Pour une bonne saison et des images Panini

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C’est l’histoire d’un garçon qui aurait dû supporter le PSG. Déjà, il est né à Saint-Germain-en-Laye, et puis son voisin va en classe avec le fils d’un des joueurs, Mustapha Dahleb, qui a pas mal de ballon. D’ailleurs la première saison où il s’intéresse au foot, celle d’après la Coupe du Monde 1982, le PSG est très fort, 3e de 1ère Division et vainqueur de la Coupe.

Seulement voilà, c’est Saint-Germain mais c’est surtout Paris, et Paris, même à une poignée de stations via le RER A, il n’y va pas souvent. Et puis son grand frère supporte Saint-Étienne : il a entendu des dizaines de fois raconter Split, Kiev, Liverpool et les poteaux carrés, ce dont il a surtout retenu qu’on pouvait aimer un club dont on n’a qu’une vague idée de la localisation précise.

Dans son monde sans internet ni beaucoup de télé, le championnat, c’est les résultats dans l’Équipe et surtout l’album Panini, qu’il ne lâche que quand il joue à la Guerre des Étoiles. Pour le grand Sainté, c’est le début de la fin, mais ils sont toujours là et le minot adore le vert. Seulement voilà, c’est le club du frangin. Hors de question qu’il soit son préféré à lui.

Dans l’album, il y a aussi Bordeaux. Ils ont la classe, avec leur scapulaire et leur bleu nuit, et puis c’est la ville de Maman. Grosse équipe, en plus de ça, les piliers de Séville Trésor, Giresse et Tigana, avec une 2e place à la clé. Très étonnant qu’il n’ait pas choisi Bordeaux.

Un bail à vie avec une machine à perdre

Ce ne sera pas l’OM non plus, on est à une décennie et encore plus d’années lumière de la Coupe aux grandes oreilles : il est relégué aux pages de l’album à 4 joueurs par vignette, celles de la Division 2, avec leur ennemi toulonnais quand Tours, Rouen, Mulhouse et le Stade lavallois sont en D1.

Le choix de raison, ce serait le FC Nantes, le club des cracks qui roule sur le championnat, 10 points d’avance sur le dauphin quand la victoire en vaut 2 et 27 pions d’un Bosnien au patronyme imprononçable prénommé Vahid. Mais c’est trop facile, Nantes, et puis pour le grand frère on parle du rival honni, « cui-cui les Canaris sont cuits », on ne va pas plomber l’ambiance à ce point-là.

Non, ce serait Lens, et basta, tant pis si ça va à un rejeton de la banlieue ouest comme des guêtres à un lapin. 4e cette année-là, le même maillot jaune Europe 1 que les Nantais où le rouge du short remplaçait le vert des parements, une attaque de feu avec Vercruysse, Xuereb et Brisson, le nom « Lens » qui claque bien, la promesse d’une forme de snobisme à être ultra minoritaire dans la cour de récréation et puis un fameux concours de pilosités faciales au temps où le minot trouve cool comme pas possible la moustache des darons.

Ça s’est joué à peu. Une bonne saison et des images Panini. Il ignore tout du reste. Le bassin minier déjà sinistré, Pierre Bachelet, la ferveur des Boyaux Rouges, les frites du Sensass, les familles entières en sang et or dans un stade accueillant plus de monde que la ville, tout ça il le découvrirait plus tard, en même temps qu’il prendrait conscience d’avoir signé un bail à vie avec une formidable machine à perdre.

Même Guingamp avait eu le temps d’en gagner deux

À l’époque, le palmarès du RCL, c’est un titre de champion de la zone occupée et puis la coupe Drago, parfait trophée de la lose disputé entre éliminés précoces de la Coupe de France. Point. Et depuis, c’est autant de compétitions remportées que de relégations – pour ça il faut compter les défuntes coupes de la Ligue et Intertoto, au prestige français et européen diversement reconnu, et non, champion de Division 2 ne compte pas.

Perdre, c’est un ordinaire et un état d’esprit. Songez que pour pimenter la D1 après la descente lensoise de 1989, le gamin reportera ses encouragements sur le FC Metz. Mais on n’a qu’un club, et un seul, et il pleurera 9 années plus tard quand Lens arrachera à de braves Grenats son unique titre de Ligue 1 à l’issue du plus beau mano a mano entre losers patentés de l’histoire du foot français. Arithmétique étrange autant qu’implacable, le but de Lachor à l’Abbé Deschamps vaut le doublé de Zidane deux mois plus tard à Saint-Denis.

Le Racing au XXIe siècle, ce seront autant de deuxièmes places au championnat que de relégations, 9 ans de lundis soirs sur Eurosport et un lien de causalité toujours aussi déraisonnable entre résultats et humeur de la semaine. Tout ça pour une bonne saison et des images Panini l’année où le seul Schumacher, Harald, aurait dû finir aux assises. Alors le 22 mai 2026 au soir, dans un rare bar à Lensois du Paris gentrifié, parmi des adulescents s’encanaillant au Picon bière en maillot vintage, ce type aux cheveux gris qui a pleuré sur le but d’Odsonne Édouard comme sur celui de Yohan Lachor 28 ans plus tôt parce qu’à 2-0 c’était fait, il le savait même si les Niçois de Puel en planteraient un, ça aussi c’était obligé, la première Coupe de France du seul club champion à ne l’avoir jamais remportée jusque-là, même Guingamp avait eu le temps d’en gagner deux, ce quinqua parfaitement au courant de l’absurdité quintessentielle de son émotion comme de tout ce qui y aura concouru depuis 1982, et peut-être le seul client du bar à connaître par coeur les trois couplets des Corons, ce gamin né à la bonne période de Giscard, c’est à dire au tout début, qui aurait logiquement dû espérer une seconde Ligue des Champions de rang pour son club une semaine plus tard, il savait qu’il changerait cinquante autres choix, mais pas celui-là.

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