Le commis, Bernard Malamud

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Si L’homme de Kiev valut au Newyorkais Bernard Malamud le prix Pulitzer de la fiction en 1967 ainsi que le second de ses National Book Awards (après le recueil de nouvelles Le tonneau magique en 1959), c’est pour Le commis qu’il eut les honneurs de la liste des « 100 meilleurs romans publiés en langue anglaise depuis 1923 » établie en 2010 par le magazine Time. Il s’agit de son deuxième roman édité, ni le moins autobiographique – Malamud était le fils aîné d’un immigré juif de Russie devenue épicier à Brooklyn – ni le moins universel du lot, tant sa quasi unité de lieu, entre les quatre murs défraîchis d’un modeste commerce de proximité, et les préoccupations essentielles de ses personnages renvoient aisément le lecteur à son propre quotidien, aux sens le plus trivial et le plus noble du terme. C’est justement la faculté de Malamud à mêler le noble au trivial dans une langue dépouillée mais jamais morne qui rend Le commis à ce point fascinant.

« Figé comme un poisson dans sa friture »

À soixante ans, Morris Bober est donc un petit épicier de New York dont les affaires périclitent lentement mais sûrement. Son voisin Karp, qui a réussi dans les vins et spiritueux, a loué un local face au sien à un concurrent allemand plus haut de gamme. La femme de Bober, Ida, le houspille sans cesse et cherche un repreneur. Faute de pouvoir poursuivre ses études, leur fille Helen occupe un emploi sans envergure dans un bureau de Manhattan mais rêve d’une autre vie. Elle a vécu une aventure avec Nat, le grand fils du confiseur Pearl, séducteur né et futur avocat. Plus sincère et moins joli garçon, le fils Karp, Louis, voudrait l’épouser. Le manque chronique d’argent n’est pas le seul des maux qui frappent les Bober : depuis la mort d’Ephraim, le frère d’Helen, Morris « dépasse rarement le coin de la rue ». Il se rappelle sa jeunesse lointaine, « figé comme un poisson dans sa friture ».

Incipit

En ce début de novembre, la rue était sombre bien que le jour fût déjà levé et un petit vent frais balayait le trottoir. Comme il se penchait vers les deux caisses de lait, le vent lui rabattit son tablier sur la figure. Morris Bober traîna péniblement les deux lourdes caisses jusqu’à la porte en soufflant. Un grand sac rempli de pains était appuyé devant l’entrée de la boutique et, à côté, se tenait la vieille Polack aux cheveux gris venue comme chaque matin acheter le sien.

« Pourquoi si tard ?

– Il n’est que six heures dix, dit l’épicier.

– En attendant, on gèle. »

Morris ouvrit la porte de la boutique et l’invita à entrer. Habituellement, il rentrait d’abord le lait et allumait les radiateurs à gaz, mais la vieille était impatiente. Il vida le sac dans un panier sur le comptoir, choisit un pain sans grains qu’il fendit en deux et en enveloppa une moitié dans un papier blanc. Elle fourra son pain dans son filet à provisions et déposa trois cents sur le comptoir. Il inscrivit la recette en actionnant une antique et bruyante caisse enregistreuse, plia et rangea le sac qui avait contenu les pains, acheva de rentrer le lait et rangea les bouteilles dans le bas du réfrigérateur. Puis, après avoir allumé le radiateur du magasin, il s’occupa de celui de l’arrière-boutique.

Il fit chauffer du café dans un pot émaillé noirci et se mit à boire à petites gorgées, tout en mâchant distraitement un bout de pain. Ensuite, ayant rincé sa tasse, il attendit. Chaque matin, vers sept heures, Nick Fuso, le locataire du dessus, un jeune mécano qui travaillait dans un garage du quartier, venait acheter pour vingt cents de jambon et une miche de pain.

La porte s’ouvrit, laissant le passage à une fillette d’une dizaine d’années avec une figure maigre, des traits tirés et des yeux trop brillants. En la voyant, Morris se sentit las.

« M’man, débita la fillette très vite, demande si vous pouvez lui faire crédit jusqu’à demain pour une livre de beurre, un pain de seigle et une petite bouteille de vinaigre de cidre ?

– Plus de crédit, fini. », dit Morris qui connaissait la mère.

La fillette éclata en sanglots.

Morris lui donna un quart de beurre, le pain et le vinaigre. Quand elle fut partie, il chercha sur le comptoir près de la caisse enregistreuse une note au crayon et, sous l’inscription : « Poivrote », il ajouta un chiffre. Cela faisait un total de deux dollars, trois cents dont il ne verrait jamais le premier sou.

Pour ajouter à ses déboires, Morris est dévalisé par deux malfrats masqués qui le traitent de « sale Juif ». L’un des types est brutal, l’autre tempère sa violence. Peu de temps après l’agression, un jeune aux vêtements élimés apparaît dans le quartier. Il se présente à Bober sous le nom de Frank Alpine, se montre serviable au possible et lui demande un stage, fût-il payé une misère. Morris refuse, mais découvre que Frank a dormi dans sa cave et chaparde de quoi manger. L’épicier le confond un soir et le prend en pitié. Le lendemain matin, le coup à la tête reçu lors du braquage lui vaut un malaise. Frank assure son remplacement et met du cœur à l’ouvrage. Les ventes de la boutique augmentent. Toutefois Ida se méfie de lui et fait en sorte que ce goyim croise Helen le moins possible, tout en reconnaissant ses mérites. Or il s’intéresse bel et bien à leur fille. Il vole un peu dans la caisse, mais s’en veut de l’avoir fait. Quand Morris reprend son service, il insiste pour garder son commis, dont on apprend ce qui semblait évident : il était l’un des deux agresseurs. Le jeune vagabond Italo-américain se dessine un avenir rêvé où il convaincrait Helen de son ambition – ne pas finir commis, aller à l’université – et serait pardonné par Morris pour son forfait. Sensible à son charme, elle l’éconduit pourtant avec douceur, lui rappelant qu’elle est juive.

Du stéréotype à l’individu

Sous la plume de Malamud, la routine de Morris Bober captive malgré sa banalité. Les gestes mille fois répétés. La première cliente, toujours la même. Le journal en yiddish de la veille appris par cœur dans l’arrière salle en attendant le chaland. L’ardoise d’une mère insolvable qui augmente. Les heures de solitude à ressasser les années perdues. Les montants dérisoires que laisse chaque client. Les comptes du jour, autour de 10 dollars désormais. La soupe claire du soir. L’appartement exigu où le couple Bober vit si peu, tout accaparé par la boutique. Les phrases simples du Commis ressemblent aux vies aussi subies que choisies dont elles rendent compte. Elles disent aussi l’invincible bonté de Morris, qui a fui les pogroms russes pour finir épicier et voit en Frank un fils de substitution, aussi différent qu’il soit. Ce dernier, qui a erré d’ouest en est depuis ses séjours en familles d’accueil, est partagé entre ses rêves et sa volonté d’expier. Bober et Alpine sentent s’éroder leurs préjugés réciproques sur les Juifs et les Gentils. Frank commence par mépriser la vie servile de commerçant minuscule que s’inflige Bober avec fatalisme, mais il distingue peu à peu l’individu du stéréotype et se sent tenaillé par sa propre envie d’avouer son délit.

« Dites, Morris, qu’est-ce que vous répondriez si on vous demandait à quoi croient les Juifs ? »

L’épicier, pris de cours, s’arrêta de peler.

« En fait, qu’est-ce qu’un Juif ? Voilà ce que je voudrais savoir. »

Devant une question aussi embarrassante, Morris se sentit une fois de plus honteux de son ignorance, mais comment l’éluder ?

« Mon père disait que pour être un bon Juif, il faut avoir bon cœur.

– Quoi ?

– L’important c’est la Torah, la Loi. Un Juif doit croire à la Loi.

– Et vous, reprit Frank, est-ce que vous vous considérez comme un vrai Juif ?

– En voilà une question ! dit Morris, suffoqué.

– Ne vous fâchez pas, dit Frank. Seulement moi, je peux prouver le contraire. D’abord vous n’allez jamais à la synagogue, du moins à ma connaissance. Vous ne manger pas cashez et vous ne portez même pas une petite calotte noire comme le tailleur que j’ai connu à Chicago qui faisait ses prières trois fois par jour. Je vous ai aussi entendu dire à votre dame que vous ouvriez le magasin pendant les fêtes juives, malgré tout ce qu’elle peut vous raconter.

– Quand il s’agit de manger, dit Morris en rougissant, on est quelquefois obligé d’ouvrir les jours de fête. En tout cas, je n’ouvre jamais le jour de Yom Kippour. Je ne me soucie pas de manger casher parce que je trouve que ça ne signifie plus rien. La seule chose qui me préoccupe est de suivre la Loi.

– Mais tout ça est inscrit dans la Loi, non ? C’est comme le porc, vous n’avez pas le droit d’en manger, mais je vous ai vu goûter au jambon.

– Pour moi, c’est sans importance. Personne ne pourra dire que je ne suis pas un bon Juif parce que, si j’ai une petite faim, je grignote de temps en temps un bout de jambon. Par contre, je n’aurai qu’à me taire si on peut me reprocher d’avoir failli à la Loi qui commande de faire ce que l’on doit, d’être bon et honnête vis-à-vis de son prochain. C’est ça qui compte ; la vie est trop dure sans qu’on aille encore faire du mal. Nous ne sommes pas des animaux, c’est pourquoi nous avons besoin de la Loi. Voilà ce en quoi les Juifs croient.

– Les autres religions disent à peu près la même chose, répondit Frank, mais expliquez-moi pourquoi les Juifs souffrent tant. On dirait qu’ils aiment ça.

– Ils souffrent parce qu’ils sont juifs, simplement. Quiconque vit, souffre, certains plus que les autres. Mais personne ne souffre par plaisir.

– Qu’est-ce qui vous fait souffrir, Morris ?

– Vous, répondit tranquillement l’épicier.

– Quoi ? Je ne comprends pas, dit-il en posant son couteau.

– Tout ce que vous sacrifiez pour moi… »

Frank joue le rôle de l’homme bon et assuré qu’il voudrait être, Ida et Helen le perçoivent tel qu’il est vraiment, Morris s’en fiche avec placidité. Lorsque Frank le questionne sur la judaïté, il en livre une interprétation humble et personnelle, une résilience teintée de dolorisme loin de la stricte observance de la loi religieuse. Les deux hommes s’apprivoisent. Bober s’obstine à le maintenir dans sa fonction malgré Ida et le voisin Karp, qui veut reprendre son fonds et marier son fils à Helen – de quoi résoudre enfin ses problèmes matériels. Alpine, lui, aspire à se fixer, s’inspire de la constance inébranlable de l’épicier, projette de le rembourser de ses menus larcins. Il échoue à solder ses comptes lorsqu’il semble s’en être donné les moyens, va même jusqu’à commettre l’irréparable lors d’une scène glaçante et inattendue, mais se montrera présent lorsque la famille Bober l’aura pour unique recours.

Une histoire de rien et de tout

L’enjeu de ce roman d’apprentissage de l’altérité est double : d’une part, le salut de Frank Alpine, dont l’âme menace franchement de verser dans le ravin, et de l’autre la compréhension d’une identité juive à la fois évidente et insaisissable. Face à la condition d’exilé reparti de rien dans une Amérique si dure avec les petites gens, fondu dans le décor de son quartier à servir les Gentils, Morris est-il un saint ou un faible ? Frank, lui, est-il un salaud ou un homme de bien ? Chaque pas qu’il accomplit vers la rédemption s’accompagne d’une rechute. Alpine et Bober illustrent deux réalités de l’immigration dans le Nouveau Monde. L’ultime hommage de Frank Alpine l’ambitieux à l’humble Morris Bober sera de devenir ce qu’il fut. On ne trouvera pas dans Le commis la même puissance littéraire que dans L’homme de Kiev, publié neuf ans après et peut-être le fait d’un écrivain plus sûr de ses moyens. Beaucoup de messages y sont passés en creux, mais la pudeur et l’économie d’envolées flamboyantes siéent à merveille à cette histoire de rien. Et, on l’aura compris, d’absolument tout.

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