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Le Nouveau Journalisme, théorisé en 1973 par Tom Wolfe comme une somme d’emprunts à la littérature de fiction, se fonde sur la narration à la première personne pour une subjectivité assumée, l’attention aux détails du quotidien via l’immersion durable de l’auteur dans son sujet, la retranscription de dialogues plutôt que le recours aux citations et la structuration en scènes d’une histoire conçue comme un scénario. Ses auteurs les plus fameux furent Wolfe lui-même, réputé pour son sens de la satire sociale, Joan Didion et ses doutes permanents sur la vérité de ce qu’elle observe, un George Plimpton expérimentant le sport, la musique et le cirque professionnels avec un solide sens de l’autodérision, le fondateur du gonzo Hunter S. Thompson, porté sur le burlesque et les psychotropes, ou un Norman Mailer se mettant en scène comme un protagoniste plutôt qu’en observateur. Vu de ce côté de l’Atlantique, Gay Talese n’est pas le plus fameux. Il fut pourtant un modèle de ténacité méticuleuse, peut-être le moins « romanesque » de tous mais un témoin précieux de plusieurs époques. C’est devenu nonagénaire qu’il publia Bartleby & moi, sorte de testament journalistique après sept décennies de métier.
Lancé grâce aux conducteurs de pousse-pousse d’Atlantic City
Du jour de 1953 où il fut recruté par le New York Times à 21 ans comme « garçon de bureau », Gay Talese choisit de se consacrer à l’observation des millions d’anonymes peuplant New York City, tel le Bartleby de Melville, obscur gratte-papier de son état, qu’on daigne rarement écouter et encore moins tenter de comprendre alors qu’ils donnent les clés des questions les plus vastes. Les spécimens abondent au sein du journal même, notamment au service des corrections, dont il observe de loin les habitudes.
Incipit
New York est la ville des choses qu’on ne remarque jamais. On peut y voir des chats dormir sous les voitures, deux tatous de pierre escalader la cathédrale Saint-Patrick, ou des milliers de fourmis se promener tout en haut de l’Empire State Building. Ces fourmis ont dû être apportées là par le vent ou par des oiseaux, mais personne n’en est très sûr. À New York, personne ne sait d’où viennent ces fourmis, ni d’où vient ce mendiant qui prend le taxi pour se rendre dans la Bowery. Personne ne s’interroge sur cet homme tiré à quatre épingles qui fouille les poubelles de la Sixième Avenue, ou encore sur ce médium prétendument « clairvoyant, clairentendant et clairsensuel » installé entre les 70° et 80° Rues, à l’ouest de la Cinquième Avenue. New York est une ville totalement excentrique, ainsi que l’attestent toutes sortes d’informations insolites. Les New-Yorkais clignent des yeux environ vingt-huit fois par minute, quarante fois quand ils sont énervés. Lors d’un match de baseball au Yankee Stadium, la plupart des mangeurs de pop-corn s’arrêtent instinctivement de mâcher juste avant un lancer.
Le premier papier publié de Talese concerne le chef de l’équipe d’électriciens en charge du bandeau déroulant les gros titres de l’actualité sur Times Square, la place à laquelle le quotidien donna son nom. On lui refuse celui décrivant l’excentrique et mélomane responsable des archives, mais la réputation naissante du jeune homme lui vaut qu’on lui confie une enquête sur les conducteurs de pousse-pousse d’Atlantic City… et sa carrière est lancée. Il enchaîne sur un long article à propos d’une vieille star du muet qu’il a su débusquer et approcher comme il le fallait. Son service militaire dans la cavalerie blindée lui donne l’occasion de servir à Fort Knox et de collaborer avec la presse locale. Nommé reporter au service des sports, il affine sa technique – et s’en sert notamment pour interviewer le préposé aux coups de gong des soirées de boxe au Madison Square Garden, fameux entre tous les Bartleby du sport professionnel. S’ensuivent plusieurs années aux nouvelles locales. Là encore certains hasards sont autant de bénédictions : privé de crise de Cuba, il profite d’un sujet commandé dans une fac rurale pour découvrir des Amishs guère rendus anxieux par la géopolitique. En somme, la carrière de Talese repose sur un professionnalisme irréprochable et la sérendipité qu’il favorise grandement.
Un mythique portrait de Franck Sinatra aux antipodes de sa dilection
Il quitte le New York Times pour Esquire, d’où il pourra faire des portraits de ses anciens collègues dont il est persuadé de l’intérêt pour le public. Lors de ses derniers mois au Times il avait couvert les événements de Selma, et découvert une part de vérité dans les mots du gouverneur de l’Alabama George Wallace quand il brocardait les Newyorkais manifestant dans le sud contre la ségrégation tout en la pratiquant à bas bruit chez eux. Embauché par Esquire, auprès du responsable de la rubrique nécrologique du New York Times décisionnaire des noms méritant une rubrique, il découvre que l’épouse de Melville dut payer pour la sienne… il soigne aussi le portrait pour Esquire dudit responsable, qui éleva au rang d’art sa spécialité. Le magazine accepte ses autres propositions d’articles sur les hommes de l’ombre du Times à la condition qu’il réalise d’abord une interview de Frank Sinatra, soit un travail aux antipodes de sa dilection.
Paru dans la livraison d’avril 1966 sous le titre « Sinatra a un rhume », (l’article) s’ouvrait sur la scène dont j’avais été témoin le premier soir quand je l’avais vu au bar du Daisy, alors qu’il fumait une cigarette et sirotait son bourbon, se sentant très seul bien qu’accompagné de deux blondes, avant de presque en venir aux mains avec Harlan Ellison dans la salle de billard. Il s’achevait sur une note apaisée, avec cette description d’un Sinatra serein, assis au volant de son coupé Ghia, roulant seul par une journée ensoleillée à Beverly Hills au moment où les feux de circulation étaient sur le point de changer de couleur :
« Frank Sinatra stoppe sa voiture. Le feu est au rouge. Les piétons traversent rapidement la rue en passant devant son pare-brise, mais comme toujours, il y a une exception. C’est une jeune femme qui doit avoir entre vingt et trente ans. Arrêtée au bord du trottoir, elle le dévisage. Il la voit du coin de l’œil sur sa gauche, et comme la même situation se répète chaque jour ou presque, il sait bien ce qu’elle est en train de se dire :
On dirait bien que c’est lui, mais est-ce vraiment lui ?
Juste avant que le feu ne passe au vert, Sinatra tourne la tête et la regarde droit dans les yeux en attendant la réaction qui suivra immanquablement. Elle réagit et il lui sourit. Elle sourit à son tour, mais déjà il a disparu. »
Cette scène dans la rue m’avait été racontée non seulement par plusieurs jeunes « piétonnes » que j’avais eu l’occasion de rencontrer pendant mon enquête, mais Sinatra en personne l’avait confirmée au cours de conversations qu’il avait eues avec certains de ses intimes, notamment sa fille Nancy. Le reste de mon article, au total cinquante-trois pages manuscrites, soit vingt-huit feuillets, se nourrissait de ce que j’avais vu en suivant Sinatra sur le plateau de tournage, dans le studio d’enregistrement, au cours de son déplacement à Las Vegas, ainsi que de mes réflexions personnelles et de mes récriminations griffonnées au jour le jour sur les fiches en carton découpées aux dimensions de ma poche de veste qui m’accompagnaient partout où j’allais. J’avais ensuite repris ces notes, éliminé ce qui ne me semblait pas pertinent, et dans une tentative d’injecter une certaine dose d’esthétique, j’avais utilisé des stylos multicolores Sharpie à pointe fine pour reporter les informations retenues sur deux feuilles de carton non découpées de 35 centimètres sur 20, jusqu’à obtenir au final un tableau graphique plutôt baroque qui m’avait fait usage de plan – il donnait, sous une forme abrégée avec des flèches et des renvois dans tous les sens, un aperçu d’ensemble de mon article scène par scène, avec mention au passage de certaines frustrations que j’avais pu éprouver au cours de mon enquête puis de la rédaction de mon texte.
Talese détaille le processus avec une infinie méticulosité: il observe son sujet de loin lors d’une soirée hautement select et prend des notes aux toilettes, à l’abri des regards, rencontre son attaché de presse, se renseigne à fond sur les seconds rôles de l’entourage de la vedette – toujours sa passion de journaliste – tailleur, ami, responsable des toupets, doublure, entraîneur de boxe, etc., assiste à un enregistrement où Sinatra est enrhumé et rien ne se passe comme il faudrait, demande à son propre ami Floyd Patterson, qui prépare un combat contre Muhammad Ali, d’intercéder pour lui auprès de Sinatra, tente sans succès de rencontrer l’ex femme et découvre qu’il était sans doute sous écoute… puis prend contact avec des « mécontents » de l’entourage de l’artiste, visiblement peu désireux de s’exprimer malgré tout, donc sans doute sous pression, observe la sociologie de Beverly Hills et des rapports entre possédants et petites gens, découvre un Sinatra grand seigneur et travailleur aussi acharné qu’efficace, mais exclusif et caractériel selon les témoignages, se retrouve pris entre le marteau et l’enclume quand Esquire reproche son attitude au camp Sinatra, bénéficie du revirement des Relations Presse du chanteur en conséquence et peut enfin accéder au premier cercle, assiste au combat Ali vs Patterson avec le camp Sinatra et entend, stupéfait, un Floyd Patterson vaincu et tuméfié lui demander s’il a bien pu rencontrer Sinatra…
L’âme fataliste du Docteur Boom
Sans avoir fréquenté la star comme il l’aurait souhaité, Talese quitte Los Angeles après un séjour d’un mois ; il dispose alors d’assez de matériau pour travailler à sa façon. Son approche présente certaines similitudes avec la « chasse » de Muhammad Ali par Hunter S. Thompson quelques années plus tard, intitulée Dernier Tango à Las Vegas, sauf que ce dernier aura fini par rencontrer sa proie. Le travail en cercles concentriques de Gay Talese donne 28 feuillets finalement intitulés « Frank Sinatra a un rhume » et couronnés d’un rare succès : le papier sera désigné en 2003 le meilleur dans l’histoire du magazine. La série sur les personnages clés du New York Times rencontrera elle aussi son public.
La ville de New York compte quelque chose comme un million de bâtiments. Cela inclut les gratte-ciel, les immeubles résidentiels collectifs, les célèbres brownstones, ces maisons typiques en pierre brune, les maisons individuelles, les grands magasins, les centres commerciaux, les garages automobiles, les écoles, les églises, les hôpitaux, les crèches et jusqu’aux refuges pour les sans-abri.
Sur une superficie d’environ 773 kilomètres carrés, on recense plus de 19 000 parcelles non bâties; il y a quelques années, le terrain au 32 de la 62e Rue Est, entre Madison Avenue et Park Avenue, est retombé du jour au lendemain dans cette catégorie – après la décision prise par l’infortuné propriétaire de la maison de pierre brune qui s’y dressait de la faire sauter (et lui avec). Il n’avait pu se résoudre à vendre cette résidence de style néoclassique grec qu’il aimait tant après que la Justice lui avait ordonné de verser à son ex-femme – ils avaient divorcé trois ans auparavant – la somme de 4 millions de dollars.
Gay Talese poursuit le récit de sa carrière – dont la relation de son mariage au long cours – jusqu’à un travail récent qui lui prit trois ans, l’histoire de l’immeuble du Dr. Bartha – que la presse locale rebaptisera « Docteur Boom ». Celui-ci, mis en demeure en 2006 de quitter son brownstone newyorkais acquis 26 ans plus tôt pour régler son divorce, préféra s’y faire sauter et disparaître avec lui. Ayant fui son pays jeune homme, l’immigré roumain à tendance mélancolique était réputé très bon médecin. Travailleur acharné, attentionné auprès de ses patients, exigeant envers ses filles, il négligeait loisirs et vie conjugale. L’avocat de sa future ex-épouse en brossa un tableau violent et antisémite – pour un usage (forcément) inapproprié des swastikas, et ce malgré ses propres origines juives. Lui ne voulait pas divorcer et plaida la non-pertinence d’un partage à parts égales, mais finit par se voir reprocher un « traitement brutal et inhumain » de celle qui partageait sa vie. Talese attribue à son âme fataliste de survivant des Nazis et de l’URSS le fait d’avoir abandonné l’affaire avant un éventuel procès en appel. Spectaculaire, l’explosion du brownstone atteignit deux autres bâtiments. Le prix du terrain (redevenu) seul s’apprécia fortement, et sa revente rapporta une somme supérieure à l’évaluation du bien. Une propriétaire originaire de Russie voulut y ériger une résidence de luxe. Empêtrée dans des scandales financiers, elle revendit la propriété en 2015. Après avoir établi la lignée des occupants successifs de la parcelle depuis qu’elle fut acquise à 10000$ au XIXe siècle, Talese narre la revente finale du nouvel immeuble pour 19 millions de dollars en 2021, récapitulant un bon siècle et demi dans l’histoire tumultueuse de l’immobilier manhattanite.
Le style à haute teneur informative de Gay Talese reste fluide jusqu’au bout, à peine moins humoristique à ses heures que ceux de Hunter S. Thompson ou George Plimpton. Son lecteur se surprend à se passionner pour les recherches in extenso sur chacun des protagonistes cités. En bref, Bartelby & moi se lit sans faim, et fait un bien bel hommage au journalisme, nouveau ou pas, mené avec méthode et passion sur le temps long.