De la légèreté des problèmes de riches

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Je me faisais la réflexion hier en observant mon neveu gésir sur le parquet après le tir au but victorieux des Argentins : béni soit l’apprentissage de l’échec. Pour ce jeune homme champion du monde depuis ses 8 ans, soit à peu près l’âge que j’avais le soir de juillet 1982 qui accoucha de la Mère de toutes les défaites, c’était la fin du monde, ou guère moins. Au même moment, l’ancien habitué des pires décompensations post-fiascos que je suis était abasourdi d’avoir suivi un match de football qu’aucun de ses milliards de spectateurs n’oublierait jamais. Ravi, presque, aussi incongru qu’eût pu sembler l’épithète en pareil contexte. Comme l’ont bien saisi les réjouissants potaches de la Fédération Française de la Lose, tout panache tricolore particulier pris par ailleurs, l’ordinaire des supporters d’une équipe nationale consiste à digérer une succession de revers diversement coriaces sous la dent. À plus forte raison lorsqu’il s’agit de la compétition mettant en jeu le trophée sportif le plus convoité du monde, auquel prétendent – qualifications incluses – plus de pays que l’ONU ne compte de membres.

Au pays de Dave et du Gouda au cumin

L’Allemagne, croquemitaine de mon enfance, en détient le record de finales perdues. Autant dire que le sentiment d’éviscération consubstantiel aux plus cruelles défaites n’est pas étranger à nos homologues footeux des grandes puissances en la matière. Un club que la France a d’ailleurs intégré en 2018 plutôt que 20 ans auparavant, son second succès invalidant l’hypothèse selon laquelle le premier aurait été dû à un rarissime alignement d’étoiles, dont l’avantage relatif d’accueillir le tournoi. Accordons au passage une pensée fraternelle à nos amis anglais, eux qui vivent dans l’attente d’une telle confirmation depuis que l’Homme posa un premier pied sur la Lune – de grâce, que cette finale perdue n’occulte pas la parfaite félicité d’un quart de finale si délicieusement douloureux pour eux. Tout autant que le revers vomitif de 2006 et sa si navrante dramaturgie, la victoire de Moscou m’aura donné de quoi encaisser une finale 2022 disputée en plein épisode des X-Files plutôt qu’à Doha. Le moindre fan hollandais honnirait une quatrième collision avec l’ultime haie, fût-elle pleine de grâce. Au pays de Dave et du Gouda au cumin, elle ne serait vécue que comme un échec de mieux. Alors qu’ayant constaté la mort clinique de son équipe après 36 minutes de jeu, au terme de la pire entame de tous les temps à ce stade de la compétition, le Gaulois plus-si-réfractaire à la défaite (moi, en l’occurrence) n’a pu que jubiler lorsqu’elle resuscita d’un coup, quoi qu’il eût pu advenir dans la foulée.

Plutôt l’Histoire que la lose

L’Allemand (de l’Ouest), toujours lui, vit la Mannschaft de 1954 s’imposer en finale après avoir concédé deux buts d’avance à la plus belle des Hongrie. Le Français de l’ère Deschamps n’aura pas vécu ce même bonheur ; son 11 de cœur échoua ainsi à être le premier à conserver son titre mondial depuis 1962, se contentant de devenir celui qui rendit le sien le moins obligeamment. On sait l’Américain aussi peu sensible aux charmes du soccer qu’à ceux de la lose ; hier soir, deux de mes copains de là-bas ont rendu un hommage spontané aux champions déchus. Pas si mal pour une demi-équipe, si l’on ajoute le scénario insane, le duel sublime livré par Kylian Mbappé au meilleur Messi vu depuis 2012, ainsi qu’un deuxième but qui rejoint illico dans la mythologie l’arrêt de Gordon Banks sur Pelé, la feinte de corps dudit Pelé qui mystifia Mazurkiewicz, l’amortie-extérieur du droit de Bergkamp en lucarne sur une ouverture de 60 mètres ou Maradona dribblant un bataillon d’adversaires des Malouines pour ajuster Peter Shilton. Hier, j’ai pensé à l’Histoire plutôt qu’à la défaite. Grandir aura consisté à voir les Bleus perdre des finales âprement disputées au lieu de demies qui ne le furent pas toutes. Et faillir là où l’on triompha plus d’une fois s’avère un problème de riche. Telle l’équipe de France de football, l’espèce progresse : je parie que mon neveu l’aura compris bien plus tôt que moi.

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