Les Dynamiteurs, Benjamin Whitmer

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Cherchez Benjamin Whitmer sur la version anglo-saxonne de Wikipédia et vous n’y trouverez qu’un homonyme du romancier, catcheur professionnel à la retraite, alors que sa page sur la version française existe bien. Voilà qui illustre la popularité particulière de l’auteur des Dynamiteurs auprès des lecteurs français, confirmée par ce fait étonnant : ni ce dernier roman, ni le précédent Évasion ne sont encore sortis aux États-Unis. On pourrait attribuer le phénomène au beau travail de Gallmeister lorsqu’il s’agit de choisir et défendre ses textes, comme d’en faire de beaux objets. Ayant découvert l’auteur avec son premier roman Pike, je hasarderai ici une seconde hypothèse : que la faculté de Whitmer à proposer des oeuvres ambitieuses du point de vue formel, tout en maîtrisant impeccablement les règles incontournables de la littérature de genre, serait plus du goût du public français que de l’américain. Je manque d’arguments immédiats pour le prouver, mais fort heureusement j’écris le présent billet sans personne pour me contredire.

C’était exactement le genre d’endroit où vous vous attendiez à trouver des gens riches. Il y avait des sofas en crin de cheval et des draperies à glands et des lustres. Et des tables de faro, des dizaines de tables de faro réparties un peu n’importe comment dans toute la pièce, comme si elles avaient été soufflées là par une brise nocturne et qu’elles ne s’étaient pas encore complètement posées. Il y avait de quoi vous donner envie d’asperger tout ça d’huile de charbon et d’y foutre le feu, avec les Crânes de Noeud assis aux tables de faro et tout et tout. Ils étaient en smoking, visages légèrement en sueur dans la chaleur et la fumée de cigare. Les Crânes de Noeud qui gagnaient se donnaient des claques dans le dos et riaient comme des chevaux. Les Crânes de Noeud qui perdaient avaient les lèvres pincées.

– Mes tables, dit Cole. Les fils de putes.

Un gros homme à nœud papillon nous regarda avec des grands yeux ronds. Il était assis à une table de faro, avec une fille à moitié nue sur ses genoux. Elle avait peut-être quatorze ans, et essayait de sourire, mais sa bouche n’y arrivait pas tout à fait. Elle était comme un petit oiseau qu’on pousse pattes en avant dans un broyeur à viande. Le gros n’arrêtait pas de nous fixer. Puis ses joues se gonflèrent comme si un cancrelat venait de lui voler dans la bouche. Il se leva, poussant la fille hors de ses genoux.

– Espèce de fils de pute, dit-il.

– Moi ? dis-je.

– Espèce de fils de pute. (Il se dirigea vers nous.) C’est toi qui a déclenché cette bagarre, espèce de fils de pute. (Il s’adressait à Jake.) J’ai perdu cent dollars.

Jake asséna un violent coup de poing sur le nez du gros. Il explosa comme un kaki lancé contre un mur en briques ; le gros lâcha un petit cri strident et s’effondra.

– Celle-ci, c’est pas moi qui l’ai commencée, dit Jake de sa voix sirupeuse. Espèce de fils de pute.

Cole donna à l’homme un coup de pied dans le cul et il bondit comme un petit jouet tiré par une ficelle.

– Je vous présente le nouveau président du Comité de la Police et des Pompiers de Denver. (Cole lui donna un autre coup de pied.) Il gère mes tables de jeu, qu’il a personnellement confisquées. (Cole s’arrêta de taper et se tourna vers la foule.) Mesdames et mes beaux enfoirés, hurla-t-il.

Il y eut une fraction de seconde pendant laquelle je crois que personne n’écoutait. Puis un des joueurs de faro se tourna vers Cole, et puis un autre, et puis un autre, chacun en se tournant faisant se tourner un autre, chacun se tournant plus vite que le précédent, de sorte que la dernière moitié de la salle s’ébroua comme une volée d’oies domestiques qui tournent le bec en direction du sac. Une volée d’oies grasses, stupides et riches. Ma poitrine s’embrasa, la haine s’y épanouit.

Là où Pike revisitait le roman noir, Les Dynamiteurs applique la tradition du roman picaresque au Denver de la fin du XIXe siècle. La Ruée vers l’or s’achève, et quantité de prospecteurs déçus sont redescendus des montagnes du Colorado pour venir s’échouer dans la grande ville, devenue peu à peu un bourbier dantesque. Puisque la police échoue à y maintenir un semblant d’ordre public, le maire s’appuie sur la Pinkerton, agence de détectives privés efficaces et brutaux, pour faire respecter la loi des plus forts. Sam, narrateur d’une quinzaine d’années, vit à l’autre bout de la chaîne alimentaire, où il aide son amie Cora à prendre soin d’une bande d’orphelins des rues. Pas question d’accepter l’offre du pasteur Tom de les recueillir pour les éduquer : chez Cora, on se méfie des Crânes de Noeud, le surnom donné aux adultes bons ou mauvais – attendu qu’on côtoie plutôt ces derniers. Tous campent dans une usine désaffectée qu’il leur faut défendre des velléités expansionnistes des clochards du voisinage.

Au soir d’un nouvel assaut de ces ennemis retors, une extraordinaire apparition leur sauve la mise, celle d’un colosse muet à la peau calcinée sur toute une moitié du corps. Goodnight ne s’exprime qu’en inscrivant des phrases sur un petit carnet, aussi le don de Sam se révèle-t-il des plus précieux : savoir lire est l’unique héritage que lui laissa son paternel avant de mettre les voiles. Lorsque Goodnight s’avère un membre du gang de malfrats dirigé par Cole Stikeleather, tenancier d’un rade interlope surnommé l’Abattoir, ce dernier propose à Sam de devenir l’interprète du géant. Même si ces Crânes de Noeud inspirent la méfiance, la salaire proposé est impossible à refuser : de quoi bien aider Cora, dont Sam est l’amoureux transi. Auprès de Cole et Goodnight, Sam découvrira combien la corruption généralisée qui ronge Denver dépasse son imagination d’adolescent. Il prendra aussi part à un cycle insensé de représailles toujours plus dévastatrices, à mesure que Cole se heurtera à des rivaux peu désireux de partager le juteux commerce du vice, prompts à mobiliser les Pinkertons à leur service – jusqu’à découvrir les vertus conclusives de la dynamite dans le réglement des différends professionnels…

Les hommes comme Goodnight et Cole n’avaient peur de rien. Je n’imaginais même pas comment ça pouvait être, de savoir que vous étiez capable de tout affronter. Que vous n’aviez à redouter personne sur cette terre. Que vous n’auriez jamais faim, parce que si vous aviez besoin d’argent ou de nourriture, vous n’aviez qu’à les prendre. Que même un géant, ça n’était rien pour vous.

J’avais compris ce que Goodnight était dès que je l’avais vu la première fois. Mais j’avais sous-estimé l’écart qu’il y avait entre le monde des Crânes de Noeud et le nôtre. Je croyais que je serais capable de danser de l’un à l’autre. Mais une fois que vous avez passé cette porte, vous ne revenez jamais vraiment. L’écart est trop grand, et de l’autre côté, il n’y a que du vide. Une fois que y tombez, il n’y a rien pour enrayer votre chute.

L’aube arriva comme une convulsion. Je repoussai mon couchage d’un coup de pied et m’assis. Et, regardant du côté du cabanon de Goodnight, je le vis assis les bras sur les jambes, en train de me regarder. Et je compris qu’il n’avait pas dormi non plus. Alors je ne bougeai pas, je restai juste là à soutenir son regard.

Au contact prolongé de ces Crânes de Noeud, Sam comprend la fragilité de ses propres repères moraux, mais aussi que la perte de ses illusions met en péril sa relation avec Cora. Sous leurs allures d’impitoyables enfants de putain, Cole et Goodnight sont des êtres mélancoliques qui souffrent comme lui de blessures d’amour toujours plus aigües, et aspirent autant que lui à une dignité qu’on leur refuse. De sorte que Sam repousse sans cesse le moment où il cèdera aux injonctions de sa si chère amie à abandonner la partie. Dans des décors de bas-fonds criants d’un réalisme noir, de bordels en saloons et en fumeries d’opium, les cadavres s’amoncellent tout au long du parcours initiatique de Sam. Son regard ne se détourne jamais de la violence extrême à laquelle il est confronté, mais Whitmer évite la pure complaisance ou l’esthétisme bidon en faisant usage de son rare talent pour les images et les métaphores. Comme lorsqu’il évoque ses révoltes, ses conflits intérieurs ou ses sentiments pour Cora, les mots du jeune narrateur sonnent juste quand il détaille les innombrables outrages faits aux corps ; derrière le témoin de l’insoutenable, l’enfant meurtri est toujours présent.

Pour décrire une réalité contemporaine, à peine moins chaotique et cruelle, le ton blasé de Whitmer racontant l’histoire du vieux Pike était tout aussi convaincant. Ses héros font peu de manières, mais ils ont des lettres – ainsi ce quadra qui « hante les zones non gentrifiées de Denver » aime-t-il d’ailleurs se décrire lui-même. Le public français peut s’honorer d’être particulièrement sensible à ces voix uniques.

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