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En matière d’incipits à forte puissance d’arrêt, la littérature française peut se prévaloir d’un certain « Aujourd’hui, Maman est morte » difficile à égaler, et pourtant on serait presque tenté de concéder le point aux Américains pour l’ouverture du Démon d’Hubert Selby Jr. :
Ses amis l’appelaient Harry. Mais Harry n’enculait pas n’importe qui. Uniquement des femmes… des femmes mariées.
Notons le choix délibéré du traducteur Marc Gibot de tourner le disque là où la version originale utilisait to screw, plus proche du verbe baiser ; le rendu n’en est que plus percutant et suggère que Selby, comme le lecteur aura le loisir de le constater, n’écrira pas la suite ganté de blanc. Jeune cadre prometteur et ambitieux d’une entreprise de Manhattan qui fait la fierté de ses parents, ledit Harry White fait preuve d’une même frénésie consumériste que le reste de l’Amérique des années 70. Et ce qu’il consomme sans compter, ce sont les femmes : sa vie entière est organisée autour d’elles. Il les choisit mariées pour le frisson que lui procure le risque et le peu de complications après coup. Si Harry vit toujours chez ses parents à Brooklyn, c’est pour ne pas être tenté d’en inviter ne serait-ce qu’une seule chez lui. Le jeune homme a pour routine de rondement déjeuner d’un sandwich, ainsi peut-il déambuler dans Central Park à la recherche d’une proie. Il ne boit pas, veillant à garder les sens affûtés, bien que ses incessantes sorties lui laissent les yeux rougis à son bureau le lundi matin.
Doté d’un solide sens tactique et d’un humour affûté, Harry se montre direct dans ses approches et jamais déstabilisé. Parfois il conclut sur le champ, parfois il fait durer le jeu. Narré au discours indirect libre et centré pour l’essentiel sur son point de vue, Le Démon alterne la relation d’épisodes de la vie de Harry White avec des monologues intérieurs de plus en plus délirants. Antihéros d’American psycho, Patrick Bateman lui doit beaucoup. L’auteur aime à mettre en scène des moments où la psyché de son personnage est partagée entre plusieurs sentiments – ainsi, la fête où il s’occupe de sa grand-mère et ses parents tout en s’entichant d’une femme venue seule qu’il imagine de très près. En matière de sexe, Selby s’autorise un registre propre à scandaliser, ce qui le fit confier non sans humour à un interviewer que si le New York Times ne chroniquait pas ses livres, il publierait à nul doute sa notice nécrologique.
Eh bien, faites-moi danser, Harry ! Venez.
D’accord. Pourquoi pas? en haussant les épaules puis posant la main sur son dos tandis qu’ils se frayaient un chemin parmi les danseurs.
La réaction de Harry fut instantanée, et il ne lui fallut qu’un instant pour passer en revue et évaluer les charmes de Gina.
Elle avait aux environs de la quarantaine, probablement quarante et un ou quarante-deux ans, mais en paraissait facilement cinq de moins, un peu plus même, compte tenu du fait qu’étant passablement éméchée, elle ne se montrait pas sous son meilleur jour. Tout bien pesé, elle n’était pas mal du tout – sa main gauche était posée sur son cou, chaude, moite, vivante — et ses yeux approbateurs s’attardèrent sur ce que le décolleté profond laissait voir de ses nichons. Son regard tenta de pénétrer le sillon sombre qui les séparait, en pure perte, et Harry se servit de son imagination et de son expérience pour reconstituer mentalement leur rondeur et leur plénitude couronnée par les mamelons violacés. Vingt ans auparavant, cette Italienne avait dû être une sacrée baiseuse – la main de Harry s’écrasait sur la chair nue du dos, et il sentait ses cheveux noirs lui caresser la joue —, il n’y avait qu’à voir son regard et son cul pour le comprendre – putain, il pouvait littéralement sentir la chaleur qui émanait de sa chatte tandis qu’elle ondulait de son bas-ventre. Sur son cou, il y avait le contact froid et rassurant de son alliance – il savait que quelque part entre les globes rebondis de ses nichons, il y avait deux petits poils noirs, et il avait envie de les mordiller – Vous dansez bien, levant ses yeux à demi fermés vers lui, la bouche entrouverte, j’aime les mouvements de votre corps —, il pourrait baisser légèrement la fermeture Eclair, glisser la main dans son dos, sous le slip jusqu’à son beau cul rond, entre les fesses qu’il écraserait, tandis qu’il la serrerait contre lui, sentant les gouttes de transpiration descendre le long de ses reins. Avec vous, c’est facile. Je n’ai qu’à me laisser conduire. Mon mari ne danse pas. Autrefois, il dansait un peu, mais maintenant, plus du tout. I’dit qu’il est trop fatigué. Enfin, je suppose qu’il travaille dur (pas si dur que ma queue). Mais il faut bien s’amuser de temps en temps, ses yeux lui lançant une invite sans équivoque, si vous voyez ce que je veux dire. Ouais, avec un sourire d’acquiescement, je vois très bien. Et puis, Dieu sait ce qu’il fait en ce moment même à Poughkeepsie ! (POUGHKEEPSIE ! putain, c’est pas vrai !) Qu’est-ce qu’il est allé faire là-bas ? se posant vraiment la question. Les affaires, toujours les affaires.
La musique s’arrêta brusquement, et Harry sentit qu’il bandait dur. Il n’en fut pas gêné ; seulement, ce n’était pas le genre d’endroit où il pouvait l’attirer dans un placard ou dans la cave pour la baiser vite fait. Il n’aimait pas beaucoup tirer son coup à la sauvette — c’était bon quand il avait dix-sept, dix-huit ans —, mais il était à moitié bourré et sa queue était prête à exploser, et l’image de la cour avec son grand arbre ombreux lui effleura l’esprit. Il dégagea son bras et lui demanda de l’excuser quelques instants. Je reviens tout de suite. Il alla à la salle de bains, s’y enferma, puis s’aspergea le visage d’eau froide. Je frais p’têt’ mieux de prendre un bain de siège bien froid, hahahahaha. Il s’essuya la figure, contempla son image dans la glace, puis son bas-ventre, puis à nouveau son image. Bon, voilà, ça va mieux. Mais bon Dieu, c’ que j’aimerais baiser cette nana.
Les pulsions de Harry vont en s’intensifiant, couplées à des crises d’angoisse, au point de peser sur sa santé. Pour continuer à donner le change au bureau, il joue de plus en plus serré, rallongeant dangereusement ses pauses déjeuner. On lui reproche désormais son inconstance, et un rival est promu en ses lieu et place, bien que moins talentueux. Harry décide alors de calmer ses élans, se concentre sur son travail et s’intéresse sincèrement à une et une seule femme, choisie parmi ses collègues ; d’ailleurs on lui fait bien comprendre que sa future promotion passera par un mariage, indispensable gage de sérieux. Son démon le laissera-t-il en paix dans son ascension sociale ? Tiendra-t-il le cap d’une vie devenue « une série de petits compromis, d’accommodements avec la morale et d’adaptations successives à la situation ? » On s’en doute, l’affaire ne sera pas feel good : plus Harry s’élève, et il monte haut, plus ses pulsions s’avèrent sordides voire interlopes — en plus des culs ordinaires, il consommera bientôt le fruit d’absurdes larcins, avant d’aller plus loin encore dans la transgression.
« Un homme obsédé est un homme possédé du démon » annonce l’exergue, et à cet égard on a bien affaire à un obsédé plutôt qu’à un misogyne. Harry White n’est ni féministe, ni machiste résolu. Les femmes, après tout, ont bien droit au plaisir, et lui s’y montre attentif. La nullité crasse des maris, brutaux et égoïstes, lui facilite la tâche. L’époque est encore à une quintessencielle hypocrisie bourgeoise ; les cadres supérieurs y fêtent les nouveaux contrats à l’hôtel auprès de professionnelles à l’heure où leurs familles dorment en banlieue cossue. Si la séduction est clairement affaire de consumérisme pour Harry White, elle consiste également en un tropisme vers la liberté alors que se referme peu à peu le carcan d’une vie parfaite. Car lorsqu’il ne court pas la partenaire de 5 à 7, l’existence de Harry peut se résumer à une somme d’oppressions, celles de l’écrasante Manhattan, du métro newyorkais bondé, d’un environnement professionnel aussi corseté qu’impitoyable, d’une vie d’époux et de parent codifiée à l’extrême, des renoncements successifs à ses propres principes libertaires et finalement l’oppression physique qu’il éprouve littéralement à les subir toutes. C’est avec une cruelle méticulosité que Selby évoque les mécanismes également aliénants de l’entreprise et de la famille. Au fond le final inévitable et halluciné du Démon s’avérera vraisemblable dans son énormité.
Ce n’était pas avec la morale généralement admise que Harry se voyait contraint de faire des compromis, mais avec son éthique personnelle. C’était là la source du conflit qui l’agitait, de la douleur qu’il ressentait.
Ce qui était le plus pénible dans cette évolution, et qui était la cause essentielle de la confusion qu’il éprouvait, était que Harry se devait de nier jusqu’à l’existence de ces compromis et de ces mensonges. Il fallait à tout prix qu’il continue à penser que tout allait bien, que tout ce qui lui arrivait était normal, que tous ces événements étaient la conséquence naturelle de la tension qui s’accumulait en lui dans le cadre de son travail.
Après tout, il avait réussi : il jouissait de l’estime de ses collègues, passait pour un homme de ressources, aux moyens considérables, et qui n’avait encore que trente ans. Dans son esprit, ou dans celui de ses collaborateurs, il n’était pas douteux qu’il serait un jour millionnaire. C’était certain. Dans ces conditions, comment les choses auraient-elles pu aller mal ?
Et il avait une famille merveilleuse qu’il aimait et chérissait tendrement, et qui l’aimait. Quand il rentrait chez lui, son fils accourait (d’un pas mal assuré certes !) pour se jeter dans ses bras, et sa femme l’accueillait toujours avec un grand sourire et se serrait contre lui en l’embrassant. La réussite ! Il avait vraiment réussi. Alors, comment les choses auraient-elles pu aller mal ? C’était impossible, manifestement impossible. Un homme jeune, connaissant la même réussite que Harry White, ne pouvait avoir de problèmes, et ce nœud qui se formait parfois au creux de son estomac, cette tension qui lui donnait l’impression d’être semblable à un ressort prêt à lâcher finiraient bien par disparaître, quelles qu’en fussent les causes. Dans l’immédiat, il n’y avait rien de mal à lever une bonne femme de temps en temps, ou à passer la nuit avec l’une des filles du service des relations publiques. Ça le soulageait, et il avait fini par s’accommoder du vague sentiment de remords et de culpabilité qu’il éprouvait en se réveillant le lendemain matin.
Au regard d’autres périls, les démons intérieurs ont ceci de particulièrement inquiétant qu’ils peuvent frapper les protagonistes à tout moment et en tout lieu. Et s’ils peuvent s’avérer, tel celui d’Harry White, le pur produit d’une chimie cérébrale hors de contrôle, les cas où il pourrait s’agir d’un esprit extérieur tentant une OPA hostile sont plus angoissants encore. Moins fameux que Le Démon d’Hubert Selby Jr., Viens plus près joue sur cette ambiguïté. Publié en 2003, on le doit à Sara Gran, qui signa aussi les trois tomes parus à date de la série (réussie) consacrée à la détective Claire DeWitt. Architecte, son héroïne Amanda mène avec son très rassurant mari Edward une existence confortable, à défaut d’être chaque jour exaltante, dans un vaste loft industriel de Brooklyn. Et voilà que les détails de son quotidien se détraquent imperceptiblement. Son patron relève des obscénités dans un rapport qu’elle lui remet, un gros chien errant la prend en affection, des disputes inhabituelles éclatent avec Ed, des bruits de souris résonnent toujours plus souvent dans l’appartement et son amie imaginaire de l’enfance revient la visiter en songe.
Amanda recommence à fumer, et commande par erreur un livre sur les possessions démoniaques… qui répertorie quantité de signes alarmants apparaissant l’un après l’autre dans son attitude. Elle change physiquement, acquiert un étrange pouvoir de divination, multiplie absences et accès de mauvaise humeur, puis le chien errant cesse de la reconnaître… La narration à la première personne offre le point de vue d’Amanda. Peu de détails suffisent à esquisser un décor ou une situation. C’est avec justesse qu’elle se livre à la dissection de son couple, la somme des habitudes qui font l’intimité et se dérèglent peu à peu sous l’effet de son étrange changement d’attitude ; elle n’y est d’ailleurs pas tout à fait hostile quand bien même il l’éloigne d’Ed.
Ce week-end-là, nous nous sommes rendus au musée des Arts asiatiques pour y admirer une exposition exceptionnelle de meubles japonais période Meiji, les préférés d’Edward. Après avoir sillonné l’exposition, nous nous sommes attablés au café du musée devant un élégant déjeuner composé de salade de cresson et de sandwichs au saumon – un peu trop élégant, je suppose, puisque peu après nous avions de nouveau faim et arpentions le parc à la recherche des vendeurs de hot dogs et de bretzels. Au cours de notre promenade, nous sommes tombés sur Alex, Sophia et Claire, leur fillette de 6 ans. Je n’aimais pas Alex et Sophia. Tout ce qui m’agaçait chez Ed était amplifié chez Alex et Sophia. Ils travaillaient dans la finance, je ne sais pas exactement à quel titre, et se faisaient un fric fou. Leur appartement au sol recouvert d’une absurde moquette blanche, qu’une femme de ménage était payée pour astiquer deux fois par semaine, était écœurant de netteté et de fadeur.
Heureusement, Claire les accompagnait et cela m’a fait une distraction quand nous nous sommes rencontrés. Tandis qu’Ed et ses amis discutaient de la promotion d’Alex, censée passionner les foules, Claire et moi avons marché jusqu’au lac pour regarder les cygnes. Ces oiseaux magnifiques pouvaient se montrer agressifs, ai-je expliqué à Claire en chemin. Tant qu’ils ne se sentaient pas menacés, tout allait bien, mais si nous les approchions de trop près, ils essaieraient de nous pincer. Arrivées au bord de l’eau, nous avons passé une ou deux minutes à regarder quatre cygnes se lisser les plumes de leur solide bec orange. Et puis Claire s’est tournée vers moi – enfin, pas exactement vers moi mais dans ma direction, un peu sur ma gauche.
Elle a recommencé plusieurs fois et je me suis retournée pour voir si quelque chose d’intéressant était en train de se passer. Mais je savais qu’une petite fille pouvait trouver fascinant un brin d’herbe bizarroïde ou un bouchon abandonné par terre, aussi n’y ai-je pas trop prêté attention.
Et puis Claire s’est tournée vers moi en me demandant: « Tu es sûre ?
– Sûre de quoi, ma chérie ?»
Elle m’a ignorée. « D’accord.» Elle m’a alors lâché la main pour courir au bord de l’eau et essayer de caresser le cygne le plus proche de nous. L’oiseau a tendu son long cou vers la fillette en lui lançant un regard mauvais. Tout s’est passé en un éclair. J’ai couru après Claire, l’ai prise dans mes bras et j’ai sauté en arrière. Le cygne nous a poursuivies en se dandinant sur la berge.
«Hé! Dégage!» L’oiseau s’est arrêté et m’a dévisagée de ses yeux fourbes. J’ai remonté la berge en courant et en portant Claire comme un sac de pommes de terre. Au bout de quelques mètres, je l’ai posée par terre et nous sommes allées retrouver ses parents.
« Claire, pourquoi tu as fait ça ?
– C’est elle qui m’a dit de le faire, a répondu la petite, l’air boudeur et les sourcils froncés. Elle m’a dit que j’avais le droit !
– De quoi tu parles ? Personne ne t’a dit de faire quoi que ce soit.
– Elle !» a insisté Claire, frustrée. Elle désignait un point à ma gauche, à peu près à l’angle vers lequel elle regardait plus tôt. « Ton amie.
– Qui ça, ma chérie?
– La dame qui est toujours avec toi. » Elle a baissé les yeux en faisant la moue.
Lorsque nous avons rejoint le petit groupe, j’ai dit à Sophia que Claire racontait des histoires.
La montée en puissance de la possible possession instille chez le lecteur un malaise profond sur un tempo parfait. De manière plus ambiguë, il s’agit aussi d’une forme de libération, un retour apparent à la personnalité d’avant son mariage depuis longtemps aliénée par une vie des plus rangées. Cette bourgeoisie pas si bohème de Brooklyn, aux codes de laquelle se conforment Amanda et Ed, remplace ici les yuppies encravatés de Manhattan que brocardait Selby trente ans plus tôt. Sara Gran sait alterner avec bonheur – façon de parler – la satire sociale et les épisodes dérangeants traversés par Amanda. À ce titre, un désenvoûtement s’avère particulièrement efficace, du moins en termes de narration. L’accélération progressive sera tout à fait glaçante : la confusion grandit entre les moments où s’exprime le supposé parasite et ceux où Amanda reste lucide. Une chose est certaine : elle se sent de plus en plus seule face à l’intrus. Est-elle sous emprise, ou bien se révèle-t-elle à elle-même ? Quel qu’en aura pu être le dénouement, il laissera un goût désagréable comme peu souvent en littérature… soit du bonheur chimiquement pur à ceux qui prisent ces expériences-là. « On pourrait passer notre vie à essayer de comprendre l’étrange, la coïncidence, l’inexplicable. Mais la plupart des gens ne le font pas, et c’était mon cas. » Edward Selby Jr. et Sara Gran, chacun à leur manière, ont su mettre des mots sur les plus sombres et les moins explicables de nos élans secrets. L’emprise qu’exercent ces deux romans sur ceux qui osent les affronter témoigne de l’étendue de leur talent.