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À son niveau le plus élevé, lorsque se défient deux adversaires maîtres de leur art dont chacun donne à l’autre des raisons légitimes de le respecter, la boxe est une affaire de feintes. Rien ne sera entrepris sans en anticiper les conséquences, c’est-à-dire la possibilité d’un contre assassin. Pour un très grand, la fraction de seconde en déséquilibre qui suit chacune des attaques de son vis-à-vis constitue le moment idéal pour le punir. Il devra pour ce faire compter sur la fulgurance de son analyse et de ses réflexes comme sur la justesse de sa technique, soit l’apanage des tout meilleurs. Mais il devra surtout éviter de s’engager sur une fausse piste, un piège tendu par son adversaire qui l’inviterait à contrer dans le vide et se mettre lui-même dans un état de périlleuse vulnérabilité. Avant d’être un concours de pralines, la meilleure escrime de poings est une guerre de l’information.
Comme Marvin Hagler contre Ray Leonard avant lui…
Pour ce qui fut peut-être la plus belle affiche dans la riche histoire de la boxe japonaise, Naoya Inoue et Junto Nakatani ont offert ce samedi aux 55000 spectateurs du Tokyo Dome un sublime exemple de ces batailles de feintes. Champions du monde dans de multiples catégories et puncheurs extrêmement redoutés, les deux rivaux s’étaient déjà laissés allés à ces bagarres de saloon que prise tant le public local au risque de voir les protagonistes y laisser leur santé, qu’il s’agisse de s’arroger la supériorité nationale ou bien de défaire le « méchant » annoncé avec perte et fracas – alors qu’il est l’un des boxeurs du circuit les plus durs à toucher nettement, Inoue subit deux inattendus voyages au tapis en 2024 et 2025 pour avoir adopté une posture de macho des rings contre Luis Nery puis Ramon Cardenas.

Rien de ça samedi dernier : les deux hommes choisirent de concert que leur duel serait cérébral avant tout et le volume de coups échangés plus faible qu’à l’accoutumée, le champion incontesté des moins de 122 livres toujours vif sur ses appuis, prêt à procéder en brèves explosions et retraits rapides, et le challenger gaucher aux segments longs l’attendant genoux très fléchis dans sa posture caractéristique de mante religieuse. Comme Marvin Hagler face à Ray Leonard il y a bientôt 40 ans, l’erreur de Nakatani fut alors de laisser son adversaire rafler les premiers rounds aux yeux des juges quand bien même Inoue ne prenait guère plus d’initiatives que lui : dans la guerre de feintes ainsi initiée, il lui suffit de faire preuve d’une agressivité à peine supérieure – notamment en directs du gauche et du droit au corps – pour s’assurer un avantage copieux de quatre points.
Qui parierait contre Junto Nakatani ?
On l’a dit et répété ici : le propre des meilleurs boxeurs consiste à savoir s’ajuster efficacement au problème posé. « Big Bang » Junto accéléra ainsi de manière sensible à la 5e reprise, où deux de ses combinaisons des deux mains déséquilibrèrent le « Monster » Inoue. Ce dernier affermit ses attaques en 1-2 au round suivant, variant la hauteur de sa droite. Si la 7e reprise fut très disputée, Nakatani répondant en laissant enfin partir ses coups, et initiant parfois ses séries du bras arrière, le challenger prit peu à peu le contrôle des débats dans les 3 minutes suivantes. Osant avancer et pivoter, il donnait les coups les plus nets sans s’exposer aux contres. Donnée en cross, crochet ou uppercut, la gauche trouvait plusieurs fois sa cible dans la 9e reprise et Nakatani gardait une efficacité supérieure au cours de la suivante. La trentaine passée d’Inoue, son aîné de 5 ans, commençait-elle à peser ?

Comme souvent dans les duels entre droitier et fausse garde, un choc de tête involontaire survenu alors qu’Inoue était dos aux cordes eut peut-être une influence décisive sur le résultat : saignant de l’arcade gauche – les analyses d’après-combat la révèleront fissurée –, Nakatani sembla plus à la peine dans les deux dernières reprises, Inoue reprenant l’initiative des échanges ainsi que le centre du ring. Toute blessure opportune prise par ailleurs, on accordera à l’immense champion qu’il est d’avoir su produire l’ultime effort requis en plus de s’être montré globalement plus précis. Ses 2 à 4 points d’avance selon les pointages des juges ne font guère l’objet de contestations parmi les observateurs. Souriant dans la défaite, Junto Nakatani, lui, peut se targuer de l’avoir mis en difficulté tactique comme jamais auparavant. Parier contre le vaincu du soir à l’occasion d’une éventuelle revanche nécessiterait un courage que je n’ai pas.
Place à « Bam » Rodriguez ?
Vainqueur d’une magnifique guerre de feintes qui l’aura tout de même très concrètement marqué à la pommette gauche, le Monster Inoue a concédé qu’il éprouvait une certaine lassitude après avoir défendu 5 fois ses titres mondiaux en 18 mois quand le régime ordinaire tourne autour de 3. Celui qui vient d’enregistrer sa plus grande victoire en carrière à 33 ans en même temps qu’un 28e championnat du monde victorieux de rang (c’est le record du genre) aspire à un peu de repos. Au-moins aura-t-il vécu la satisfaction supplémentaire de voir son frère cadet Takuma Inoue envoyer à la retraite la légende Kazuto Ioka avec une autorité qu’on ne lui eût pas forcément prêtée a priori en préambule à son duel contre Nakatani – Dieu que la victoire de notre Nordine Oubaali sur Takuma vieillit bien. Mi-démiurge, mi-fan du Multivers Marvel avide de duels entre super-héros, l’argentier saoudien Turki Alalshikh songerait à lui faire affronter la terreur des super mouche Jesse « Bam » Rodriguez en 2027. Quiconque a vu le Canelo vs Crawford de l’an passé fera preuve d’une certaine prudence avant d’affrimer l’idée farfelue.