Au nom du père, Christian Guillet

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Écrivain strictement autobiographe, Christian Guillet aborde le septième tome de son récit intime en se rappelant un ami de son père, rentier passionné par les femmes et la chasse à cour doublé d’un lecteur érudit. L’homme lui manque cruellement : « un être ne vous quitte point sans que disparaisse aussi une nuance de propos que l’on n’échangera plus avec personne, une nuance de votre propre individualité qui, faute de s’exprimer, s’effacera à son tour. » En comparaison, les figures des deux grands animateurs de l’audiovisuel giscardien, dont les invitations furent supposément une chance pour cet auteur obscur, lui déplaisent par leur vanité superficielle – ce sont Bernard Pivot et Jacques Chancel, qui accueillirent Guillet en 1976 – Au nom du père est paru en 1984. Ce dernier se rappelle sans déplaisir l’échec de ces deux passages à la télévision où il reconnaît avoir été peu aimable, soucieux de maintenir une exigence vis-à-vis de lui-même que seuls eussent pu reconnaître des lecteurs « isolés et clandestins ».

« La société est un miroir, dit-elle, et ne renvoie pas un sourire à ceux qui grimacent. » En effet ! La gloire s’aperçut bientôt qu’elle s’était trompée de destinataire, et pour ma part éclairé sur les compromissions d’ordre esthétique qu’elle exige, je mesurai combien nous étions peu faits l’un pour l’autre. En vain avais-je bénéficié des deux émissions les plus convoitées, dont chacune seule d’ordinaire propageait le moindre bouquin ! Quelle importance attacher à ces feux follets ? Tout ce qui gauchit votre itinéraire privilégié, tout ce qui est insolite ou adventice demeure anodin : un individu se révèle moins dans des incidents de parcours, que dans son art singulier d’emprunter les chemins les plus usuels. Peut-être l’insuccès entraîne-t-il une humiliation particulière pour l’autobiographe, dont il suggère que c’est son âme même qui déplaît. Mais n’avais-je pas une inaltérable persévérance ? N’avais-je pas souvent vu en rêve un vieillard dont la faux et le sablier désignaient Saturne, divinité tutélaire des œuvres de longue haleine ? « On ne gagne rien à court terme, me confirmait mon père, et le silence est un hommage que la bêtise rend à l’esprit. » Oui, un écrivain se doit d’être solitaire et irrecevable, il ne doit pas avoir un public uni ou défini, mais des lecteurs isolés ainsi que lui et clandestins. Ecrivain maudit, je regagnai l’ombre, avec la douceur de m’y reconnaître enfin comme dans ma forêt où je respire, pareil à certaines plantes que le soleil consumerait et qui ne poussent que dans les ténèbres.

Honnête avant tout, Guillet creuse sa nature profonde à longueur de pages superbement écrites. Il se satisfait de son destin, selon lui inespéré, d’homme marié subvenant aux besoins de sa femme et ses fils en enseignant le français au lycée. S’il déplore que ses proches mettent à mal sa liberté d’écrivain, ils lui permettent justement d’éviter un confort d’écriture qu’il n’aurait pas souhaité. « Je souffrais d’aimer leurs vies qui dévoraient la mienne ; ma soif de leur croissance hâtait mon vieillissement. » Son fils cadet si beau, Pierre-Henri, est un contemplatif inquiet qui tend vers l’indolence, et que sa mère désespère de voir plus travailler en classe ; Guillet, lui, voudrait qu’il se révèle peu à peu à lui-même. L’aîné Christophe est un adolescent qui tait ses émois et épouse, dans les prémices d’une contestation de son temps, un conformisme doublé d’un défaut d’angoisse et de profondeur également déplorés par son père. « Heureux par défaut », sans principes ni passion, « Il n’aimerait la vie qu’en viveur », imperméable à l’œuvre de son père. La passion de l’auteur pour la généalogie fait écho à l’importance fondamentale pour lui d’être père.

Un été indien paternel

De sa femme Simone, le lecteur encore vierge de l’œuvre de Guillet découvre par bribes qu’elle est rude avec Pierre-Henri, a une tendance méridionale à la farce et ne se montre guère indulgente avec les fragilités de son époux – « Simone regardait mes soucis ou mes peines comme des échecs dont elle me tenait rigueur, et je lui taisais tout cela dont elle se faisait des armes contre vous ; elle ne partageait que vos bonheurs, et n’avait donc pas souvent l’occasion de m’approcher. » Elle est, en somme, une tornade encline à « vivre en voulant oublier qu’elle vit. » Simone vient à son chevet lorsqu’on l’opère des cordes vocales, ainsi que sa mère – passablement hypocrite selon Guillet – et un père auquel il redoute de trop s’identifier. Son voisin de chambre quinquagénaire, rond de cuir amateur de romans, lui inspire le mépris : pour lui, la culture ne revient pas à picorer sans choisir de creuser un sillon. « Mon voisin, quoique fort lettré, a une fadeur qui aurait suffi à m’annoncer son entourage ou sa femme, mais l’apparition de celle-ci me persuade que, pour épouser une fille privée de séduction, il faut n’avoir qu’une culture mal assimilée.» Et pan.

L’homme que bientôt j’aurais accompagné jour après jour de mon berceau à sa tombe, il me mettait en évidence qu’au-delà de lui-même, mon œuvre complète aurait pour singularité d’épouser à travers ma vie complète la mesure permanente du temps, de se soumettre au temps avec lenteur et continûment – a l’opposé de mes devanciers, habiles à en simplifier ou à en interrompre le cours par des jalons arbitraires : toutes mes autres intentions esthétiques relevaient étroitement de celle-là, qui s’était précisée au long de trente années à mon insu, et beaucoup mieux que si je l’eusse davantage préméditée…

« Simone! » entendions-nous parfois dans le noir, et rappelée à distance par son beau-père, elle accourait affolée: « Embrasse-moi encore, même si je suis vieux et laid, car je n’arrive pas à m’endormir, tant je souffre de t’aimer. » Et le baiser accusant leur différence d’âge, quelle vision que celle de ce vieillard penché vers cette femme rajeunie par son effroi ! Cette femme toujours honteuse de quelque chose ou de quelqu’un, toujours en quête d’un motif susceptible de satisfaire son besoin de rougir – alors que sa honte était antérieure à tout motif et intérieure à sa personne – elle avait honte maintenant d’aimer ce grand vieillard, elle ne comprenait guère comment cela se pouvait en elle, et dans la stupeur elle prenait vaguement conscience que ce qu’elle aimait, c’était déjà un mort.

Le père de Christian Guillet, à force de vouloir ressembler à un fils dont les écrits le marquent tant, s’éprend de Simone – vu que « certaines physionomies féminines ont une ardeur inconvenante », on devrait pouvoir le comprendre – et entreprend candidement de la séduire. Il lui recommande quantité d’œuvres seyant à sa sensibilité, entretenant la confusion entre les émotions que lui-même et les artistes en question lui inspirent. Le fils ne s’en courrouce pas, voire se réjouit pour son père d’un tel été indien, et pour sa femme de toutes ces attentions que lui-même ne lui prodigue plus (« à la manière de certains divorcés qui cohabitent après leur divorce, nous demeurions enlacés par la longue tristesse de ne point réussir à nous entendre »), d’autant qu’ils restent chastes : « leurs privautés ne dépassaient pas celles des adolescents d’autrefois. » L’expérience, en somme, le rapproche de son père. Ils se rendent à Venise à cinq avec Christophe et Pierre-Henri ; tout est amour et harmonie entre eux dans le contexte de beauté tragique d’une ville qui s’accommode de son propre malheur. Guillet s’enivre de Venise avant de se rappeler qu’il aspire à être auteur plutôt que spectateur, et que pour l’artiste la ville réside autant – voire plus – dans ses vestiges qu’on admire à Paris et la laissent imaginer tout entière.

L’amour inconditionnel de Molière et ses souffrances de misogyne

On l’aura compris : point n’est besoin d’autofiction quand l’auteur déploie de tels efforts pour se connaître tel qu’il est. Il prône d’ailleurs sans cesse la supériorité de l’autobiographie sur le roman, en cela qu’elle saisit la singularité de l’écrivain et de son art, et qu’elle s’avère bien plus subtile. « La clef de ce que je raconte ne laisse pas en effet de m’échapper, car à la différence d’un roman ou d’un drame toujours prémédités par leur créateur et entièrement intelligibles, l’autobiographie préserve les énigmes ou l’incohérence de la vie – qui parfois n’est plus à votre portée, et où tout n’a pas une signification accessible. » Pour lui, comme il le rappelait en évoquant Apostrophes ou Radioscopie, seule compte l’intégrité de son œuvre aux dépens de son rayonnement d’auteur.

Quelle gageure de collectionner ses états d’âme ou ses âges successifs, analogues à des objets d’art, en un siècle d’iconoclastes et d’explorateurs pareillement violents, trop expéditifs pour prendre le temps d’identifier ce qu’ils pulvérisent ou ce qu’ils découvrent ! Mais à leurs pires assauts que je soutiendrais de pied ferme, j’opposerais une citadelle imprenable à force de rigueur et de densité, une œuvre dont toutes les portes seraient gardées en excluant même ses visiteurs – qui pour n’avoir plus rien à désirer ou à corriger, n’y auraient plus leur place. Puissé-je façonner une espèce de corps sphérique, doué d’unité et de plénitude, contenant les principes nécessaires à sa propre subsistance – et puissé-je le lancer enfin dans l’azur, où il se maintiendrait tout seul sans jamais retomber !

Sans jamais évoquer l’actualité, Guillet se livre donc au fil de ce qui fera office d’intrigue à Au nom du père, le rapprochement du beau-père et de sa bru puis le sien propre avec une ancienne étudiante prénommée Patricia, lorsqu’il se sera senti rendu suffisamment solitaire pour chercher ailleurs une compensation. Il évoque aussi son amour inconditionnel pour Molière et la forme bien particulière de misogynie « d’un être trop trop tendre et qui a trop aimé les femmes pour n’en pas souffrir », supérieur par l’inspiration à tous ses contemporains qui le surpassaient en technique. Chez Molière, qui écrivit plus vieux que Racine, « toute illusion a fui devant l’aigreur maladive d’une vie qui s’use, et les mêmes chagrins sont rendus insoutenables par la perspective de ne pouvoir rien recommencer, faute à jamais de guérison ou de solution.» En plus d’y projeter ses propres angoisses de milieu de vie, c’est l’occasion pour Guillet de rappeler qu’Agnès a seize ans dans l’École des femmes, « âge de la femme pour qui bien des hommes gardent une prédilection »…

Un contact du peuple qui ne lui sied qu’à moitié

Au rang de ces considérations qu’on dirait politiquement incorrectes quelques années plus tard, l’auteur ne croit guère au cosmopolitisme, voire au métissage : « les voyages perdent leur signification à une époque où ils sont si fréquents que les influences mutuelles entre les peuples retirent à chacun son génie propre ». Pour se payer un importun, il n’hésite guère à dépasser certaines bornes du vivre-ensemble : « Son fastueux costume de petit muscadin balzacien dénonce l’enfantillage de ce quinquagénaire inculte, pareil à ces noirs dont l’élégance européenne souligne l’aspect primitif qu’elle voudrait atténuer. » Il se révèle croyant torturé plutôt qu’athée, lui qui considère l’athéisme comme un vide ou une désinvolture – à sa posture se mêle une étonnante confiance en l’astrologie pour expliquer ses propres faits et gestes : « en cette période où m’influençait la constellation du cancer ». Mais si Guillet croit en une chose, c’est au déclin de la civilisation plutôt qu’à l’existence de Dieu. Ses propos sur Venise sont empreints d’un fameux pessimisme. « Devant cette splendeur d’une momie étrange, à laquelle son embaumement n’évite guère la putréfaction, on ne sait si le silence des survivants est celui d’une veillée mortuaire, ou s’il résulte d’une piété pour les prestiges du passé. Dans ce silence que rompt à peine notre batelier à l’approche des carrefours, comment ne pas puiser la confirmation que depuis longtemps l’histoire atteste une déchéance continue, et que le meilleur est autant derrière vous que le pire devant vous, et qu’il y a moins à espérer maintenant du monde extérieur que de soi seul ?» De quoi clairement expliquer une vocation d’autobiographe plutôt que de guide touristique.

L’amour charnel n’est que l’image mutilée d’une fusion plus complète ou plus élevée, à laquelle accèdent peut-être les corps glorieux ou les anges. Qui donc accède fréquemment à l’extase irréprochable, à celle où vous n’avez plus le pouvoir de distinguer ce que vous donnez d’avec ce que vous recevez, où vous êtes vraiment plus que vous et loin de vous libéré de vos frontières physiologiques, où vous perdez la sensation tactile de votre identité corporelle au point que chacun des deux amants se prenne pour l’autre ? On ne s’entend physiquement qu’à peu près, on a même besoin de plusieurs années pour parvenir à cette approximation, et à mesure que l’on y parvient, le désir que l’on avait l’un de l’autre s’amortit – le désir d’y parvenir ! Vos gestes ensemble deviennent plus patients ou plus lents et moins improvisés, ce qui prête une sorte d’indécence à votre fidélité intime.

D’ailleurs au plan politique la modernité républicaine – ou plutôt ce qu’il considère comme la dictature du peuple – ne sied guère à cet élitiste revendiqué : « Quand ainsi au14 juillet le peuple partout déferle, intolérable hors de son travail et dans les loisirs qui accusent le pire de lui-même, quand il exhale sa puanteur particulière en ces jours de fête où il est bien lavé, son affluence illustre l’emprise universelle du peuple à présent que seuls ont droit de s’exprimer ceux qui en sont issus : comment ne pas dénoncer cette emprise du peuple sur les mœurs et la langue et les lettres et les arts, sur cela même qui lui est le moins accessible, et sur les êtres même qui lui sont le plus étrangers ? La terre entière s’encanaille, jusqu’à corrompre l’air que l’on respire ou la qualité de la vie, et bientôt il ne restera plus personne pour en prendre conscience ou pour en souffrir. » D’une manière générale, le contact de ce peuple ne semble lui seoir qu’à moitié : ainsi, au retour de Venise, lorsqu’il tombe sur sa concierge espagnole : « Quel déplaisir de tomber déjà sur cette gorgone, dont les oreilles démesurées illustraient la bêtise, une bêtise qu’on ne retrouvait point sans avoir l’illusion qu’elle s’était accentuée en votre absence ! Léthargique et toujours à bâiller si vigoureusement qu’on aurait cru qu’elle allait vous mordre, elle clampinait à la manière d’un enfant qui a fait dans sa culotte, tout juste vêtue d’un sordide négligé qui exhibait des seins en tétines de biberon… « Monsieur, écoutez ! » Sinistre mammifère, qui se permettait de vivre devant tout le monde ! » Bigre.

Livrer de lui-même certains faits d’armes guère glorieux

On pardonnera à l’auteur ses épanchements de fiel réactionnaire et misanthrope – après tout, il n’oblige personne à y souscrire – en considérant la pure splendeur de certaines pages. Il peut s’agir de descriptions admirablement troussées, comme ce que lui inspire la pyrotechnie : « Surpris, un soir, par le feu d’artifice dont les floraisons se reflétaient sur l’océan, gerbes de fiançailles ou couronnes funéraires qui disparaissaient avant de se faner, ne s’effeuillant que pour éclore à nouveau et surgir les unes des autres, je m’égarai dans les arabesques là-haut de ses tapis d’Orient dont l’instabilité dissimule l’ordonnance. Espièglerie d’une matière qui trompe sans cesse votre attente, par ses changements de couleur ou de trajectoire ! D’abord invisibles au sol où elles serpentent et chuchotent, les fusées vrillent les ténèbres avec la promptitude de la peur, ne dénonçant leur présence lumineuse qu’une fois inaccessibles, cascades ou comètes ou girandoles impatientes d’épuiser leurs propres ressources, et de vous scandaliser à force de gaspillage. Chacune aspire à l’infini, transmet à la suivante son ambition, et les voici de promesses en renoncements jusqu’au bouquet rageur qui ne dément guère son impuissance. La lune se moque de ces petites âmes oubliées dans des incendies dérisoires, et c’est enfin une nuit silencieuse qui triomphe tout entière au firmament. » C’est chié, admettons-le.

Sa taille ne dépassait plus guère celle de sa belle-fille, et à son bras il cheminait vers la mort d’une allure plus désinvolte ou moins consciente de son but. La vie ne l’aimait-elle pas, pour envisager de le quitter sous peu ? Sa vie n’avait aucun prix à mes yeux, si durable fût-elle, dès l’instant où je savais qu’elle se terminerait. Et ne l’aurais-je pas moins aimé pourtant s’il eût été immortel, si sa mort à distance n’avait pas fait partie de mon amour pour lui, cette mort qui surgirait en chef d’orchestre, pour me révéler enfin la secrète ordonnance des modulations successives de cet amour ? Dans ces lentes randonnées du flâneur, rien n’indiquait qu’il s’agissait d’une course à l’abîme, et même sa voix de ténor paraissait démentir ce qu’il chuchotait à Simone: « Peut-être reviendras-tu plus tard dans ces allées de hêtres où notre histoire se prolonge, peut-être y puiseras-tu le sentiment de dérision que l’on éprouve au souvenir d’une passion disparue.»

Et la démarche de Guillet n’en fait certes pas qu’un triste bonhomme. Il faut lire le plaisir qu’il puise dans son écriture, dont l’entretien acharné de l’acuité va de pair avec celle de sa perception du monde qui l’entoure. « Oui, il me plaît souvent de savoir que personne ne prendrait intérêt à ce qui éveille le mien, dont la singularité renforce mon isolement et en sauvegarde la propriété privée. Habile à me saisir d’un être ou d’un objet, à y enrouler voluptueusement ma phrase en me faufilant d’un registre à l’autre, j’avais la satisfaction de vérifier ces soirs-là, et jusque dans le lit conjugal, qu’au lieu de s’émousser au cours des ans ainsi que je l’avais craint, mes cinq sens ne laissaient pas de s’affiner toujours, de percevoir tout ce qui leur échappait dans ma jeunesse. » Ajoutons que l’injonction à l’intégrité à laquelle il affirme ne pas déroger le pousse également à livrer de lui-même certains faits d’armes guère glorieux, telle la fois où il est surpris en train de voler dans un supermarché baulois : « Me voici devant un brigadier dont la physionomie de bandit souligne ce qu’ils ont tous deux en commun, et au déclinement de mon nom : « Ah, je vous connais! s’exclame-t-il avec le sourire malicieux qu’il doit prendre dans l’intimité, en découvrant les dessous d’une fille. – Moi, je ne vous connais pas, et je pense que vous n’avez pas de quoi me connaître, répliqué-je à l’idée que de mémoire humaine dans cette province, une mésaventure comme la mienne n’est pas survenue à un membre de ma famille paternelle. – Oui, je vous ai vu à la télévision! » précise-t-il à ma déconvenue, celle qu’inflige à l’écrivain un admirateur qui n’a pas d’esprit.» Le bougre n’aura pas pu s’empêcher de glisser cette pique finale, mais enfin il aura tenu son engagement à ne jamais mentir, même par omission, et lui-même ne sort pas tout à fait grandi de la révélation.

Un cuisant aller-retour à Clermont-Ferrand

D’ailleurs Christian Guillet atteint des sommets de vulnérabilité et de ridicule assumé dans sa relation de l’idylle avortée avec Patricia, dont on pourra dire ici sans trop la déflorer qu’elle connut une carburation lente et un assouvissement piteux. Il y sera question d’un cuisant aller-retour à Clermont-Ferrand, une occasion de plus d’égratigner la forme romanesque tout en livrant une vérité touchante sur lui-même alors qu’il ne cherche pas l’apitoiement. Juan Asensio, sur son blog Stalker grâce auquel j’ai découvert Au nom du père, tient Christian Guillet pour le plus grand écrivain français vivant – il a fêté ses 92 ans. À défaut de verser dans un éloge à ce point définitif, je dirais que la singularité majestueuse d’Au nom du père, dans la démarche comme dans le style, n’a pas d’équivalent dans ce que je connais des œuvres de nos contemporains. Revendiquée bien haut par l’auteur, une telle singularité atteste donc d’un éclatant succès.

M’aurait-elle tant fasciné, si elle eût été plus simple ? Je n’étais qu’en apparence victime d’un hasard malheureux, quand se révélait difficile une intrigue amoureuse que par exception j’avais nouée : en fait, chacun de nous deux n’avait été attiré par l’autre que pour s’être en lui reconnu impraticable. Le plus fragile des deux restait cependant le moins jeune, les années ne cessant d’accuser votre fragilité. A travers mes fenêtres, le lumineux printemps mettait un accent de sarcasme sur ce sombre dénouement.

Dire que j’étais allé si loin chercher un pareil dénouement ! Insolite destinée que la mienne, où les malchances ont pour cruauté de se présenter d’abord sous le visage d’une chance – qui bientôt m’abandonne à l’arôme de la promesse qu’elle ne tient point. Combien une existence demeure étrangère aux romans, où tout est continu et cohérent et accompli !

Les romanciers ne peignent guère les histoires qui avortent, les rendez-vous manqués ou les amours interrompues. Le pis de mon histoire, c’est qu’elle me ressemblait, qu’elle commémorait ce que j’avais souvent vécu jadis, et qu’en m’offrant le reflet d’une jeunesse entravée, elle ne m’avait rajeuni que tristement. Rien de nouveau sous mon soleil noir. Ma tristesse, dont on souriait jadis, où elle passait pour une forme de naïveté, elle n’est point différente aujourd’hui où on la juge plausible, comme si elle résultait de l’expérience : on n’admet pas volontiers la prescience ! Mais l’épaisseur d’un demi-siècle ne m’a guère changé, et ai-je jamais eu la joyeuse faculté de me perdre ?

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