Une flèche dans la tête, Michel Embareck

 

Pour écrire les 113 – légères – pages d’Une flèche dans la la tête, il a fallu du temps. Sans doute plus que pour publier les 1572 de Guerre et Paix. Déjà, le style ne trompe pas. Un mélange d’oralité, de registre soutenu et d’argot surrané à la sonorité unique. Le genre d’agrégat d’une infinie richesse qui met des lustres à s’ajuster en une langue personnelle, évidente et sûre d’elle, dont aucune des nombreuses ruptures et aspérités ne vient pourtant troubler l’harmonie d’ensemble. Une langue dont on sait qu’on est bien dedans avant de pouvoir dire pourquoi.

Ellipses et fils qui pendouillent

Mais l’expérience d’un auteur n’est pas qu’affaire de style. Elle se reflète aussi dans sa faculté à faire de ses marottes et de son vécu des éléments essentiels de l’histoire, sans que rien ne semble forcé pour autant. Ou bien à oser ellipses et fils qui pendouillent sans craindre de paumer ses lecteurs, parce que l’on sait, à force de les avoir sentis vous prendre la main par respect plus que par nécessité, qu’ils sont de grandes filles et de grands garçons.

Bien sûr la migraine évite la fréquentation des importuns, mais elle isole également à l’intérieur d’une bulle de sale réputation, mauvais coucheur, toujours d’humeur de chien, à prendre avec des pincettes. Il avait ainsi acquis dans un cercle amical déjà resteint une étiquette de bouledogue neurasthénique à qui l’on ne s’adressait que du bout des dents. En fin de compte, le prix à payer s’avérait double. Parfois triple. Ou quadruple. À la souffrance physique s’ajoutait un isolement croissant, la solitude, les regrets a posteriori d’apprendre qu’une personne certainement fréquentable avait renoncé à nouer la conversation au nom de son prétendu caractère de cochon.

Pour toutes ces raisons, Une flèche dans la tête n’a rigoureusement rien d’un premier roman. Ou d’un deuxième, d’ailleurs. Sans doute faut-il en être à une trentaine de bouquins pour sortir pareille épure ciselée. On tombe pile sur le CV du romancier et journaliste musical Michel Embareck, dont on peut dire, sans grand risque de se louper, qu’il ressemble beaucoup au premier protagoniste de son livre.

À la croisée de deux solitudes

Lequel n’est pas nommé, mais reconnaissable à son panache blanc, sa silhouette fourbue de retraité vétéran, ses radotages érudits sur le blues du delta, et ses migraines lancinantes, des fois que ses regrets bureaucratiques et amoureux lui aient foutu la paix un peu trop longtemps. Sans rien dire de son repentir paternel, lui qui donna la vie à une autre solitude que la sienne. Sa fille a désormais la quarantaine, et vit à Montréal, où elle exerce le métier de naturopathe après avoir enseigné la littérature.

C’est avec elle qu’il mènera à bien son projet antédiluvien de descente de la route du blues, de Memphis à la Nouvelle-Orléans. Touchants, ils nourissent l’espoir confus d’un rabibochage après des années de séparation, mais laissent leurs propres histoires de coeur et de cul bouloter l’essentiel de leur espace disque. Sur le papier, le succès peut tarder.

– Bessie Smith ou Lucille Bogan ne pourraient plus chanter Mets ta saucisse dans mon petit pain ou J’ai des tétons gros comme le bout de mon pouce. Elles se feraient traiter de tous les noms, une armada de pisse-froid les attendraient en bas de chez elles pour les clouer au pilori. Autrefois la parole était nettement plus libre, on pouvait rire de tout ou presque comme une soupape aux pouilleries de l’existence puisque la criminalité était bien pire, la misère, comment dire, plus prégnante.

Elle ne l’écoute plus, ne l’entend plus. En dépit d’une conception rustique, voire animale, de l’accouplement, jamais un homme ne l’avait torpillée de plaisir en lui parlant pendant l’amour, sans vulgarité, sans obscénités, seulement des paroles érogènes, des invitations murmurées qui la conduisaient immanquablement à l’innonder de jouissance, la laissant benoîte, à bout de souffle. Quel bavard ! Et quelle voix ! Une voix de confident qui lui sussurait à l’oreille une maïeutique inédite de la volupté. Rien à voir avec ces tabourets à deux pieds de bûcherons ahananeurs d’alors heureuse !

United States of French writers

Dans l’attente, Embareck nous fait visiter l’envers du décor du Mississippi sous le mandat de l’ « Agent Orange » nouvellement élu – imaginez des Ardennes gorgées de soleil et de ségrégation rémanente -, et profite de la balade pour rétablir des vérités qu’on lui sent chères, des suggestivités comparées du blues et du rap aux mérites littéraires respectifs de William Faulkner et Erskine Caldwell.

Quelle que soit l’issue de la tentative de regroupement familial, on lâche Une flèche dans la tête conquis par une langue unique, sacrément bougé par les trois dernières pages, et sûr que le filon des États-Unis comme théâtre de l’imaginaire français n’est pas près de s’épuiser. Surtout pour des auteurs à qui on ne la fera plus, capables de modeler avec grâce les stéréotypes attendus. À ce titre, on pense aussi au tout récent Cherokee, de Richard Morgiève, également sorti chez Joelle Losfeld Editions. Hasard ? Je vous en prie.

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