Grâce à Dieu, François Ozon

 

Grâce à Dieu ou d’autres que lui, certains films sur de justes causes, que l’on a envie de soutenir, se défendent fort bien tout seuls. C’est le cas du dernier opus de François Ozon. Il emprunte à la tradition américaine de la « fiction d’actualité brûlante » pour aborder deux affaires judiciaires en cours : les faits d’agression sexuelle sur mineurs, des décennies durant, du Père Preynat, que l’intéressé n’a jamais niés, et leur non-dénonciation par l’Eglise, dont le désormais célèbre cardinal Barbarin.

Alexandre, François, Emmanuel et tant d’autres…

Comme le rappelle la fin du film, les jugements ne sont pas rendus ; ce sera le cas le 7 mars prochain pour le second procès, lors duquel aucune peine n’a été requise. Et le film n’est pas un pamphlet facile : son propos est extrêmement factuel, se tenant, du côté de l’institution catholique, à pointer une manifeste – et effrayante – incompréhension du sujet de la pédophilie, plus encore que le cynisme de sa hiérarchie. Le véritable sujet de Grâce à Dieu se résume aux quelques mots nommant l’association de soutien aux victimes du Père Preynat : La parole libérée. Cette parole est celle des trois principaux protagonistes, anciens scouts quadragénaires de la région lyonnaise que l’intrigue suit successivement aux différents stades de ladite libération.

Alexandre, d’abord, celui par qui le scandale éclate, banquier et père de cinq enfants, époux d’une professeure d’école catholique vivant dans un bel appartement entre Rhône et Saône, qui n’a jamais renié sa foi, ni sa pratique. Découvrant que son ancien bourreau est toujours aumônier et prêtre, il se tourne vers l’Église pour demander réparation. La lenteur et l’inertie de celle-ci, ainsi que le pardon que ne lui demande même pas le vieil abbé, le poussent à porter plainte, même si les faits le concernant sont prescrits. Avec l’enquête de la brigade des mineurs vient l’implication de François, dont les parents ont, à l’époque, dénoncé Preynat à sa hiérarchie.

Une mise en scène serrée, et qui sert son propos

Devenu athée humaniste, réticent puis résolu, il décide d’aider la police, avant de médiatiser l’affaire et de réunir les victimes du pédophile. Alors que le dossier acquiert une visibilité régionale puis nationale, c’est au tour d’Emmanuel d’être rattrapé par son passé. Ses agressions à lui l’ont marqué dans sa chair. L’enfant surdoué qu’il fut est devenu un cassoc’. Plus encore pour lui que pour ses camarades, témoigner sera autant une épreuve qu’un soulagement.

La mise en scène au plus près des acteurs, sans jamais d’effet superflu, s’efface devant la force de l’histoire. Tout juste l’ouverture magistrale rappelle-t-elle que le réalisateur aurait pu, s’il l’avait souhaité, mettre plus franchement les gaz. On sait donc gré à François Ozon de s’être voué à son propos et à ses personnages. Parmi eux, les seconds rôles sont tous justes, du clergé dépassé par les événements aux autres victimes de Preynat, en passant par les familles d’Alexandre, François et Emmanuel, qui leur apportent – ou pas – le soutien auquel ils aspirent. En mères aimantes luttant chacune à sa façon contre la culpabilité d’avoir laissé faire, Hélène Vincent et Josiane Balasko brillent autant qu’escompté. Et le Preynat campé par Bernard Verley est parfait, donc à la fois humain et abominable.

Libérée, la parole sonne vrai

L’écriture mérite, elle aussi, sa part d’hommage : le dosage entre investigation, médiatisation, et développement des personnages, entre eux comme auprès de leurs familles, fonctionne très bien. Nul angélisme dans le discours : libre, la parole peut blesser en même temps qu’elle guérit, et aucune guérison ne sera complète. Et il faut saluer la vraie audace consistant à faire rire plusieurs fois dans un contexte à ce point pesant. Tout juste peut-on évoquer le caractère  didactique un poil prononcé de certains dialogues, mais ce péché-là demeure véniel (comme l’est la faute de carre pas loin du début : un fidèle qui se respecte ne dit pas l’acte de contrition sans se frapper la poitrine, voyons). Dans l’ensemble, la parole libérée des trois hommes et de leurs proches sonne vrai. Et c’est heureux, puisque le trio d’acteurs rend une copie splendide.

Melvil Poupaud a joué tant de ténébreux tourmentés que sa composition de papa catholique et rupin, tout en pondération et refoulement discret, épate. C’est parce que les affleurements de sa souffrance sont rares qu’ils boulversent. Après le monstre domestique de Jusqu’à la garde, on se réjouit de voir la prodigieuse énergie cinétique de Denis Ménochet mise au service de la justice. Il n’en rajoute aucunement lors de sa bascule d’un refus borné à l’acceptation de son passé, moment magnifique qui relève d’une vraie prouesse d’acteur. Dernier mousquetaire, Swann Arlaud a dû, lui, embrasser le pathos de son personnage, que ses homologues plus bourgeois dissimulent si bien. On croit dans son Mozart assassiné fragile et fiévreux, jusqu’à trembler de le voir piquer deux crises d’épilepsie salement vraisemblables.

Le silence broie, la parole libère

Parce qu’ils ont parlé, en dépit d’eux-mêmes comme de la pression sociale, ces mecs-là sont des héros. Comme toutes les anciennes proies qui témoignent le sont, d’ailleurs : au cours du processus, on découvre autour d’eux, parmi les femmes de leur entourage notamment, des souffrances non moins terribles que les leurs. L’idée forte du film n’est pas de scander un « la pédophilie, c’est mal » d’une utilité discutable, mais de rappeler que le silence broie, alors que la parole libère. Il est regrettable d’avoir à le répéter en 2019, mais remarquable de le dire aussi bien que dans Grâce à Dieu.

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