant l’étagère branlante aux verres multicolores, je retrouve le pâle visage de Marie-Claire, avec ses yeux immenses, si noirs, si brillants, si lointains, partis déjà, calmement, dans un autre monde. « Accompagne-moi là-bas, me disait-elle parfois, en posant sa petite main froide sur mon bras. Nous ferons le voyage ensemble. Tout doucement, dans la forêt. »
La relation avec sa bonne amie Michèle la forte en gueule, rationnelle en diable, est d’une autre nature. « Je passai dans la cuisine et revins bientôt, apportant sur un plateau rond deux bols de café au lait fumant. Je m’assis au bord du lit, le plateau en équilibre sur les genoux. Michèle se redressa, se cala contre l’oreiller. Ses deux seins nus avaient jailli des draps comme d’une armoire à linge. Elle étira les bras en bâillant, les coudes repliés en arrière, les aisselles foisonnantes, abritant leurs superbes bouquets de menthe noire. » Les temps ont certes changé… C’est elle qui lui fait la première la suggestion très meta d’écrire l’histoire de cette Mademoiselle B. qui le fascine tant, voire d’assouvir carrément ce qui prend des allures de fantasme morbide.
« Nous nous entendons bien. Mais il est évident que nous vivons l’un et l’autre dans un univers mental fort différent. Si notre « petit ménage», comme disent les amis, vient à capoter un jour, ce ne pourra être, curieusement, que sur des questions d’ordre métaphysique. Tout bien pesé, il me semble qu’un conflit sur le problème de la transcendance, par exemple, des rivières astrales ou de la réincarnation, est un motif de divorce autrement intéressant que le banal adultère ou les différentes anomalies sexuelles de la bourgeoisie. En ai-je connu de ces professeurs ou de ces hauts fonctionnaires qui s’efforcent de masquer la médiocrité de leur vie professionnelle et conjugale par des liaisons qu’ils veulent à tout prix « dangereuses » ! Qui s’inventent, et finissent par croire posséder, une espèce d’aura érotique ! Qui, pour jouer les Sade ou les Laclos, négligent des trésors de tendresse et se conduisent en fait, avec leurs charmantes amies, comme des butors ! »
Le beau rôle, soit, mais on jurerait qu’une authentique sincérité transparaît dans ce propos féministe à sa manière. C’est en somme un alter ego que son lecteur aura eu tous les motifs du monde de trouver sympathique, en tout cas un honnête homme, qui ne sera guère épargné par le dénouement de Mademoiselle B., entre enquête policière et histoire fantastique ; on s’abstiendra d’en dire plus après s’être contenté d’en souligner la noirceur. Pourquoi Maurice Pons s’accable-t-il à ce point ? Presque plus que la fin ouverte laissée à son intrigue, ce choix intrpelle longtemps après qu’on a refermé le roman. Une raison de plus de croire encore à l’autofiction, Mademoiselle B. fût-il parue voici plus de cinquante ans.