Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier

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635 pages pour raconter un fait divers concentré sur une seule journée, qu’une écriture sèche typique du roman noir traditionnel prendrait quatre fois moins de mots à décrire : tel est le projet littéraire de Laurent Mauvignier avec Histoires de la nuit. Dès l’incipit, l’évidence de ses intentions nous saisit, puisque la première phrase s’étire jusqu’en page 2. Sinueuse, tout en juxtapositions, elle reste fluide et dépourvue d’inutiles ornements. Il s’agit d’abord de donner un tempo ; si l’intrigue avancera avec une lenteur des plus calculées, la lecture elle-même demeurera rythmée par des enchaînements incessants de propositions courtes. On n’atteint chaque point final qu’après une progression, un effort de narration consistant à extraire une vérité toujours plus profonde des descriptions et des développements de l’intrigue. Quasiment absent, le dialogue, troisième pilier de la fiction, n’introduit aucune rupture dans le flux à la fois dense et dynamique de ces Histoires de la nuit.

On suffoque, on spécule, on veut savoir

Dans le temps long que devient le moindre instant, il devient possible de saisir la multiplicité des sentiments complexes qui traversent chacun des protagonistes, dont le roman adopte tour à tour les points de vue. D’une infinie justesse, leur enfer intérieur rehausse encore l’intensité du drame en cours, car l’empathie qu’il suscite est totale… même lorsqu’il s’agit d’un supposé sale type. Et puisque chaque mot pèse et qu’ils coulent par dizaines de milliers, le cours du récit n’a rien de languide. Très vite puis sans répit, on suffoque, on spécule, on veut savoir. Autant dire qu’Histoires de la nuit, s’il peut intriguer d’emblée par son parti pris formel, n’a rien d’un anti roman noir qui s’amuserait à en balayer les conventions : il s’agirait plutôt d’un nouveau modèle du genre.

(…) depuis leur enfance, ils avaient eu en partage : d’abord des jeux, puis de l’ennui et de l’indifférence, puis de l’agacement et, enfin, l’envie que chacun vole de ses propres ailes, si possible le plus éloigné des autres. Mais lui, qu’on l’appelle Pat ou Bergogne fils, par son prénom, Patrice, ou même simplement par son nom, Bergogne, avec son calme et sa lenteur habituelle, sa détermination paisible, rude, sans chichis, avait dit qu’il ne voulait pas vendre, qu’il gardait l’exploitation et qu’il resterait là jusqu’au bout, coûte que coûte, c’est-à-dire au centre géographique de leur histoire, suscitant ainsi leur réprobation, leur exaspération et leur colère, mais aussi leur incomptéhension – très bien, tu te débrouilles pour nous filer notre part, avaient-ils exigé. Ce qu’il avait fait, s’endettant pour la nuit des temps et probablement très au-delà du raisonnable – mais il avait tenu bon, sa ferme était restée à un Bergogne, comme son père l’avait voulu.

Du hameau, il reste ainsi aux Bergogne la maison qu’ils occupent, quelques champs, la dizaine de vaches, le lait que Patrice fournit à la laiterie qui fabrique du beurre et du fromage – pas de quoi vivre, mais assez pour ne pas mourir.

Patrice est le dernier Bergogne de la Bassée. Quadragénaire placide et rondouillard, il gère seul l’exploitation agricole héritée de son père dans ce coin perdu, semblable à tant de bourgs de la diagonale du vide à laquelle on accède depuis la Gare d’Austerlitz. Son épouse Marion va fêter ses quarante ans, aussi Patrice s’affaire-t-il à préparer un anniversaire surprise à la hauteur, aidé par leur fille Ida. Deux collègues de Marion, avec lesquelles elle écume les karaokés des alentours le vendredi soir, arriveront pour le dessert. Et Christine, l’artiste peintre excentrique installée depuis des lustres dans la maison qui jouxte la leur, s’occupera des gâteaux. Son quotidien à lui, ce sont les rudes exigences de la ferme ; à l’imprimerie voisine, elle doit se colleter le harcèlement d’un odieux petit chef. Autant dire que la soirée qui s’annonce devrait leur faire un bien fou. Mais alors que Patrice était parti chercher un cadeau à la ville, un type étrange et déplaisant a sonné chez Christine. Et depuis qu’elle l’a éconduit, elle n’entend plus son chien. L’histoire de la nuit qui vient n’est pas de celles qu’on oublie facilement.

Bien au-delà d’une silhouette à faire triquer les chefaillons

Pour instiller un malaise croissant, tout l’art de Laurent Mauvignier consiste à ne pas attendre que les rôdeurs entrent en scène. Il ne s’agit pas d’appuyer, comme tant de romanciers contemporains, sur le mal-être d’une France périphérique en voie d’extinction. Certes évoqués par l’auteur, le mépris distant des décideurs, le poids des traditions anachroniques, la désindustrialisation des campagnes, la spirale de l’endettement des agriculteurs ou les injonctions paradoxales de l’écologie demeurent en arrière-plan. Ce qui importe pour la narration est le profond isolement de la Bassée et le fonctionnement en vase clos du hameau. Sous la chappe de tristesse ordinaire qui pèse sur ses habitants, chacun d’eux rumine des regrets et secrets plus ou moins enfouis qui auront tous leur importance dans leur comportement face au drame qui s’annonce.

Ces soirs-là, on se raconte qu’on va passer deux jours chez Disney, qu’on va prendre un bateau pour aller en Corse ou sinon ce sera La Bourboule ; Patrice s’excite en buvant et en racontant des choses qui n’ont pas d’importance et les font pouffer tous les trois, il improvise des devinettes, des jeux de mots complètement nuls qui les font se marrer mais, surtout, Ida voit ses parents, ils rient ensemble, se parlent, elle les voit comme ils ne sont presque jamais d’habitude, à boire des verres ensemble, et, parfois, à la fin, ils mettent de la musique et dansent – tous les trois ensemble -, mais parfois eux deux seulement, ses parents se tenant enlacés et tournant sur place dans les bras l’un de l’autre, ce qu’Ida aime avec un bonheur qu’elle n’arrive pas à se formuler, dont elle sent l’effet si puissant qu’il a sur elle, tant elle se sent alors portée par une envie de rire qui déborde à la moindre occasion, une envie de se joindre à eux, toujours, tant cette joie lui donne un sentiment que rien ne peut les séparer – elle redoute de les entendre se dire qu’ils devraient se séparer, elle n’est pas idiote, elle voit bien ce qui se passe, l’impatience parfois entre eux, la colère qui n’éclate pas, et elle sait très bien que parfois Patrice et Marion ne se disputent pas uniquement parce qu’elle est là et qu’ils attendent qu’elle soit au lit, comme si de sa chambre elle n’entendait pas, alors, remontant de la cuisine, les voix tremblantes de colère, les engueulades et les reproches qui cachent d’autres reproches plus graves, le ton qui monte jusqu’à ce que Patrice disparaisse dans son bureau.

Ainsi, la bonhommie laconique de Patrice Bergogne dissimule mal une profonde veulerie. Son épouse rencontrée dix ans auparavant via un site de rencontres, il l’aime autant qu’il peut, c’est à dire infiniment. Des années qu’il la sent s’éloigner de lui, pourtant, jusqu’à se refuser à ses étreintes pataudes. Alors il encaisse, sans rien changer à sa routine, et se satisfait d’expédients qui lui font honte. On comprend qu’elle détonne dans le décor morne et bucolique de la Bassée, Marion, et que Bergogne se pince encore de l’avoir eue pour lui. Elle rayonne d’une aura particulière, qui va bien au-delà d’une silhouette à faire triquer les chefaillons, quelle que soit la peine qu’elle se donne pour donner le change chez les paysans – et qui la fatigue chaque jour un peu plus.

Bien plus qu’un thriller rural

Ce truc insaisissable, Christine s’en méfie, elle qui vient de Paris et s’y connaît ainsi en déracinement. Patrice la traite avec les égards dus à une vieille tante complice, mais avec Marion, elle se battent froid. Pas sûr d’ailleurs que Christine n’ait rien à cacher non plus : elle reçoit des lettres anonymes dont la denrnière fut carrément glissée sous sa porte… Quant à la petite Ida, elle manque parfois des mots pour dire avec précision quelles tensions affleurent chez les trois adultes de sa tribu, mais aucun signal faible ne lui échappe, et elle tente autant que faire se peut de ravauder l’harmonie autour d’elle. L’acuité du regard de l’auteur sur la famille que composent Christine et les Bergogne, à la fois acide et profondément humain, force un respect admiratif et dépasse de très loin la formule désormais convenue du thriller rural.

C’est tellement simple qu’elle comprend que ce serait non seulement trahir Marion (…), mais que ce serait détruire ce sur quoi sa voisine avait essayé de bâtir une vie dans laquelle elle pouvait s’arracher à une forme de mort, non par dissimulation mais par recouvrement, saturation, ce que Christine fait tous les jours dans son travail, oui, on peut recouvrir sa vie pour la faire apparaître, superposer des couches de réalités, de vies différentes pour qu’à la fin une seule soit visible, nourrie des précédentes et les excédant toutes ; elle n’avait jamais pu imaginer que ce soit vrai ailleurs qu’en peinture, elle qui l’avait fait sur chaque toile qu’elle avait peinte, recouvrir et faire jouer la transparence, recouvrir jusqu’à ce qu’une forme apparaisse qui n’a rien à voir avec celles qui, du dessous, ont rendu possible celle qui apparaît par superpositions, glacis, enregistrant des strates et faisant mémoire de couches qui ne se laissent pas dissoudre tout à fait et remontent, vibrent en s’effaçant, en nourissant l’image nouvelle de l’épaisseur de leur matière, et, à la fin, s’inclinent devant elle, lui laissant toute la place, dans la splendeur de leur apparition.

L’inconfort subreptice qui gagne le lecteur dès les premières pages des Histoires de la nuit – titre emprunté au recueil de contes parfois cruels lus par Marion à sa petite fille – monte et descend le long de son échine jusqu’à l’inévitable déchaînement de violence auquel concourt le moindre détail livré du passé. Le tour de force de Laurent Mauvignier consiste à faire d’un texte aussi épais et exigeant dans sa conception un véritable page-turner. De qui d’autre que lui lirait-t-on, aussi avide et fasciné, une page entière de description d’un plat lâché trop tôt percutant le dessus d’une table ? La précision de la mise en scène et des tableaux très visuels qui composent le roman, comme le suspense remarquable ménagé par sa construction, appellent une adaptation au cinéma – en espérant que celle-ci échappe à un tâcheron. D’ici-là, on pourra mettre une pièce sur Histoires de la nuit pour l’édition 2020 de nos prix littéraires, lui qui figure déjà sur les premières listes du Décembre et du Médicis, à supposer qu’ils servent toujours à récompenser des projets uniques et ambitieux.


4 commentaires sur “Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier

  1. Quelle chronique ! Comme déjà écrit sur Instagram, je suis encore en apnée dans les pages de cet Ovni littéraire. Roman noir, oui. Thriller, oui mais surtout hymne à la littérature, exigeant et percutant où le mot, la phrase décortiquent le réel, ou la fiction c’est pareil, tant ils l’éclairent. J’y retourne…

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