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On aura donc pu attendre le 24e tome d’une série de romans policiers créée en 1987 pour avoir droit à une innovation d’importance, si l’on considère la confection somme toute classique des deux tomes dont l’intrigue fut transférée dans le Montana (Black Cherry Blues et Swan Peak) : le narrateur de Clete n’est pas Dave Robicheaux lui-même mais son meilleur ami au surnom éponyme, Cletus Purcel, ancien camarade de patrouille au temps où tous deux appartenaient à la police de la Nouvelle-Orléans. Et si Clete nous narre une enquête, c’est bien le ténébreux Dave qu’il raconte pour l’essentiel. Purcel affirme veiller sur Robicheaux autant que ce dernier est convaincu de le protéger, lui. Et aujourd’hui, Dave alias « Belle-Mèche » est peut-être bien en train de vriller complet selon son ami de trente ans.
Dave s’appuya sur les coudes et acquiesça. Il portait une chemise violette ornée de fleurs de lys, un pantalon gris bien repassé et des mocassins cirés ; je compris que, plus tard, il devait sortir, mais pas seulement parce qu’on était samedi soir. Il avait perdu plusieurs épouses, mais il les pleurait d’une façon spéciale. Globalement, il restait célibataire et, au crépuscule, il se promenait seul dans les cimetières où elles étaient enterrées. C’était un peu sinistre. Un ami prêtre de Jeanerette, sur le Bayou, avait essayé de l’aider, mais Dave Robicheaux ne laissait personne pénétrer jusqu’à son âme, même pas ses femmes qu’il avait toutes aimées. Je pense qu’on pourrait dire qu’il était l’homme le plus seul que j’aie jamais connu.
Le massif complice de Robicheaux à l’inamovible galure porkpie affectionne toujours les Cadillac vintage, et l’une d’elles sera à l’origine de la présente affaire, ou plutôt son saccage par des petits truands, eux-mêmes bien saccagés par un Clete très contrarié lorsqu’il les surprend en plein acte. Le profil de ces vandales échappe à celui qui est pourtant devenu un détective privé réputé dans le Vieux Carré et au-delà, au point qu’il sollicite l’aide de son ami Dave Robicheaux, l’adjoint au shérif de New Iberia. Le dossier qui les préoccupe serait – au moins – lié à un trafic de Fentanyl, substance qui a coûté la vie à la petite-nièce de Clete, aggravé de l’implication d’au moins un type prisant les T-shirts « 6 millions c’est pas assez », d’un ploutocrate pervers – inévitable chez James Lee Burke – et d’un sinistre cas d’esclavage moderne. Ajoutons que Jeanne d’Arc, qui semble veiller sur lui, apparaît régulièrement à Cletus Purcel, même sobre.
L’auteur choisit de situer cette affaire dans les années 90, une manière d’éviter l’effet « papys flingueurs » des derniers Robicheaux, quand les deux amis septuagénaires avancés décimaient les rangs de malfaiteurs armés jusqu’aux dents qui eussent pu être leurs enfants. On retrouve un Dave lyrique et philosophe ; en comparaison, Purcel est plus terre-à-terre, plus empathique à sa façon également, et porté sur les plaisanteries fines à base de bétonneuse et de maisons cossues lorsqu’il est contrarié. On pourrait voir en lui une sorte d’Audiard Irish-American sans plus d’illusions sur la lie de l’humanité que Dave mais ayant accepté, contrairement à celui-ci, l’inévitable corruption qui tente n’importe quel flic de la « Big Sleazy » – ainsi surnomme-t-on la Nouvelle-Orléans… et n’ayant franchement pas renoncé à la bouteille.
Plus tard, ce soir-là, je donnai des numéros pour me contacter aux dames qui tenaient ma maison et je pris la vieille nationale qui, par Morgan City, mène à New Iberia.
Le Sud de la Louisiane n’a ni passé, ni présent, ni futur. Ici, les séquences n’existent pas. Le temps, la lumière, les marais et le golfe changent continuellement, comme à l’intérieur d’un rêve. À Morgan City, on traverse un pont qui donne une sensation de vertige, comme si on était avalé par une caméra.
Soudain, on voit l’Atchafalaya River couler à travers des kilomètres de terres humides et de petits cottages le long des rives avec des bateaux de pêcheurs de crevettes parqués au milieu de la ville et, loin vers le sud, la magnificence du golfe du Mexique où, chaque nuit, l’été, les éclairs rampent, silencieux, à travers les nuages.
Ce n’est pas un lieu ; c’est de la magie.
Cœur d’artichaut et chevalier servant, Clete se met cette fois en quatre pour une strippeuse, une junkie chinoise, une bourgeoise scarifiée et sa propre assistante Miss Suzy. Il revient inlassablement sur ses souvenirs de l’efficace duo de flics que formaient le fils de Cajun illettré et l’Irlandais battu par un père alcoolique. On les appelait les Bobbsey Twins des homicides, unis par un même passé traumatique de GIs au Vietnam, dont ils rapportèrent troubles anxieux et dépression latente. « Je brille de névrose ? Essayez la dinguerie de Dave. »
Plus fleur de bitume que Robicheaux, il partage pourtant sa fascination pour la nature louisiannaise. « Même si je suis né dans la paroisse de La Nouvelle-Orléans, je ne me suis jamais habitué à la largeur du Mississippi. » Et comme Dave, il confesse presque volontiers croire aux fantômes. « La Louisiane est une nécropole. » Tous deux connaissent intimement le monde parallèle où vivent quantité d’Américains refusant de se soumettre à la loi. Ils aiment d’amour la nourriture cajun, les bars à jazz et les beignets du Café du Monde. L’obsédante identité sudiste leur inspire un dilemme identique : « Comment des gens comme Dave et moi pouvions-nous admirer un homme comme Robert E. Lee et en même temps haïr les têtes de nœud qui tenaient le système ? »
Vous savez ce qui m’a toujours fichu la trouille, chez Dave ? Chaque jour, sans avertissement et sans raison, je pensais qu’il était capable d’aller quelque part dans sa tête d’où il ne nous reviendrait pas. C’était Dave Robicheaux, un type qui souriait, qui avait toujours un mot gentil, qui protégeait les gens impuissants, mais c’était aussi un homme souffrant de stress post-traumatique, ce qui déclenchait des crises que personne ne voyait jamais venir. Ce qui m’inquiétait vraiment, c’était le monde dans lequel il vivait.
Il voyait trois croix sur une colline, le massacre de Carthage, des légionnaires qui labouraient la terre, Atlanta et Hiroshima en flammes. Dave stupéfiait les psychiatres affiliés au ministère des Anciens Combattants. Les gens croient que moi, je suis ivre. Dave, lui, peut être ivre et perdre tout contrôle sans même avoir bu.
La Louisiane de James Lee Burke, où les connaisseurs apprécieront le retour d’Helen Soileau, shérif de New Iberia, est toujours aussi sombre et violente, peuplée de méchants très méchants et de gentils pas si gentils. « Depuis que Huey Long a livré l’état à Frank Costello » rappelle la compromission des politiques locaux auprès de la mafia. Clete est bien sûr constellé de quantité d’autres bons mots évoquant le sublime purgatoire à ciel ouvert entourant le delta du Mississippi.
Elle s’appelait Gracie Lamar et elle venait d’un trou perdu dans l’Alabama qui confirmait notre joie que le Sud ait perdu la Guerre de Sécession.
C’est ce qui arrive quand on a été flic trop longtemps. Le monde entier se transforme en toilettes.
Je suppose que la visée laser était montée sur un AR-15 ou un fusil semi-auto similaire – en d’autres termes, un véritable hachoir dont le feu était alimenté par un chargeur automatique et un magasin de trente à cinquante balles, que n’importe quel taré peut acheter avec sa carte de crédit dans un magasin de sport, sauf s’il bave ou porte son suspensoir en dehors de son pantalon.
On pardonnera à Burke que l’intrigue de Clete, quasiment ridicule par l’ampleur de ses enjeux – le devenir de notre monde y serait presque en question -, ne soit pas des plus tenues ni des plus fascinantes des Robicheaux. Les considérations de Cletus Purcel sur son ami de toujours procurent malgré tout un fameux plaisir de lecture : s’il ne s’agit plus de découvrir Dave, le regard de son ami complète utilement le sien, auquel le lecteur s’était habitué depuis longtemps. Et puis chaque nouvelle incursion dans la Louisiane de Dave et Clete reste l’occasion pour l’auteur de trousser des tableaux absolument saisissants d’un état d’adoption qu’il gardera à jamais dans la peau, et dont il poursuit l’auscultation de l’âme livre après livre à bientôt quatre-vingt-dix ans.
Où se trouvait le bowling ? Il y en avait un tout près, dans un quartier pauvre et dépourvu d’arbres, pareil à d’autres quartiers de la paroisse de Saint-Bernard. La paroisse était sans défense contre les ouragans, régulièrement dévastée, à moitié reconstruite et à nouveau dévastée. Ce bâtiment-là, ou ce bowling, aurait pu être un hangar, un magasin à un dollar ou un bar qui faisait aussi point de collecte. La Louisiane se transformait en pays du tiers-monde. La mafia avait ouvert la porte, des drogues de toutes sortes inondaient les cités et les rues, et Reagan avait diminué de moitié l’aide du gouvernement. On blâmait les démocrates pour ça et les raclures des cités s’armaient de neuf millimètres et vendaient du crack pour dix dollars le sachet. Bienvenue à Big Sleazy.
Mais ce n’est pas là que je veux en venir. Le bowling était comme la fin de quelque chose. Un monument urbain risible dressé à la décadence, une reconnaissance de notre échec collectif. Un endroit qui se passait de comparaisons. Juste une décharge où ceux qui vivaient dans la marge étaient encouragés à rester dans leurs quartiers. La quille de bowling en néon au-dessus de l’entrée disait tout. Elle était rose, ne cessait de bourdonner et électrocutait tous les oiseaux qui essayaient de nicher dessus. Elle puait la mort.