Solénoïde, Mircea Cărtărescu

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Sans doute faut-il un sens de l’humour bien particulier pour fonder la narration d’un roman aussi monstrueusement réussi que Solénoïde sur la voix d’un protagoniste dont la principale décision prise en 971 pages aura consisté à cesser d’écrire de la fiction. Ce personnage jamais nommé, professeur trentenaire dans le Bucarest des années 80 qui garde les cheveux longs en souvenir du temps où il aurait pu devenir écrivain, veut désormais éprouver par les mots les limites de l’expérience humaine, celle qui consiste en particulier à être un corps avec l’infinité des implications en jeu. Le roman s’ouvre ainsi sur une scène de bain puis de shampooing anti-poux – l’homme en attrape constamment par le truchement de ses élèves – détaillées à l’extrême. Pour lui, tout est organique, y compris l’écriture.

Si j’avais voulu écrire de la littérature, je l’aurais fait il y a dix ans. Je veux dire si j’avais vraiment voulu, sans effort conscient, un peu comme lorsqu’on veut que notre pied avance et qu’il le fait. Il n’est pas nécessaire de dire «Je t’ordonne d’avancer », il n’est pas besoin de réfléchir au processus compliqué par lequel ce désir devient un acte. Il suffit de croire, d’avoir la foi comme un grain de sénevé. Si tu es écrivain, tu écris. Les livres viennent sans que tu saches ce que tu as fait pour cela, comme le don fonctionne, de la même manière que la mère est faite pour l’accouchement et donne réellement naissance à l’enfant qui a grandi dans son utérus, sans que son esprit participe à l’origami compliqué de sa chair. Si j’avais été écrivain, j’aurais écrit des livres de fiction, dix ou quinze romans déjà, sans plus d’efforts que pour sécréter l’insuline ou faire transiter quotidiennement la nourriture entre les deux orifices de mon appareil digestif. Mais moi, il y a longtemps, quand ma vie pouvait encore choisir entre un nombre infini de directions, j’ai ordonné à mon esprit de produire de la fiction et il ne s’est rien passé, pas plus que si je regardais mon doigt et lui criais « Bouge ! »

Longtemps il a cru qu’il ne serait professeur de roumain dans une école sinistre que provisoirement, après une adolescence perturbée par des troubles psychiatriques. Puisqu’il considère n’être pas parvenu à activer en lui le processus permettant de produire de la littérature, il s’applique à consigner avec précision sa vie de corps qui produit tant d’autres choses et expérimente tant d’états distincts. Il s’agit de connaître le mieux possible ce corps comme le monde qui le cerne, et de saisir, tel un personnage dessiné sur une feuille de papier qui découvre enfin la troisième dimension, s’il existe une échappatoire, tout un volet du réel inconnu de lui et ses semblables.

Ma terreur est toujours venue du fait que nous ne savons pas comment est le monde, que nous ne connaissons que son visage éclairé par les sens. Nous connaissons le monde construit par les sens dans notre tête, comme on construirait la maquette d’une maison sous une cloche de verre. Mais le monde énorme, le monde comme il est en réalité, celui que des millions de sens déployés comme des anémones de mer dans le flux incessant de l’océan ne pourraient même décrire, se trouve tout autour de nous et nous broie dans son étreinte, os après os.

Gamin solitaire, il a lu compulsivement depuis son lit et découvert Bucarest, « conçue comme un musée à l’air libre, musée de la mélancolie et de la ruine de toute chose ». Puis ses neuf mois de service militaire s’écoulèrent sans lire une ligne. « L’armée n’a pas fait de moi un homme, elle a décuplé mon introversion et ma solitude. Je suis encore étonné d’y avoir survécu. » En 1976 il entra à la faculté de lettres et écrivit un poème de trente pages intitulé La Chute dans lequel il mit toute son âme, et plus encore. Sa lecture devant un cénacle d’amateurs éclairés tourna au bide retentissant : il se contenterait donc à tout jamais d’être professeur de roumain à l’école générale numéro 86 de Bucarest. Le voici donc qui achète une « maison en forme de navire » dans un quartier « de putes et de bagarreurs » à un vieil excentrique, inventeur d’un solénoïde – soit une bobine de fil électrique produisant un champ magnétique une fois parcouru par le courant – prétendument révolutionnaire. Les pièces de la demeure semblent y apparaître et s’escamoter en permanence, au point qu’il s’y perd quotidiennement. Au sous-sol, un gigantesque solénoïde coulé dans le béton est réputé soigner quiconque se tiendrait en son centre, mais il n’a jamais fonctionné d’un point de vue thérapeutique. La maison en forme de navire est surplombée d’une tour contenant un étrange cabinet de dentisterie.

À l’école 86, le narrateur s’éprend d’Irina, qui enseigne la physique alors qu’elle partage ses réserves sur la nature du réel connu. Lui loue la beauté de ses yeux et la « force vertigineuse de son intelligence sexuelle ». Elle découvre ainsi que le solénoïde leur permet de faire l’amour en lévitation. Au delà de ces étreintes en apesanteur pleines d’abandon, Irina lui donne accès à une strate supérieure du plaisir lorsque toutes lumières éteintes elle lui narre d’une voix neutre des orgies délirantes aux frontières de l’imagination… de quoi se fondre « tous les deux dans le métal liquide et translucide du noyau terrestre ».

Nous avons d’abord parlé des enfants, du pouvoir de la moitié de l’humanité de les mettre au monde, de la terrible responsabilité de fournir à notre enfer de nouveaux êtres humains. De leur inhumanité et de leur étrangeté, du fait qu’ils forment une espèce différente de la nôtre, qu’ils ne sont pas graduellement, mais structurellement différents, comme l’est une larve de l’insecte adulte. De notre peur instinctive face à eux, et de l’isolement sanitaire que nous leur imposons par les tabous et les barrières. (…)

Il convient de recevoir l’enfant dans ta maison comme un voyageur étranger et de l’élever dans l’honnêteté et la dignité, cite-t-elle du Vedânta. N’est-il pas clair, en conclusion, que ton fils n’est pas vraiment humain ? Que tu dois l’honorer avec crainte et frisson, comme une chose sacrée faisant étape sous ton toit ? Et sacré n’a jamais signifié qu’étranger et incompréhensible. Peut-être que l’esprit et les sens des enfants sont connectés à une autre réalité, celle dont ils proviennent, étant arrivés parmi nous par les seuls tunnels existant entre les mondes et les dimensions : les utérus…

Quelques minutes plus tard, cela allait sonner et nous allions retourner dans les salles où trente étrangers aux crânes disproportionnés et aux yeux énormes nous attendaient pour nous examiner, nous manipuler savamment, étudier en détail notre anatomie, notre psychologie, notre éthologie, comme si nous étions le rat blanc tripoté par les mains expertes des savants…

Le très corrompu directeur de l’école demande à notre héros, ainsi qu’à un de ses amis professeur de mathématiques nommé Goia, « oracle immatériel et presque inhumain » sachant expliquer le tesseract – ou clé d’une quatrième dimension selon les travaux de Charles Hinton – à la faveur d’une digression sur le Rubik’s Cube, d’enquêter sur ce que font les élèves dans une vieille fabrique voisine depuis longtemps à l’abandon. Au cœur de l’édifice gigantesque reposent cinq immenses machines immaculées aux socles de couleurs distinctes. Dans un recoin à la géométrie impossible, une sorte de muséum d’histoire naturelle permet de contempler d’épouvantables monstres, allégories des pires sentiments de notre espèce. Ce sont en fait d’authentiques parasites du corps humain mis en scène dans des dioramas. Au milieu une immense salle attenante gît un être stupéfiant des dimensions d’un immeuble. Alors que son lecteur se remet à peine de l’expérience, le narrateur s’ouvre de l’existence de Victor, son jumeau décédé dont il ne se souvient plus.

Sa collègue Caty, « dinde » plantureuse vantant inlassablement les mérites de son mari apparatchik et du fils qu’elle prétend surdoué, s’avère traumatisée par la quarantaine et a rejoint les piquétistes, groupe organisant des manifestations clandestines contre la vieillesse, la maladie et la souffrance humaines là où elles s’expriment de la manière la plus aigüe. Le narrateur accepte de se joindre à leur prochain regroupement. Également professeure à l’école 86, Madame Radulescu enseigne l’histoire, le civisme et l’athéisme. Elle panique le jour où elle égare l’énorme chevalière dont elle use pour cogner les mauvais élèves. On accuse Eftene, le maître d’atelier tzigane aussi goguenard que viscéralement anti-russe, qui réagira avec une sidérante brutalité. Florabela, rousse flamboyante, enseigne les mathématiques en hurlant de manière très littérale, mais personne ne l’écoute et chacun la contemple. Elle est la descendante d’un éminent expert et chercheur en rêverie. Exigeante à l’excès, la grammairienne Agripina éreinte son auditoire à dénigrer élèves et collègues avec une même qualité de fiel.

Si mon poème La Chute avait été bien reçu en séance du cénacle de la Lune, en ce lointain mois de novembre, aujourd’hui j’aurais peut-être à mon actif dix livres qui tous porteraient mon nom sur leur couverture, des romans et des poèmes et des essais et des textes académiques, j’aurais peut-être été publié dans les manuels scolaires et je serais invité à des salons du livre dans de lointains pays nordiques. J’aurais été pris par le jeu des lumières et de l’accomplissement. J’aurais gagné le monde, mais de la seule manière possible : par la perte, pas à pas, de ma propre âme. En tissant mes toiles d’araignée narratives, en ourdissant des poèmes de papier doré, en mimant des drames qui n’ont jamais eu lieu, j’aurais oublié que la peau est l’organe le plus lourd de mon corps, plus lourd que le cerveau et que le foie, et que seul et seulement sur ta propre peau il est décent d’écrire, qu’ils sont impossibles, les livres qui ne seraient pas reliés dans ta propre peau, avec des pages vivantes et innervées, pleines de corpuscules de Golgi et de racines de cheveux, et de glomérules sudoripares et de canaux où grouillent les sarcoptes. J’aurais oublié la matière dont on extrait les gouttes limpides de la souffrance, comme le liquide doré qui s’écoule lors d’une ponction lombaire, la matière dont est né Maldoror. J’aurais oublié qu’un livre, pour qu’il signifie quelque chose, doit indiquer une direction. J’aurais écrit des livres immanents, autonomes au plan esthétique, que le lecteur aurait regardés comme le chat regarde le doigt qui montre la pelote sur le tapis. Mais un livre doit être un signe, te dire « va par là », ou « arrête-toi», ou « vole », ou « éventre-toi ». Un livre doit appeler une réponse. S’il ne le fait pas, s’il maintient ton regard à sa surface ingénieuse, inventive, tendre, sage, réjouissante, merveilleuse, au lieu de le diriger vers ce que le livre montre, alors tu as lu un écrit littéraire et tu as raté encore une fois l’objectif de tout effort humain : sortir de ce monde. Les romans te maintiennent ici, ils te réchauffent et te consolent, ils posent des paillettes étincelantes sur la robe de la cavalière de cirque. Mais quand liras-tu, pour l’amour de Dieu, un vrai livre ?

Comprendre le réel au-delà de ses acceptions convenues, c’est aussi comprendre les coïncidences. Avec émotion, Goia explique au narrateur la vie et l’œuvre du mathématicien George Boole, beau-père de Charles Hinton, alors que lui-même a vécu son premier bouleversement de lecteur avec Le Taon… écrit par l’une des cinq filles de Boole, la révolutionnaire Ethel Lilian Voynich. Boole, qui transforma sa science via la logique malgré des origines et une éducation modestes, fascine le narrateur en quête des clés du réel. Celui-ci remonte la trace d’un mystérieux « manuscrit de Voynich » à la bibliothèque. C’est un livre authentique que s’était procuré le mari marchand de livres polonais d’Ethel, passé de mains en mains sans que personne n’ait encore percé à jour les caractères étranges formant son écriture.

Avec ses collègues de l’école, il se joint enfin à la manifestation des piquétistes prévue devant la morgue monumentale de Bucarest. Il y assistera à un sacrifice insane… et d’un formidable humour noir. Plus tard, il remarquera qu’une de ses élèves porte aux cinq doigts d’une main des anneaux de béton de la couleur des socles des cinq machines découvertes dans la vieille fabrique. Mircea Cărtărescu met en scène un personnage obsédé par la compréhension des signes qui lui permettraient d’enfin dépasser le réel, et c’est le lecteur qui désespère d’y parvenir par son truchement. Par pitié pour lui, l’auteur fera une sorte de point récapitulatif au chapitre 36, et un autre au 39. La paternité sera-t-elle la clé tant recherchée ? Sera-ce plutôt une perspective extraterrestre, ou bien le fameux manuscrit de Voynich ? Voire l’étrange Palomar, le bibliothécaire de son enfance qui guida peut-être ses innombrables choix de lecture dans un but bien précis ? À moins que la seule certitude soit la réalité implacable du temps, et que le seul « plan d’évasion » du réel qui vaille soit le bonheur terrestre. Il sera d’ailleurs question d’évasion dans un final poétique et grandiose où LES solénoïdes de Bucarest trouveront toute leur utilité, comme dans le dilemme philosophique auquel tout le roman pourrait se résumer : que sauver d’une maison en flammes entre un enfant et une œuvre d’art inestimable ? « Chacun de nous doit à un moment ou à un autre sortir de la maison en flammes soit l’œuvre d’art, soit l’enfant. Nous ne pouvons nous présenter au Jugement dernier qu’avec l’un ou l’autre, et c’est la seule manière d’être jugés.»

Car même la dernière prostituée du coin de la rue, qui n’a jamais rien fait d’autre que crier des obscénités, se hisser sur des talons bancals et faire son métier avec toutes les brutes et les ivrognes du monde, a dans le crâne le même bourgeon métaphysique, le même portail d’accès à la connaissance et à la rédemption éternelle, le même château d’une infinie majesté, le même pouvoir de respirer non seulement l’air renfermé de notre monde mais l’Esprit lui-même, l’air des cieux platoniciens. Elle aussi a, comme Bach et Spinoza, le pouvoir de voir les idées, d’utiliser « et », «ni», « ou » et « si», de comprendre que le soleil se lèvera de nouveau demain, baignant le monde dans la soie de sa splendeur. Même le dernier des alcooliques, abruti, cramé à l’intérieur, mythomane et vantard, qui dort au milieu de la rue dans une mare de vomi, abrite sous son crâne un cerveau digne de celui de Kant et de Da Vinci, qui génère, instant après instant comme une fontaine en forme de tête de lion, l’espace et le temps et l’haleine d’irréalité du monde. Même lui, peut-être lui plus que les autres, plus profondément et moins avec des mots, vit le dégoût accablant de la pensée de la mort, et peut-être pour cette raison l’étouffe-t-il dans la boisson qui le fossilise et le carbonise. Car nous sommes tous pareils, l’usurier vénal et le poète naïf, le criminel en série et le fonctionnaire des archives, le psychopathe qui marche sur des cadavres en politique et le savant qui repousse d’un micron les limites de la connaissance. Ni le gorille ni la déité ne savent qu’ils vont mourir, nous seuls, à mi-chemin entre la chair et l’esprit, entre le bien et le mal, entre le sexe et le cerveau, entre l’existence et l’inexistence, portons notre sentence gravée sur le front.

La réponse que donnera le narrateur au dilemme de la maison en flammes a tout à voir avec son rapport à l’écriture. Parce qu’il s’estime un écrivain raté depuis le désastre de La Chute, ce professeur, dont le parcours de vie rappelle singulièrement celui de Cărtărescu, peut dire pis que pendre de la littérature, bien plus éloignée de la réalité que vit chaque auteur qu’il ne le croit lui-même. Elle est « trop souvent une éclipse de la pensée et du corps de celui qui écrit. » En somme, cet art est un leurre, alors qu’en le découvrant il imaginait que « chaque livre était une fente par laquelle (il) regardai(t) dans la tête d’un homme. » L’invention, l’imagination supposées des romanciers les dissuade d’affronter le réel. « (…) Aucun roman ne peut, par définition, dire la vérité, la seule qui compte, la vérité intérieure de la vie du scripteur. Parce que je ne suis pas romancier et que je ne dessine pas de fausses portes sur les murs, je suis heureux en écrivant, et ce bonheur me tient lieu de gloire. » En somme Mircea Cărtărescu accomplit la gageure de signer un immense roman tout en poussant aussi loin qu’il l’aura pu le refus de l’art romanesque dans lequel son personnage aura choisi de se retrancher comme une poignée d’autres avant lui, Kafka et Lautréamont en tête.

Aucun roman n’a jamais montré le moindre chemin à suivre, mais absolument tous se résorbent dans l’inutile néant de la littérature. Le monde s’est rempli de millions de romans qui escamotent la seule raison d’être que l’écriture ait jamais eue : celle de te comprendre toi-même jusqu’au bout, jusque dans la seule chambre du labyrinthe de la pensée où tu n’as pas le droit de pénétrer.

Les seuls textes qui devraient jamais être lus sont les textes non artistiques et non littéraires, les textes âpres et impossibles à saisir, ceux que leurs auteurs ont eu la folie d’écrire, mais qui ont jailli de leur démence, de leur tristesse et de leur désespoir comme des sources d’eau vive. (…)

Un peu à l’écart, il y aura, dans leurs guenilles, Kafka et le président Schreber, Isidore Ducasse et Swift et Sabato, et Darger et Rezzori, auprès de milliers d’anonymes, auteurs de journaux déchirés, brûlés, avalés, enterrés dans le vacarme du temps. Eux, ils auront les mains vides, mais avec des lettres gravées sur la paume : « Maître des rêves, le grand Isachar… » Derrière eux viendront des millions d’écrivains qui n’ont écrit qu’avec des larmes, du sang, de la substance P, de l’urine et de l’adrénaline et de la dopamine et de l’épinéphrine, directement sur leurs organes ulcérés de peur, sur leur peau excoriée d’extase. Chacun portera entre ses bras sa propre peau écrite recto verso, dont le Seigneur fera, en les assemblant entre les couvertures de la naissance et de la mort, le grand livre de la souffrance humaine.

En plus de brocarder la supposée supercherie des romanciers, le personnage bat en brèche le « préjugé stupide de la réalité » issu d’un choix restrictif et arbitraire adopté après l’enfance. Dans son récit, la frontière entre rêve et pleine conscience est presque abolie. On ne s’étonnera guère que l’auteur use régulièrement du réalisme magique, puisque l’illusion et le rêve sont aussi réels que le tangible en tant qu’ils sont également offerts à notre perception. La cohérence de la narration pourrait sembler s’en ressentir pour quiconque ne jouerait pas le jeu : ainsi, corrigé par son père jusqu’au sang, le protagoniste décide de fuir sa famille de nuit et descend l’escalier de l’immeuble jusqu’à traverser des tableaux horrifiques dignes de H.P. Lovecraft ou William Burroughs, voire Dante Alighieri… La lecture d’un traité de parasitologie aboutit plus tard à un résultat semblable : « Les divisions de vers, les phalanges d’arachnides minuscules, les dizaines et dizaines de milliers d’espèces bestiales, sans pitié et sans la bénédiction de la lumière, lâchant des mers d’œufs et des océans de déjections, peuplant nos pores et nos alvéoles pulmonaires, envahissant la nuit nos sexes et nos mamelons avec les vulves humides de leurs abdomens portés sur des pattes munies de gaffes et de griffes, textures matelassées, perlées, métallisées ou seulement humides et rouge sang comme celles des vers de terre, couleurs tigrées où prédominent le rose et le violet – un inframonde de dévoration et d’autodévoration, loin du bien, de la vérité et du beau, de la lumière et de la Divinité. Un monde damné pour toujours.» Certains chapitres pourraient faire office de nouvelles fantastiques autonomes, d’autres reprennent la narration principale presque par surprise. Si les redites sont régulières, elles adviennent avec assez de variété dans la forme pour ne jamais éreinter le lecteur. Il y a certes une manière de roublardise dans le fait de considérer pouvoir s’affranchir des codes romanesques pendant guère loin de mille pages parce qu’on a affirmé haut et fort leur inanité, mais le procédé est appliqué avec bien assez de talent pour ne pas incommoder.

J’ai renversé ici, dans le carton de mon manuscrit, un tas de pièces de puzzle, chacune d’elles incompréhensible en soi, chacune tombant sur les autres à l’envers ou à l’endroit, se perdant dans le vaste espace de jeu. Les longs doigts de la logique du rêve pourraient arriver à en tirer, par des manœuvres combinatoires, de rotation, de positionnement, d’augmentation et de diminution, de centralisation et de latéralisation, de renforcement et d’estompement, un tableau au moins partiellement cohérent, cohérent au moins pour moi, quand bien même il demeurerait une absurdité pour les autres, car il existe des cohérences intelligibles et d’autres inintelligibles, comme des choses absurdes compréhensibles et d’autres incompréhensibles. On peut comprendre l’intelligible et c’est la sérénité, on peut comprendre l’inintelligible et c’est le pouvoir, on peut ne pas comprendre l’intelligible et c’est la terreur, on peut ne pas comprendre l’inintelligible et c’est l’illumination. Tout comme dans l’obscurité la plus profonde on ne se rend plus compte si on a les yeux ouverts ou fermés, parfois je sens que dans l’effroi et le frisson de ma vie je ne sais plus de quel côté de mon crâne je me trouve.

Souvenirs d’enfance, d’adolescence et de jeune adulte jalonnent le propos. La fois où le narrateur s’aperçut que sa mère pouvait mentir, lorsqu’elle l’amena à la clinique se faire opérer d’un problème de santé que jamais elle ne lui révéla. L’essai malheureux dans l’équipe de jeunes du Dinamo Bucarest. Les tours extatiques sur un vélo monté comme un manège. Les visites traumatisantes chez le dentiste, devenues une phobie structurante de sa vie d’adulte. La marche nocturne au cours de laquelle il s’aperçut que les cieux étoilés le terrifiaient autant qu’ils le fascinaient. L’humiliation du diagnostic de sa tuberculose révélé en classe, l’annonce subséquente de son internement dans un préventorium, les balades en forêt, rares moments de joie associés à l’établissement où il passa deux ans auprès d’enfants plus ou moins malades, l’expédition clandestine – et émerveillée – au dortoir des filles, les premières interrogations sur le sexe et la mort… le préventorium s’avère aussi le théâtre d’un premier exercice de recherche d’une vérité enfouie, où les gamins découvrent que les dieux – les adultes – ont des motivations tout à fait mystérieuses, qu’ils ne veulent pas nécessairement leur bien et que les traitements ne visent pas qu’à les guérir. Les récurrentes visites nocturnes de personnages muets à son chevet – sans doute en songe. Le bref mariage avec Stefania, d’abord une routine aussi rassurante que dénuée de passion qui calme ses interrogations existentielles puis un cauchemar causé par la maladie mentale. Les rêves retranscrits de ses cahiers depuis son adolescence, auxquels il tente de trouver un sens, constellent aussi le roman. Désespérés, fantastiques et morbides, ils reflètent les anomalies physiques et psychologiques qu’il s’attribue.

Investiguer les extrémités de la condition humaine au travers de l’écriture conduit le narrateur à évoquer Mina Minovici, légiste et thanatologue qui conçut un incroyable musée de la morgue, et son frère Nicolae, expérimentateur acharné du plaisir procuré par la pendaison, qui dessinait ses visions délirantes quasi post mortem ; notre professeur de roumain tomba sur l’un de ses cahiers. À l’image des travaux de l’auto-étrangleur, toutes les réactions physiologiques aux stimuli les plus intenses – art, sexe, maladie, douleur, peur… – sont infiniment détaillées tout au long de Solénoïde. De manière systématique, elles prennent le pas sur la pensée et la brident. Comme le clame Virgil, chef des piquétistes : « Que fait-on là, dans cette machinerie crasseuse et flasque ? » La révoltante finitude de l’esprit imposée par le corps hante certaines des plus belles pages du roman.

« Nous sommes tous des gastéropodes, des animaux souples et collants, se traînant sur le sol dont nous sommes sortis et laissant derrière une trace de bave argentée. L’escargot, ce ver à l’éternel glissement horizontal, élève dans les airs, sur son dos de buffle docile, la merveille géométrique d’une coquille spiralée, laquelle semble ne rien avoir en commun avec le corps qui l’a générée dans la peur et la solitude. Nous produisons la nôtre avec la sueur et le mucus de notre peau, avec la chair transparente et écailleuse du pied sur lequel nous nous traînons. Par une transmutation alchimique, nous changeons la bave en nacre et les spasmes de la chair en tranquille immobilité. Nous nous enroulons, recroquevillés, autour de notre pilastre central de kaolin incarnadin, et dans notre désir éperdu de survivance nous lui ajoutons une spire après l’autre, toujours plus large, asymptotique et translucide, jusqu’à l’accomplissement du miracle : le ver écœurant vivant dans la vie qui se vit, fermenté dans son péché, irrigué d’hormones et de sang et de sperme et de lymphe, pourrit et dépérit, laissant derrière lui le filigrane de céramique de la coquille, triomphe de la symétrie, icône immortelle dans le monde platonique de l’esprit. Nous secrétons tous, en vivant, les poèmes et les peintures, les idées et les espérances, les palais étincelants de la musique et de la foi, les coquilles dans lesquelles nous avons un jour protégé notre ventre mou, mais qui, après notre disparition seulement, se mettent à vivre dans l’air doré des formes pures. Le géométrique naît toujours de l’amorphe, la sérénité du tourment et de la torture, tout comme les larmes séchées laissent derrière elles les plus merveilleux cristaux de sel. »

Mais Solénoïde ne relève pas, tant s’en faut, de la seule expérience intime d’un individu, aussi riche soit-elle, puisque le roman nous donne à découvrir avec effroi la République Socialiste de Roumanie. « J’ai acheté ma maison en 1981 pour le prix d’une Dacia ». L’école 86 dans laquelle le narrateur se perd aussi facilement que chez lui s’avère un environnement ultraviolent. Les professeurs frappent les élèves ainsi que les parents les y encouragent, et parfois les enfants rendent les coups. On leur apprend à chanter la gloire de Nicolae Caucescu – jamais nommé lui non plus -, ce qui les plonge dans des abîmes de tristesse. On leur apprend l’athéisme avec autant d’insincères contorsions rhétoriques qu’au catéchisme. L’impératif fixé à chaque élève de participer à la collecte des déchets recyclables donne lieu à de vraies guerres pour se procurer des vieux papiers, des boîtes de conserve ou des tessons de verre en quantité suffisante. Les crèches ouvrières sont un véritable enfer, d’ailleurs le rachitisme frappe le narrateur, petit enfant. Très tôt la médecine s’avère le moyen idéal de conditionner et d’opprimer les corps, et que dire du préventorium où sont internés des gamins diversement tuberculeux ? Le moindre acte invasif prend des allures moyenâgeuses – ainsi une scène de section des amygdales après une « pilule bleue » administrée en fait d’anesthésie. Les adultes rêvent sur le catalogue Neckermann de vente d’objets importés qu’on se partage à tout un quartier, et ils nourrissent leurs enfants comme ils le peuvent. « Je mourais de joie quand je trouvais dans le sac de maman, où je farfouillais quand elle revenait du marché, une tablette de glucose ou une boîte de granulés roses ou bleus de calcium, substituts écœurants des bonbons, mais que je croquais avec l’immense avidité que mon petit corps ressentait pour les glucides, mon corps diaphane qui, pour modeler à chaque instant sa forme anémique, ne pouvait compter que sur de la mauvaise nourriture, de l’eau infestée, du lait bleu à force d’être dilué, du pain au son avec des excréments de souris, des macaronis vieux comme le monde. »

Et Bucarest, « ville la plus triste à la surface de la Terre », métropole qui sonne étrangement vide, fait l’objet d’un luxe de descriptions qui n’inciteront guère au voyage et pourtant fascinent absolument. « Ici, comme je l’ai écrit, règne en permanence un automne pourri et lumineux. » « Bucarest n’est pas en guerre et pourtant la ruine la plus désolante étreint toute chose. » La rue Maica Domnului, où est sise la maison en forme de navire, est particulièrement soignée. « Des hommes tatoués, à l’air patibulaire, fument en regardant vers l’extrémité de la rue. Tous parlent fort, ils ont l’air de poursuivre des disputes sans épilogue, et pourtant, il y a en eux quelque chose d’une mélancolie qui te fait dire qu’ils sont les habitants qui conviennent le mieux à ma rue. » Ou bien : « Dans la rue Maica Domnului, les maisons se dépouillaient de leur enduit au soleil violent et glacé. J’avais fini par bien toutes les connaître dans leur succession tératologique. C’était comme si nous avions vécu sur un tableau d’insectes et que nous avions parcouru l’intervalle entre deux rangées de coléoptères géants, aux cuirasses métalliques et aux appendices extravagants. Alors que le ciel rougissait dans le couchant, chaque aspérité de leur enduit poreux déposait sur le mur une ombre rosée, pointue comme une aiguille. » L’étrange laideur sale de la ville en fait un théâtre des plus incongrus aux purs moments de grâce : « Je marchais à côté d’Irina dans la rue Suren Spandarian, en parlant de Krishnamurti ; les containers débordants commençaient à puer comme à chaque printemps, au dégel… Un chiffon tombé des hauteurs de l’un des immeubles gris s’était pris dans les branches nues d’un arbre, les yeux jaunes d’un chien squelettique, roulé en boule dans l’entrée d’une cage d’escalier, nous reflétaient… Quand elle m’a dit « Regarde, moi j’habite ici », en me montrant un des immeubles mais sans ralentir le pas pour me dire au revoir, la certitude que j’avais de finir chez moi avec elle dans mon lit devint purement et simplement réalité, comme si nous avions déjà été au lit et comme si cela n’avait rien eu de particulier.» Dans les beaux quartiers, l’inquiétante splendeur des dômes, gargouilles et colonnades impressionne mais n’éblouit en rien. Qu’il s’agisse de Bucarest ou du traité de parasitologie évoqué plus haut, les minutieuses descriptions de Cărtărescu sont empreintes de ce même effort incessant d’épuiser le réel, matériel ou non, qui caractérise son personnage.

« Je vis sous mon crâne, mon univers s’étend entre ses parois poreuses et ivoirines, et consiste en tout et pour tout en une Bucarest flottant à l’intérieur, formée là comme les temples sculptés dans la roche rose de Pétra. Accroché comme un fibrome aux méninges, à la marge éloignée de mon lobe temporal gauche, il y a aussi Voïla. Le reste est spéculation, spectre, science de la réflexion et des réfractions en milieu translucide. Mon univers est Bucarest, la ville la plus triste à la surface de la Terre mais en même temps la seule véritable. À la différence des autres villes dont on m’a dit qu’elles existent – alors qu’il est absurde de croire en Beyrouth, où tu n’iras jamais -, Bucarest est le produit d’un esprit colossal et elle est apparue soudain, suite aux efforts d’un seul homme pour produire la seule ville qui puisse dire quelque chose de l’humanité. Comme Saint-Pétersbourg et comme Brasilia, Bucarest n’a pas d’histoire, elle ne fait que la mimer. L’architecte légendaire de la ville s’est demandé comment une agglomération urbaine pourrait mieux refléter, avec plus de véracité et de profondeur, le destin terrible de l’humanité, la tragédie grandiose et déçue du genre humain. Son constructeur a voulu Bucarest tout entière comme elle apparaît aujourd’hui, avec chacun de ses bâtiments, chaque terrain vague, chaque intérieur, chaque reflet du couchant dans les fenêtres circulaires au milieu des frontons rongés par les intempéries. Son idée de génie a été de bâtir une des intempéries. Son idée de génie a été de bâtir une ville déjà en ruine, le seul type de ville que les hommes devraient habiter. Ville des murs aveugles et cloqués qui tiennent à peine, grâce à des ancres en fer rouillé, ville des ornements ridicules en plâtre, des tramways antédiluviens, des chambranles de portes et de fenêtres en bois rongés par les vers et délabrés, des pavages défoncés, des cours tristes, avec toujours un laurier oublié, pas arrosé, sur une marche usée par le temps. Ville des marquises au vitrail cassé, des écoles standards aux murs enduits en jaune sale, des statues couvertes de vert-de-gris, des coupoles rouillées sur les palais détruits du centre. Ville des magasins universels aux très vieux ascenseurs, aux stands pleins de vêtements démodés, des tailleurs où plus personne ne va, des coiffeurs aux casques hors d’usage. Ville des musées aux charognes empaillées qui te regardent avec un seul œil de verre, des débits d’eau de Seltz avec toujours leur grande roue bleue qui fait fonctionner un piston en laiton, des cinémas dont le plafond s’écroule, à intervalles réguliers, sur les spectateurs. Ville des peupliers poussiéreux, ces arbres les plus tristes du monde, qui année après année remplissent les rues de tas de flocons comme ceux des pissenlits. Ville des maisons aux murs crus, des échoppes portant une coupole rouge remplie de nids de guêpes. Des quartiers avec des cordes à linge tendues d’une maison à l’autre et avec des idiots juchés sur des clôtures… »

Bref. Sauf à finir par en recopier l’intégralité, le chroniqueur, tel le narrateur affrontant le réel via l’écriture, n’épuisera jamais la somptuosité de Solénoïde, tant sa forme infiniment riche – il faut saluer l’épatant travail de traduction proposé par Laure Hinckel – que la quantité de questions intimes et universelles qu’il soulève avec virtuosité. Sans doute faut-il un sens de l’humour bien particulier pour fonder la narration d’un roman aussi monstrueusement réussi que Solénoïde sur la voix d’un protagoniste dont la principale décision prise en 971 pages aura consisté à cesser d’écrire de la fiction. Cet humour-là vaudrait bien un Nobel. Voire trois ou quatre, avec les mathématiques, la physique et la biologie.

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