La Mort de C. suivi de Le Puritain passionné, Gabrielle Wittkop

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De C., Anglais de trente-sept ans « tourné vers les voluptés et la mort », il sera peu raconté hormis son décès à Bombay suite à une agression au couteau « dans une rue infâme et à une heure tardive ». L’épitaphe aurait pu être : « Tumultueuse sa vie, tumultueuse sa mort ». Son autrice Gabrielle Wittkop a beau être pleine d’esprit, elle ne croit pas en ses forces au sens mitterrandien du terme : pour elle nous sommes absolument des corps. Ainsi C., très tôt, est désigné comme « cent quadrillions de cellules ». L’hommage ne saurait alors consister en une prière. Dans La Mort de C., réedité l’an dernier à l’Imaginaire, il s’agira d’étirer ce passage de l’être au non-être qu’on devine presque insupportable à Wittkop en épuisant toutes les hypothèses plausibles, c’est à dire parfaitement sinistres, relatives à ses circonstances.

« Il est cinq heures de l’après-midi. C’est la mousson d’hiver, la tempête sèche qui balaie Bombay, tandis qu’au bout du monde, dans les régions polaires règne la nuit. Un vent dur qui souffle en rond du nord-est vers le sud-ouest et cessera bientôt car c’est la fin janvier. Un vortex soulève l’homme au-dessus de lui-même dans une spirale ascendante, le revêt d’euphorie. Chaque détail est dessiné avec une précision absurde, qu’il s’agisse de la Lady of Progress, debout sur la gare Victoria, main droite levée, frappée par tous les éclairs d’Indra un jour noir d’été, ou d’une vache arni au pelage troué, en train d’agoniser dans la poussière. D’autres vaches demi-moribondes, mangent les enveloppes vides jetées devant un bureau de poste. Les vautours claquent des ailes au-dessus d’une échoppe où l’on vend des cotonnades. Tout est très clair. Chaque crachat se dessine sur le sol comme une île sur la mer, îles rouges de betel ou de sang, îles glauques de morve, archipels glaireux, le cerveau s’élance en jet, sperme d’œil, mucosités étoilantes, voie lactée, sputum laiteux. »

Nous suivons donc C. dans ses ultimes moments, où tout préfigure la fin qui approche. La menace naît toujours d’une formidable économie de mots. D’abord il marche jusque chez deux amis également homosexuels. Le couple l’accueille, ou l’un d’eux est seul. Plus tard dans la soirée une crise de jalousie provoque l’irréparable, que les deux hôtes tentent de couvrir en mentant à la police. Ou bien C. rentre d’une soirée et deux crève la faim lui règlent son compte pour sa montre et son argent. Voire ils sont trois, dont un jeune que C. a voulu payer pour du sexe. Autre possibilité, C. se querelle avec le propriétaire d’un speakeasy à propos de vieilles dettes. Ou bien sur place un marin l’accuse de tricher au poker. Voire le fils du propriétaire, proxénète à ses heures, reste douloureusement inflexible sur ses tarifs.

Une élégie bouleversante, pourtant œuvre d’un art witkoppien sans concession

Se répète à chaque fois la conclusion inéluctable : « La lame transperce les vêtements de C., troue la peau, s’enfonce dans la paroi adipeuse, dans la paroi musculaire. Elle crève le péritoine, plonge dans le foie, tranche le ligament rond puis fait deux demi-tours sur elle-même, axe supérieur droit, axe supérieur gauche, détruisant le tissu hépatique sur son parcours, le réduisant en une bouillie brune et noire. » Après quoi C. gagne l’hôpital en taxi ou en ambulance, il reçoit plus ou moins dignement les enquêteurs dépêchés pour recueillir son témoignage. Les hypothèses cessent de se multiplier. Seule reste l’agonie imaginée par Wittkop, avec la noyade que suscite l’embolie pulmonaire. « La Mort ne fauche que rarement sa victime ; elle lui envoie son parfum, elle se couche sur elle, l’enlace et boit son souffle avec une déconcertante facilité. »

Ici la déchéance du corps sans vie fera forcément l’objet d’une description fouillée, à mesure qu’il est pris en charge par une succession d’acteurs diversement impliqués dans leur tâche jusqu’à la crémation, « privilège de n’être pas une charogne. » Jusqu’à ce que l’on répande les cendres dans l’océan, où elles se mêleront à d’autres vies. L’Inde est aussi belle, crasseuse et menaçante que dans Hemlock. Wittkop ne l’idéalise pas pour autant – de quasi squelettes hantent les rues, la police tire à balles réelles, les Anglais méritent bien leur détestation par les locaux, un formidable empilement de superstitions régit la société – et on ne s’y serait pas attendu. Reste que ce texte, oeuvre d’un art wittkopien sans concession, fait une élégie bouleversante.

Quinze secondes après que le cœur a cessé de battre, la détérioration des cellules cérébrales commence. La mort commence. La longue absence de C. commence. Il y a quelque chose de changé et ne serait-ce que le sourire gélasin de C., les lèvres découvrant les dents, les dents semblables à celles des crânes du Totentanz, au bord du Rhin. Mort, C. sourit comme un animal mort. On lui voit les dents inférieures. C’est pourtant la même bouche qui fut désabusée, tendre, lâche, amère, oblique, forte. Une mouche s’y pose, sa cuirasse mordorée luisant dans la lueur bleue de la veilleuse qui pâlit. Deux mouches.

C. se vide brusquement dans un borborygme de cloaque, ses excréments s’écoulent et bouillonnent dans le bassin, éclaboussent l’alèse caoutchoutée, après avoir franchi le sphincter avec un gloussement.

Le petit domestique hospitalier, le gamin qui vide les bassins, entre dans la chambre et trouve C., les yeux ouverts, la bouche ouverte. Il tire son peigne de sa poche et ramène en arrière les cheveux de C.

Vieille coiffure des morts. Il essuie la salive au coin de ses lèvres. Les mouches vont provisoirement se poser ailleurs.

C. meurt mais certaines de ses cellules continuent leur vie élémentaire, leur vie souterraine. Pendant les deux heures qui suivent la mort, des mouvements agitent l’épithélium cilié des voies respiratoires, les contractions de la tunique intestinale feignent d’assurer la progression de matières déjà rejetées.

Purifié, C. entre dans les noirs dédales de la mort.

À l’Imaginaire comme autrefois chez Verticales, il est suivi du Puritain passionné. Victime d’un malaise près de la cage du tigre à Vincennes, Denis s’y raconte dans un « journal non daté ». Un narrateur relève parfois les insuffisances de sa lucidité revendiquée : par exemple, il ne s’aperçoit guère de son propre narcissisme. Devenu notaire à Paris, Denis a grandi dans une austère famille catholique de Nantes – ville d’origine de l’autrice. « Ma mère semblait effacée comme à la gomme et sa présence même laissait un vide. » Détaché aujourd’hui de la religion, il ne regrette pas d’avoir ainsi appris la contrainte. « Jamais la chimère ne nous vient par la porte des libertés. » Enfant, il avait appréhendé la transgression auprès de la cousine Blanche, intarissable blasphématrice loin des prudes oreilles des adultes.

Le prédateur au masque labyrinthique, incarnation de la perfection

La chimère, c’est sa fascination pour les tigres, sur lesquels il a lu tous les livres du monde. Ce grand solitaire en explique la dimension mythologique, proche du sphinx importé d’Égypte par les Grecs. « Ainsi que dans la magie de tous ces cultes où l’acte destructeur équivaut toujours à un accroissement et à un renforcement de l’identité fondamentale, le tigre – le sphinx –  a-t-il coutume, à l’encontre du lion, de tuer en dehors de toute intention alimentaire. » Pour lui le prédateur au masque labyrinthique incarne la perfection. Presque tous les jours il va visiter le spécimen bengalais du jardin zoologique.

« Donc, le visage du tigre.

Les oreilles couchées derrière la forte voussure du front. Formidable paysage d’ocre et de Sienne brûlée, parcouru de longs signes noirs, raviné de sillons qu’un séisme – on entend les grondements volcaniques – rassemble sur les côtés du vaste nez qui frémit, sans que rien n’altère ni n’entame l’ineffable pureté de deux lacs d’ambre. Mais, parmi des douceurs et des rudesses de fruits marins, velus, rétractiles, coriaces, barbus de longues antennes blanches, l’approche des muqueuses, cuir des narines, orange, grenu, dont la ligne dessine comme une vertèbre. Plus bas, des vulves noires et mouillées, le cœur des coquillages.

Irrégulières, les incisives sont d’une touchante nudité car le tigre découvre en un épouvantable sourire ce qu’il a de plus intime, de plus secret: l’os. Quelle impudeur mais aussi quel don ! – Stalactites, stalagmites où colle un vestige d’écume, grotte d’où semble la mer retirée, corail rose des gencives, corail roux, grumeleux, de la langue qui luit. Un menton hirsute s’arrondit, terminal comme quelque pendentif d’architecture, avant les déserts blonds du pelage. »

Au fil des pages Denis creuse la symbolique pour comprendre son obsession, trouve des similitudes entre sa fascination pour Blanche et pour le tigre, et analyse son propre caractère : goût d’une certaine frugalité, peu d’intérêt pour la bagatelle – hormis sous certaines formes de contrainte… Il tente d’écrire en fait d’échappatoire, mais toujours son texte le ramène à sa passion initiale. Il la compare à celle d’un héros solitaire pour Marie-Antoinette, qu’il vient contempler avec le petit peuple lors des repas publics de la famille royale le dimanche. Denis se représente aussi Harimau, tigre mythique, en son habitat naturel d’Indonésie. Le notaire s’entoure d’objets oranges, noirs et blancs, et croit apercevoir le tigre dans des ombres et des reflets. Jusqu’où ira sa passion alors que des « spasmes d’entrailles » le saisissent désormais quand il s’approche du tigre… et que sa propre posture face à l’animal lui évoque l’hostie dont disposait par jeu sa cousine impie… la fin sera d’une ironie toute wittkopienne.

Inutile de préciser plus avant que la lecture de ces deux textes est tout à fait indispensable.

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