Le Cherokee, Richard Morgiève

 

Laurent Chalumeau a le bon goût de dispenser ses conseils de lecture sur Facebook. C’est ciselé, et c’est Chalumeau, alors on lit et on prend des notes. Et quand le daron dit du bien d’un roman noir qui parle des States, là, c’est pas bien compliqué : on achète le bouquin. En l’occurrence, j’ai couru chercher Le Cherokee, de Richard Morgiève. Ça sonne français, Morgiève, parce que le monsieur l’est. Mais il doit avoir de la sauce A1 dans les veines, parce que son livre est plus ricain qu’un fumoir à viande qui aurait voté Trump. Au point, comme le dit Chalumeau, d’être écrit dans ce qui semble parfois être une approximative – donc subtile – traduction de l’anglais au français. Vous suivez ?

Une sorte d’Apache mal équarri, avec des grosses mains et un gros nez

La langue de Morgiève proscrit le passé simple. Son frustre cousin le composé est hégémonique. Il faut admettre que l’effet surprend. L’auteur force sur la métaphore et la comparaison de gros calibre – « Son S&W .44 Magnum. Le revolver prévu pour stopper un dinosaure », voire « Fichu cigare qui ressemblait à un étron de porc séché et peint en noir. » Il y a des blagues récurrentes, aussi, que se racontent des piliers de bars azimutés dans les rades de l’Ouest profond qui se ressemblent tous. Ou que le personnage principal se répète à lui-même lorsqu’il réfléchit. Comme il se redit souvent, par la voix du narrateur qui le suit en permanence, ce que le vrai enquêteur fait ou ne fait pas, voire n’est pas ou est – « (…) l’enquêteur c’était forcément un gars qui était fasciné par le crime. Forcément un gars que le crime avait titillé. Voire un gars qui avait une fois ou deux aidé un gars à passer la main. Sans parler de l’enquêteur qui avait été décoré pour avoir bousillé tout un paquet de pauvres types sous le prétexte que c’était la guerre. L’enquêteur et le crime marchaient main dans la main, ils avaient des besoins semblables. »

Ce héros-là, c’est Nick Corey.  Un type passe-partout – « (il) avait tout du caméléon. On le mettait sur une chaise électrique, il ressemblait à un condamné à mort. On le mettait dans un bosquet de chênes rouges aux feuillages en train de virer au lie-de-vin, on le prenait pour un gland » -, vaguement une gueule d’Apache, « un gars mal équarri avec des grosses mains et un gros nez ». Corey est venu s’enterrer au tréfonds de l’Utah, là où un candidat au poste de shérif a peu de concurrence. Comme de juste, le shérif Corey fuit un passé plus sombre que l’espoir en la gauche : un psychopathe a massacré ses parents, on l’en a accusé, et il eut droit en taule, incarcéré tout gamin, au menu gastronomique avec trou normand et farandole des desserts. Puis à une nouvelle ration de tripes fumantes, vers Guadalcanal cette fois. Depuis, l’ancien G.I. Corey sait jouer du .45, a connu un amour raté, et veut voir le même geai revenir se poser chaque matin sur l’appui de sa fenêtre. C’est-à-dire : la paix, au milieu des ploucs, et à l’ancienne. « Le bitume recouvrirait toutes les traces, tous les souvenirs, les parfums. On préparait le monde du rock n’roll. Corey espérait son Éden dans une enclave, si possible loin du goudron et d’Elvis. Il ne militait pas contre les guitares électriques, mais il aimait trop le bruit du vent. »

Laissez aller : c’est un jazz

Question paix, il va être servi : un bombardier de l’US Air Force se pose, apparemment sans pilote, dans sa juridiction. On l’a délesté d’une bombinette qui vaut ses 14000 tonnes de TNT. Alors que tout le FBI et le Pentagone semblent se téléporter dans son bled paumé, Corey a aussi la méchante impression que le Dindon est de retour dans les parages. Pas l’oiseau galliforme de la famille des phasianidés, non, mais la crevure très joueuse qui a tué ses parents. En somme, deux putains de sacs de noeuds dont on peine avec lui à deviner où ils se rejoignent. De quoi sortir Nick Corey de sa torpeur provinciale, et dérouiller ses talents de fin limier et flingueur de compète.

De là, laissez aller : c’est un jazz. Incessantes ruptures de rythme, impression d’un chaos de coincidences alors que les indices sont partout, alternances entre contemplation bucolique et accélérations gores, glissement permanent de digressions décalées dans les deux pistes qui s’entrelacent, états d’âme et inattendu hissage de pavillon d’un shérif qui se croyait impuissant et se découvre inverti, le tout avec ce qu’il faut d’ellipses pour vous laisser relier les points tout seuls, comme des grands. Le Cherokee n’est pas un page-turner dans l’acception classique du terme. C’est un instrument qu’on lâche et qu’on reprend, une partition dont on joue soi-même l’une des lignes, plus proche de White Jazz, justement, que du Dahlia Noir s’il faut oser la comparaison ellroyenne pour la narration. On est surtout en plein hommage à Jim Thompson et Cormac McCarthy, comme l’a justement pointé Chalumeau-senseï, un mélange de ruralité brutale et de tension névrotique omniprésente, où perce parfois une beauté lyrique et impromptue.

Débrouillez-vous avec ce qui précède. Enfin merde, quoi :

« Un coyote s’est arrêté au milieu de la route qui traversait le bled fantôme. Le feu rouge qui le surplombait l’éclairait. Il était fixé à un câble à quatre mètres au-dessus de la route. Ce feu rouge oublié par l’administration contrariait l’idée de la narration calme d’une fin de journée dans un coin dont tout le monde se fichait, mis à l’écart, oublié. Pourquoi ce feu rouge sans aucune valeur en prenait-il une, très grande, folle ? Pourquoi ce feu rouge changeait-il tout dans ce qu’on pouvait penser de cette ville fantôme ? L’enquêteur devait se pencher là-dessus, sur sa propension à accorder à des détails une importance transcendantale. Mais ce feu rouge élevait Corey, c’était sûr, lui permettait de vivre la triste beauté de la condition humaine, son absurdité symphonique. C’était si beau ce feu rouge, son lent balancement, le coyote dessous, la ville déserte, ce silence, le mystère. C’était ça, vivre, sûrement, recevoir des informations, les transformer en impressions, émotions. Il ne fallait pas s’emballer. Un fer à repasser pouvait faire pleurer, pourquoi pas ? D’ici à prendre une douche avec lui, dormir avec lui, fumer une clope avec lui… Tout ça était velu et compliqué et si à la place du feu rouge, il y avait eu une cocotte-minute, Corey n’aurait pas manqué de se faire mordre par le crotale.

À l’instant où il projetait sa tête en avant pour tuer Corey… Corey l’a attrapé à la gorge et lui a envoyé de la fumée dans le nez. Il a fini par le jeter comme une peau de banane et a continué d’épier le bled fantôme. »

Sans être bien certain d’avoir tout entravé au Cherokee – sauf que c’était sans doute furieusement intentionnel – je serais infoutu de dire quoi que ce soit de mal de ce bouquin.

 

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