La frontière, Don Winslow

 

Einstein disait de la folie qu’elle consiste à refaire sans cesse les choses à l’identique, en escomptant chaque fois un résultat différent. Pour obstiné que soit Arturo dit « Art » Keller, ennemi juré des trafiquants de drogue mexicains, il est l’inverse d’un fou : joueur d’échecs patient, l’homme adapte sans cesse ses méthodes, sans en attendre de résultats décisifs pour autant. L’opinâtreté de Keller relève de l’inné ; son pessimisme, lui, est le fruit de quatre décennies passées à défier un adversaire invincible.

Le lendemain matin, le Washington Post interroge Keller au sujet de cette promesse d’ériger un mur.

 – S’il s’agit de mettre fin au trafic de drogue, répond-il, un mur ne servira à rien.

 – Pour quelle raison ?

 – C’est très simple. Ce mur possèderait forcément des portes. Les trois plus grandes s’appellent San Diego, El Paso et Laredo. Les postes-frontières les plus fréquentés au monde. Un semi-remorque entre par El Paso toutes les quinze secondes. Soixante-quinze pour cent de la drogue en provenance du Mexique transitent par ces points de passage légaux, essentiellement à bord de camions ou de voitures individuelles. Impossible de fouiller ne serait-ce qu’une infime partie de ces véhicules sans paralyser totalement le commerce. Alors, inutile de construire un mur si les portes restent ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept.

Le produit, c’est la frontière

Dans La griffe du chien, premier tome de la trilogie que vient clore La frontière, l’enquêteur de la Drug Enforcement Administration américaine contribuait malgré lui à placer sur le trône du cartel mexicain du Sinaloa un certain Adán Barrera, homme d’affaires froid et visionnaire, largement inspiré d’El Chapo Guzmán, capable de faire prendre une dimension inédite au trafic de stupéfiants. En détruisant les plantations  d’opium de de marijuana du Mexique, agents de la DEA et federales locaux n’étaient parvenus qu’à révolutionner le fonctionnement des narcos. Ils cesseraient désormais de produire sur place, pour se concentrer sur la vente de leur monopole le plus précieux : l’accès à la frontière avec les États-Unis, et à leur gigantesque marché intérieur.

C’est notamment en innondant le voisin yanqui de cocaïne en provenance d’Amérique du sud que l’organisation de Barrera accédait à la toute-puissance, une monstrueuse concentration des pouvoirs du grand banditisme, d’un appareil étatique corrompu et d’une presse aux ordres. Cette étape décisive fut l’objet du tome 2, justement intitulé Cartel. Art Keller y était conduit à pactiser avec Adán Barrera pour réduire au silence les Zetas, ramassis de psychopates et derniers narcos d’envergure à refuser la Pax Sinaloa. Mais le flic aux manières de ruffian, poursuivant une vendetta personnelle vis-à-vis de son allié de circonstance, finissait par l’occire de deux balles dans la tête au terme d’une opération paramilitaire clandestine, commanditée par l’aile républicaine du Congrès américain par l’intermédiaire du sénateur O’Brien.

« Tu as tué le loup (…), et maintenant les coyotes sont lâchés »

La frontière s’ouvre en 2012, dans les instants qui suivent la mort de Barrera. Désormais d’un âge avancé, le vétéran du Vietnam Art Keller a décidé de raccrocher. Famille et lieutenants d’Adán Barrera gèrent l’empire du parrain disparu jusqu’à la découverte de son cadavre, deux plus tard, dans la jungle guatémaltèque. Dès la veillée mortuaire, le sang coule : si Keller a coupé la tête de l’hydre, une demi-douzaine de nouvelles ne tardent pas à repousser puis s’entredévorer, et replonger le Mexique dans le chaos absolu. Pire, alors qu’héritiers et ennemis d’antan avides de revanche ourdissent force alliances et trahisons, le trafic d’héroïne connaît un regain spectaculaire. Comme Keller le constate avec amertume, le boom américain des opioïdes lui aura magnifiquement préparé le terrain. O’Brien le recontacte pour prendre la tête de la DEA. Motivé par la terrible résurgence, il s’installe à Washington avec sa compagne Marisol, médecin et activiste mexicaine rencontrée dans Cartel.

Alors que se prépare la succession d’Obama, Keller sait qu’un changement de bord  à la Maison Blanche garantirait son éviction. Il ne croit pas dans les slogans républicains, tels ceux que tweete déjà un miliardaire et star de télé réalité nommé John Dennison – toute ressemblance n’est pas fortuite -, qui promeuvent un mur comme solution définitive à l’inflation des trafics. Puisque le temps lui est compté, le patron de la DEA décide de renouer avec ses habitudes anciennes, et lance sous les radars une opération inédite. Plutôt que frapper une fois de plus côté mexicain, Keller s’en prendra désormais aux intermédiaires étatsuniens des cartels. Il s’agira de ceux qui achètent la came et la revendent à New York, marché de nouveau en expansion, mais aussi des cols blancs de Wall Street capables de blanchir les fortunes des narcos dans l’immobilier de la Grosse Pomme… Quitte à sérieusement secouer les plus respectés des cocotiers.

– Mon parrain, Adán Barrera, était un grand homme…

Ric n’en revient pas quand il voit un clown, un véritable payaso au visage peint en blanc, coiffé d’une perruque rousse bouclée, affublé d’un nez rouge en caoutchouc, d’un pantalon flottant et de chaussures immenses, descendre l’allée centrale en soufflant dans un gazou et en tenant une grappe de ballons blancs dans une main.

Qui a commandé ça ? se demande-t-il. A-t-il des hallucinations ?

(…)

Ric tente de reprendre le fil de son discours.

 – Il donnait de l’argent aux pauvres et faisait construire…

Mais plus personne ne l’écoute, tandis que le clown marche vers l’autel en distribuant des fleurs en papier et des petits animaux en papel picado aux personnes de l’assistance, médusées. Soudain, il se retourne, glisse la main sous sa veste en madras et en sort un Glock 9 mm.

(…)

Le meurtrier remonte l’allée en courant, mais un clown obligé de marcher avec des chaussures dix fois trop grandes ne va pas très vite. Belinda sort un MAC-10 de sous sa veste de tailleur et l’abat.

Les ballons s’élèvent vers le dôme.

La Pax Sinaloa d’Adán Barrera a pris fin avant même qu’il soit mis en terre, songe Keller en regardant les infos sur Univision.

Le coût infini du statu quo

Les lecteurs de La griffe du chien et Cartel connaissent déjà les principaux atouts de La frontière : une documentation colossale, des paragraphes courts qui garantissent un rythme de lecture effréné, et une galerie de portraits crédibles et attachants croqués avec efficacité, chez les flics et leurs alliés comme parmi les trafiquants. Winslow n’est pas un styliste, mais il donne un ton particulier à chacun de ses arcs narratifs. Lorsqu’il suit Art Keller, c’est pour offrir une vision didactique de l’organisation et la stratégie des narcos, ainsi que de la lutte menée contre eux aux plans politique et opérationnel. Auprès du clan Barrera et de ses rivaux, la saga prend des accents shakespeariens, entre dettes mal digérées que soldent les anciens et ambition dévorante des Hijos, la jeune génération, accros au bling, au sexe et à la poudre. Sur le terrain, au travers du regard d’un flic infiltré du NYPD, d’une junkie de Staten Island ou d’un môme de Guatemala City, on appréhende le coût infini du statu quo entre les cartels et les États réputés s’y opposer.

Pour ce grand final, les fans de Don Winslow verront avec plaisir réaparaître des figures familières datant de La griffe du chien, comme le couple formé par l’ex tueur à gages Sean Callan et l’ancienne prostituée et maitresse d’Adán Barrera, Nora Hayden, rattrapés par une réalité fuie quinze années durant. Et le personnage de Hugo Hidalgo rappellera son père Ernie, torturé et assassiné sur ordre de Barrera. Le second fut le coéquipier de Keller, et c’est en sa mémoire qu’il jura la perte du cartel du Sinaloa ; le premier devient l’assistant du nouveau patron de la DEA. Notons ici que si La frontière se révèle d’autant plus savoureuse qu’on en connaît les épisodes précdents, l’effort de pédagogie des 200 premières pages rend le livre accessible aux béotiens.

Dans certains films, la scène se déroulerait à l’intérieur d’un hangar, des types armés de mitraillettes seraient perchés sur des passerelles. Là, c’est une scène banale : un couple sans intérêt dans une chambre d’hôtel bon marché. Ils ne portent pas d’arme car ils n’ont pas l’intention d’en découdre avec la police. Ni même avec d’éventuels braqueurs. Si cela se produit, ils abandonneront la came, le cartel traquera les voleurs et, quand ils essayeront de fourguer la marchandise, il s’occupera d’eux.

Sans prendre de gants.

Non, l’homme et la femme chargent la came à bord d’une voiture ou d’une camionnette et quittent la Californie. Le cartel leur fait confiance, il sait qu’ils ne voleront pas la drogue, sans doute parce qu’ils ont laissé, quelque part au Mexique, des membres de leur famille en otage. Aucun parent sur terre ne s’enfuira avec un million de dollars sous forme de poudre sachant que son enfant va être torturé à mort. Et, à supposer que cela existe (…), où vendraient-ils la drogue ?

Alors, voici ce qui va se passer : Darnell va informer son fournisseur qu’il a récupéré la marchandise, les otages seront libérés, là où ils sont détenus, sans doute dans une luxueuse suite d’hôtel, et le couple empochera un joli pourboire.

De l’effroi à la révolte

Le tour de force de Winslow est de parvenir à structurer un ensemble équilibré avec la masse de personnages anciens et nouveaux crées en vingt ans d’écriture, ainsi que les décors toujours aussi divers et travaillés : on s’attarde ici dans les coulisses du pouvoir politique et économique à Washington et Manhattan – à quelques kilomètres de laquelle le trafic fait rage dans le Queens, Staten Island ou Upstate New York -, dans les décharges monumentales de Guatemala City où l’on tue pour des restes, ou dans les entrailles du système carcéral américain et de la prise en charge – pas si éloignée – des mineurs réfugiés aux États-Unis. Sans oublier un Mexique en état de guerre permanent, de la frontière américaine aux bases arrières des narcos du Jalisco, du Guerrero et du Sinaloa, revisités en suscitant le même dépaysement que dans les tomes précédents. Et un effroi presque équivalent.

Cet effroi était bien le ressort narratif principal de Cartel. Le lecteur y traversait, sidéré, une surenchère de massacres inspirés de faits réels, résultant de l’impasse tragique à laquelle avaient abouti des décennies de « War on drugs ». Dans La frontière, Winslow modère sensiblement la crudité du récit – NB : il reste destiné à un public averti – pour susciter chez son public une révolte d’un autre genre. Les États-Unis ne sont certes pas le Mexique, mais la « War on drugs » est un business à part entière dont dépendent quantité d’acteurs économiques locaux, les causes profondes de la consommation délirante de stupéfiants ne sont toujours pas traitées, et la collusion entre cartels mexicains, oligarchie financière et administration américaine est avérée. En bref : aucun succès durable n’est envisageable sans que l’Amérique se regarde enfin dans une glace.

Jacqui l’a appris dans les rues, dans les parcs et dans les cités où elle se fournit et elle se shoote. La plupart des junkies qu’elle rencontre là ont des métiers – ils sont couvreurs ou poseurs de moquette, mécaniciens, ou bien ils travaillent dans les rares usines qui ont survécu après le départ d’IBM. Il y a aussi des femmes au foyer qui se shootent parce que c’est moins cher que les pilules d’Oxy auxquelles elles sont devenues accros. On trouve aussi des lycéens, leurs profs, des personnes venues de villes encore plus petites, dans le nord de l’État.

Vous avez des sans-abri comme elle, qui puent, et vous avez des bourgeoises de banlieue qui sentent les cosmétiques Mary Kant et paient leur came avec la vente de produits Amway. Et, entre les deux, vous avez de tout.

Bienvenue au Pays de l’Héroïne.

Une nation entière de camés.

Liberté et justice pour tous.

Amen.

Un sage prêche-t-il des convaincus ?

Remarquablement construite, la démonstration de l’auteur se heurte pourtant à un écueil de taille : la Nième charge frontale contre l’administration Trump que devient peu à peu La frontière. En choisissant de calquer les personnages de Dennison et Lerner sur le quarante-cinquième président des États-Unis et son genre Jared Kushner, le roman gagne certes en réalisme, mais la virulence de la critique de Winslow dépasse de loin le sujet particulier de la lutte contre la drogue. C’est un règlement de comptes assumé en interviews, et parfois outrancier, destiné de fait à prêcher des convaincus. Car dans une Amérique polarisée comme jamais, les partisans de l’actuel président ont eu beau jeu de balayer d’un revers de main l’essentiel du propos au nom du manque d’objectivité de l’auteur à son égard – les critiques postées sur Amazon, comme le silence des médias conservateurs, l’attestent. La frontière aurait pu prétendre à un statut plus élevé que celui de dernier tome réussi d’un magnum opus du polar contemporain. Vu l’ambition du bouquin, on peut le regretter.

De quoi conforter Art Keller dans son pessimisme d’homme sage : en matière de lutte contre la drogue, comme sur tant d’autres sujets fondamentaux, ce n’est sans doute pas demain que l’Amérique tentera quoi que ce soit de novateur, bien qu’elle espère sans doute de meilleurs résultats qu’aujourd’hui. Pour résumer le tout, Einstein avait un mot.

 

 

2 commentaires sur “La frontière, Don Winslow

  1. A coups sur mes prochaines lectures (quand j’aurais fini d’epuiser l’oeuvre Dubois) Antoine peut t-on lire « frontiere  » en faisant l’économie de lire les oeuvres precedentes ou est ce un passage obligatoire pour apprécier ce livre ?

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  2. Non, il vaut mieux s’imprégner de l’histoire, du pays, des personnages. Il y a une logique dans la psychologie du personnage central. Le 3éme livres fourmille d’acteurs nouveaux et fait des come back sur les anciens. ça serait difficile de s’y retrouver et surtout dommage de prendre le train en marche

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