anéantir, Michel Houellebecq

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Michel Houellebecq fut d’abord un poète, puis un romancier captivé par le destin de l’espèce humaine avant de devenir une institution goncourée puis, le 7 janvier 2015 coïncidant avec la sortie de Soumission et le mouvement des Gilets Jaunes succédant à celle de Sérotonine, l’oracle à parka d’une social-démocratie française enchaînant les crises et les angoisses existentielles. On le confond d’autant plus facilement avec Elizabeth Teissier que ses romans sont désormais publiés en début d’année. La maison Flammarion décréta le silence médiatique sur son nouvel opus, anéantir, jusqu’au 30 décembre dernier, la parution elle-même étant programmée une grosse semaine plus tard. Depuis longtemps déjà, avide d’accéder en exclusivité aux prédictions du mage Michel, le monde des amoureux des belles lettres françaises se refilait sous le loden la version .pdf dudit roman garanti sans Covid ni guère de réchauffement climatique – hormis ceux qui eurent l’insigne honneur de s’en voir adresser un exemplaire papier aux caractéristiques techniques stipulées par l’auteur en personne, inspiré de l’édition allemande et de l’album blanc des Beatles, calé sur le nombre d’or et intégrant plusieurs illustrations intérieures, le tout justifiant apparemment son prix de 26 euros en librairie…

« Leur accord sur la taxation des plus-values avait d’emblée été total, et ils étaient l’un comme l’autre si peu aptes à sourire de manière engageante, à parler avec légèreté de sujets variés, en un mot à séduire, que c’était probablement cet accord qui avait permis la concrétisation de leur idylle, au cours de ces interminables réunions qu’organisait la Direction de la législation fiscale, tard dans la nuit, le plus souvent dans la salle B87. Leur entente sexuelle avait tout de suite été bonne, rarement extatique cependant, mais la plupart des couples n’en demandent pas tant, le maintien d’une activité sexuelle quelconque dans un couple constitué est déjà un vrai succès, c’est l’exception bien davantage que la règle, la plupart des personnes bien informées (journalistes des magazines féminins de référence, auteurs de romans réalistes) en témoignent, et ceci ne concernait même que les personnes relativement âgées, comme l’étaient Paul et Prudence, qui approchaient doucement de la cinquantaine, pour les plus jeunes de leurs contemporains l’idée en soi d’une relation sexuelle entre deux individus autonomes, ne dût-elle se prolonger que quelques minutes, n’apparaissait plus que comme un fantasme daté, et pour tout dire regrettable. »

Cette veille de Saint-Sylvestre, donc, les fauves étaient lâchés, et une flopée de billets vinrent nous informer des impressions de lecture de nos chroniqueurs littéraires les plus éminents. Surprise, surprise : là où Le Figaro voit dans le huitième roman de Michel Houellebecq « une somme crépusculaire de plus de 700 pages sur les maux de notre société », le Nouvel Obs brocarde un « très long Da Vinci Code sous morphine » – Libé se sera certes montré plus punk, sur ce coup-là. On pourrait, au fond, appliquer à celui que nos conservateurs antilibéraux désignent volontiers comme une inspiration ce que lui-même affirme d’un Éric Zemmour, sans même se pencher plus avant sur le véritable contenu d’anéantir : « Zemmour ça marche toujours, il suffit de prononcer son nom et la conversation se met à ronronner dans des voies balisées et gentiment prévisibles, un peu comme avec Georges Marchais à son époque, chacun retrouve ses marqueurs sociaux, son positionnement naturel, et en tire des satisfactions calmes. » Un tour rapide sur les réseaux sociaux confirme cette impression : la vision de la France en 2027 que nous offre le voyant de la Porte d’Ivry serait soit odieusement réactionnaire, soit d’une implacable lucidité, et l’écrivain lui-même un génie ou un imposteur.

Le glas d’une routine de milieu de vie solitaire et ouatée

Si la moustache et les vinyles ont pu connaître un récent retour de hype, espérons qu’il finisse par en aller de même pour la subtilité dans le débat public. D’ici-là, on tentera de jauger anéantir en tant que roman plutôt que comme une prophétie. Car si Houellebecq, sans doute sensible à son aura d’extralucide aux dents neuves, se laisse de nouveau aller à quantité de conjectures d’extravagance variable comme il ressasse ses antiennes et provocations politiques ordinaires, il semble aussi s’être attaché à faire d’anéantir un roman plus abouti que ses prédécesseurs immédiats, notamment sur le plan des caractères et des sentiments. Mais ce constat s’imposera au lecteur de manière progressive, tant l’auteur s’efforce d’emblée de brouiller les pistes en engageant son récit sur la voie du thriller géopolitique. Il revient pour la première fois depuis La carte et le territoire à une narration à la troisième personne, le premier point de vue adopté étant celui d’un contractuel de la DGSI qui bute sur le décryptage de l’alphabet mystérieux utilisé par un groupe d’activistes en ligne aux motivations inconnues. Ceux-ci diffusent des images de synthèse sophistiquées à l’extrême, l’un des films mettant en scène le guillotinage du ministre français de l’Économie Bruno Juge.

Le deuxième protagoniste et véritable « héros » d’anéantir s’appelle Paul Raison. Haut fonctionnaire, cet homme de quarante-sept ans occupe dans les faits le poste de confident du patron de Bercy, véritable bourreau de travail au processeur ultra rapide dont la vie personnelle part en lambeaux. Un fameux point commun avec Paul : le couple d’énarques sans enfants qu’il forme avec Prudence a décidé de faire chambre puis frigo à part, divergeant entre autres sur la question du véganisme. La routine solitaire et ouatée dans laquelle Paul semble trouver son compte est brusquement perturbée par l’annonce de l’AVC de son père, ancien ponte du renseignement français. Veuf épris de sa jeune aide ménagère, Édouard s’était définitivement installé dans le Beaujolais à l’âge de la retraite ; Paul trouve à son chevet lyonnais sa soeur Cécile, accourue des Hauts-de-France, qu’il n’a pas vue depuis des années. Mère au foyer et chrétienne fervente, elle est mariée à un notaire historiquement proche des réseaux d’ultra-droite et chômeur depuis peu. Elle préviendra Aurélien, le benjamin, devenu restaurateur d’art médiéval dans le sillage de leur mère disparue et aujourd’hui largement soumis aux humeurs et injonctions de son épouse journaliste. Le troisième point de vue adopté par le narrateur d’anéantir sera le sien.

« Les couples qui vont bien n’aiment pas, en général, se pencher sur le sort des couples qui vont mal, on dirait qu’ils éprouvent une espèce de crainte, comme si la mésentente conjugale était un état contagieux, comme s’ils étaient tétanisés par l’idée que tout couple marié, de nos jours, est presque nécessairement un couple en instance de divorce. À ce recul instinctif, animal, émouvante tentative de conjurer le sort commun de la séparation et de la mort solitaire, s’ajoute l’écrasante sensation de leur incompétence ; c’est un peu comme les non-cancéreux, ils ont toujours du mal à parler aux cancéreux, à trouver le ton juste. »

À contrecoeur mais mû par le sens du devoir, Bruno Juge envisage de se présenter à la présidentielle de 2027, le chef de l’État en exercice atteignant la fin de son second mandat et se cherchant un successeur pour vaincre le candidat RN de service. Son rival le plus sérieux, depuis l’explosion en vol de Cyril Hanouna téléguidée par Bouygues contre Bolloré, serait le populaire présentateur de TF1 Benjamin Sarfati. La diffusion d’une nouvelle vidéo pirate vient agiter les services de la DGSI. Il s’agit cette fois d’une attaque avérée : un porte-containers chinois est coulé par une torpille dans le Golfe de Gascogne. Le père de Paul semble avoir conservé sur l’affaire des dossiers dignes d’importance ; ses anciens collègues les utiliseront pour l’enquête en cours. Alors que Paul renoue avec ses habitudes parisiennes, on l’informe qu’Édouard s’est réveillé mais ne recouvrira jamais l’essentiel de ses facultés. Il passe le réveillon du nouvel an 2027 avec sa fratrie dans la vaste demeure familiale de Saint-Joseph-en-Beaujolais ; le destin de Paul Raison, hanté par les multiples visages que peut prendre la fin de vie, ne s’avèrera pas moins tourmenté que celui du pays.

Un roman affûté comme un épieu

« Certains lundis de la toute fin novembre, ou du début de décembre, surtout lorsqu’on est célibataire, on a la sensation d’être dans le couloir de la mort. » Son incipit très houellebecquien le laisse entendre, anéantir est largement consacré à la Grande Faucheuse, ou de manière plus précise à la place que celle-ci occupe brusquement dans le quotidien d’un homme de l’âge atteint par Paul Raison, et la pulsion de vie qu’elle libère parfois en réaction. Si l’élan mystique des dernières pages de Sérotonine segmentait son lectorat selon les sensibilités à l’idée d’un Tout Puissant, les efforts conjugués d’Eros et Thanatos devraient laisser les amateurs d’anéantir également remués par la conclusion de ce huitième roman. Le désarroi du Michel Houellebecq post-Charlie et Soumission était sensible dans la quasi absence de construction de Sérotonine, qui prenait ainsi des allures de copieux filet garni littéraire. La version de l’auteur qui signe anéantir est autrement plus apaisée, le mariage semble l’avoir rendu heureux comme tout, il insiste auprès de Jean Birnbaum sur l’importance des bons sentiments dans l’écriture et cette sérénité toute neuve lui aura permis d’affûter son dernier roman comme un épieu. Le champ des considérations, aussi large qu’on peut l’attendre d’un Houellebecq dans ses parties initiales, s’y resserre implacablement autour des préoccupations toujours plus essentielles de Paul. C’est lorsqu’il va mieux que le Goncourt 2010 nous fait le plus mal.

Il n’a bien sûr pas renoncé à ses marottes d’écrivain, à commencer par l’understatement houellebecquien, la profusion de « si l’on veut », « un peu », « pas énorme », « pas impossible », « presque », « pas forcément », « probablement », sa façon à lui d’asséner son propos avec douceur en plus de créer l’effet comique d’une narration confiée à un Droopy blasé. À moins qu’il ne s’agisse tout simplement de sa propre voix, le style si délicat à définir des romans de Michel Houellebecq consistant en une retranscription fidèle des mots qu’il utiliserait en improvisant à l’oral sur un scénario préétabli. Quand on lit du Houellebecq, on entend son timbre assourdi et son débit Moderato aux intonations mi-sentencieuses, mi-désolées. Franchement clivante chez les chroniqueurs littéraires, cette écriture demeure digeste en permanence, dans les moments où le récit s’écoule sur un ton presque monocorde, avec juste assez de fioritures et d’aspérités, comme lorsque sa puissance s’accroît d’un coup, car Houellebecq sait choisir les moments où l’émotion se substitue à l’observation et cultive leur rareté. Dans anéantir, les adverbes sautent plus souvent aux yeux que les points virgules chers à l’auteur. On imagine que, fidèle à son habitude, il aura remis à son éditeur un texte déjà abouti dont nul n’aura eu l’outrecuidance de bouger des virgules sans un rituel codifié. Rares sont les répétitions inopportunes (« Il se réveilla de nouveau, plus doucement, un peu avant sept heures du matin : il avait rêvé de nouveau. », de multiples « il ne connaissait pas plus – tel sujet – que les animaux de la ferme »).

« J’ai besoin d’une cigarette », dit Paul. La plupart du temps, il arrivait à se contrôler durant le délai socialement requis par les normes de la prohibition ; mais là c’était un cas de force majeure. Il sortit sur le quai, aussitôt saisi par un froid vif. Une trentaine de personnes faisaient les cent pas devant les portes de l’hôpital en grillant des cigarettes ; aucun d’entre eux ne parlait, ni même ne semblait voir les autres, ils étaient enfermés dans leurs petits enfers individuels. De fait, s’il y a un endroit qui produit des situations angoissantes, s’il y a un endroit où le besoin de tabac devient rapidement intolérable, c’est bien un hôpital. On a mettons un époux, un père ou un fils, le matin même il vivait avec vous, et en quelques heures, parfois en quelques minutes il pouvait vous être enlevé ; qu’est- ce qui pouvait être à la hauteur de la situation, sinon une cigarette ? Jésus-Christ, aurait probablement répondu Cécile. Oui, Jésus-Christ, probablement. La dernière fois que Paul avait vu son père remontait au début de l’été, moins de six mois auparavant. Il avait l’air en pleine forme, plongé dans les préparatifs d’un voyage au Portugal qu’il allait faire avec Madeleine – ils partaient la semaine suivante, il terminait ses réservations d’hôtel, dans des pousadas ou des établissements de ce genre, il y avait beaucoup d’endroits qu’il voulait revoir, il avait toujours aimé ce pays. Il s’intéressait à l’actualité politique aussi, il avait longuement et savamment commenté le renouveau d’activité des black blocs. En somme leur rencontre avait été pleinement rassurante, et satisfaisante ; il avait tout du senior actif, alerte, profitant pleinement de sa retraite, sur le plan conjugal Paul aurait même pu l’envier – c’était exactement le type de senior, songea-t-il, qui était invariablement mis en scène dans les publicités des plans de prévention obsèques. »

Plus qu’à son habitude, Houellebecq nous gratifie de descriptions et comparaisons ouvragées des décors où évoluent ses personnages. Paris et Lyon se voient ainsi croquées, en particulier leurs quartiers les plus modernes, or selon lui le bâti toujours digne d’intérêt est celui qui n’a pas bougé depuis un siècle… « La circulation commençait à s’apaiser un peu sur les quais du Rhône ; dans la nuit on distinguait à l’horizon deux gigantesques immeubles modernes, brillamment illuminés, dont l’un avait la forme d’un crayon et l’autre d’une gomme. S’agissait-il du quartier connu sous le nom de Lyon Part-Dieu ? Le spectacle était un peu inquiétant, en tout cas. Il avait l’impression que des fantômes lumineux flottaient entre les immeubles – un peu comme des aurores boréales, mais leurs teintes étaient malsaines, violacées et verdâtres, elles se tordaient comme des suaires, comme des divinités maléfiques venues chercher l’âme de son père, se dit Paul, il se sentait de plus en plus angoissé et pendant quelques secondes il perdit le contact. » On voit la brume monter d’un fleuve, on traverse des panoramas rêvés ou contemplés que l’on eût pu croire de l’Ouest américain, on goûte le soleil déclinant qui caresse les collines du Haut-Beaujolais, on scrute la chambre d’hôpital d’Édouard, décorée d’un fatras de souvenirs puissamment signifiants que Paul découvre à peine… Ajoutons une nouvelle tendance des personnages houellebecquiens à esquisser d’étranges et complexes gestes de la main, chaque fois décrits avec précision, lorsque les mots justes leur font défaut.

Du Jack Daniels comme chez Malko Linge

N’attendez pas trop de lyrisme éthéré, naturellement, tant le bougre reste attaché à ses pêchés mignons, comme caser des vilénies modernes du style de hardcore, lol, super bonne ou envoie du bois. Il préfère toujours par contre à en revanche, ce thug, ce qui lui vaudrait l’ire de ma professeur de français de 2nde 3. La fascination pour les produits alimentaires transformés de haut (Monoprix gourmet) ou bas de gamme (Daunat), est toujours bien présente ; on imagine Houellebecq savourer son utilisation du mot wraps. Les protagonistes font halte chez Courtepaille ou Buffalo Grill. Nous avons droit à force commentaires sur les menus des restaurants, exercice devenu culte dans Sérotonine, notamment lors des trajets de Paul en TGV – l’annonce des pointes de vitesse aux passagers fascine l’auteur de la même façon. Les apparitions multiples du Jack Daniels font croire à du placement de produit façon SAS. Et puis il y a le sexe envisagé lui-même comme objet de consommation, éternelle rengaine houellebecquienne qu’il faut distinguer de son intérêt pour l’acte lui-même – on y reviendra, sachez seulement à ce stade que le premier bite arrive en page 38. L’attrait de l’auteur pour le porno se retrouve dans un nouvel attentat terroriste visant une banque de sperme danoise et diffusé sur un site coquin à large audience, mais Paul lui-même s’avère peu client de sexe tarifé quel qu’en soit le format. Alors que son couple se délite, le malheureux ne se touche même plus. Un concours de circonstance particulier l’amènera à recourir aux services d’une call-girl (autour de la page 400, point trop n’en faut), l’occasion pour Houellebecq de détailler les mesures de confidentialité et le processus transactionnel contemporains… comme de trouver une fameuse chute à la rencontre.

Sigles et acronymes administratifs chers à l’auteur reviennent cribler le début du texte. Houellebecq use de nouveau du champ lexical de la zoologie pour décrire les individus, les couples, les relations entre « hommes occidentaux d’âge et de milieu comparables ». Son goût pour la documentation technique, industrielle ou médicale notamment, a peu souvent été aussi manifeste que dans anéantir – lui à qui il fut reproché d’avoir eu la main lourde sur les copier/coller de Wikipédia se targue assez pesamment dans les Remerciements d’avoir fait ses devoirs et interviewé quantité de médecins. On notera pourtant une erreur, peut-être un choix dicté par la licence artistique vu que le père de Paul habite St-Joseph en Beaujolais : il n’y a pas d’Hôpital « Saint-Luc » à Lyon, mais bien un Centre Hospitalier « Saint Joseph Saint Luc ». Et puis allons, Michel, une cave sèche est-elle bien idéale pour conserver du vin ? Tant que les bouchons resteront en liège, il sera permis d’en douter. Chicanerie, peut-être, mais l’auteur prête assez de vertus à l’alcool au fil des pages de son roman pour qu’on l’imagine au point sur la question…

« Quoi qu’il en soit il estima préférable, pour l’instant, de ne pas aller plus loin avec Prudence, et annonça qu’il allait se retirer dans sa chambre, arguant d’un état de fatigue aisément explicable par le voyage et les émotions. Prudence sourit, elle accueillit son départ avec le calme et la bonne humeur requis, son désarroi se manifestait cependant par de petits gestes circulaires de la main, comme si elle voulait, en établissant des tourbillons cartésiens dans l’éther, créer une force d’attraction entre eux, analogue peut-être aux forces gravitationnelles. Et pourtant l’inexistence de l’éther, et des tourbillons de Descartes, avait depuis longtemps été démontrée, et ne faisait plus aucun doute dans la communauté scientifique, malgré l’ultime tentative de Fontenelle, qui publierait en 1752 une Théorie des tourbillons cartésiens avec des réflexions sur l’attraction, ouvrage qui n’eut aucun écho. Elle aurait mieux fait de lui montrer son cul, à la rigueur ses seins, c’est une erreur de croire que la dignité du chagrin est compromise par une sollicitation directement sexuelle, c’est souvent le contraire qui se produit, il y a une réaction de l’organisme physique dévasté par le chagrin, terrorisé par la perspective de devenir définitivement inapte aux fonctions biologiques les plus simples, et qui souhaite se relier de nouveau à une forme de vie quelconque, la plus élémentaire possible. Mais ce n’était probablement pas à la portée de Prudence, son éducation n’avait pas été conduite dans cette direction, et c’était regrettable, car peu d’autres opportunités seraient offertes à leur couple. »

Autre incontournable sujet d’attente, l’humour houellebecquien, attendu que Sérotonine avait atteint des sommets de drôlerie fataliste. On l’a dit, l’auteur d’anéantir se porte mieux qu’alors, et perd ici un peu de sa cocasserie. N’y voyez toutefois aucun motif d’inquiétude, tant un Houellebecq apaisé conserve le sens du rythme et de la comparaison inattendue. La supériorité du bouddhisme tibétain sur le zen est ainsi clairement établie en comparant les comportements au lit de deux anciennes partenaires sexuelles de Paul. Son désarroi au début du roman rend l’auteur aussi impitoyable que désolé pour lui : « Il terminait parfois sa journée avec des documentaires animaliers ; il avait complètement cessé de se masturber. » Une certaine jovialité éthylique lui rend la messe de Noël 2026 supportable : « La crèche était très réussie, les enfants du village avaient travaillé avec cœur, et la cérémonie en elle-même se passa bien, pour autant qu’il puisse en juger. Un sauveur était né au monde, il connaissait le principe, et l’effet du Talisker lui permit même par instants, surtout lors des chants, de considérer que c’était une bonne nouvelle. » Le goût de la blagounette scabreuse conduit à s’autoriser certaines facilités coupables, et qui pourtant fonctionnent : ainsi, une docteure évoquant la circulaire Kouchner de 2002 créant les unités pour états végétatifs chroniques et états pauci-relationnels « avait même le demi-souvenir un peu honteux de s’être, le soir de son inscription à la fac de médecine, masturbée devant une affiche de Bernard Kouchner en meeting qui décorait sa chambre, ce n’était pourtant qu’un meeting du parti socialiste, il n’avait même pas de sac de riz. » Toujours au rayon people, François Lenglet pleure en direct à la télévision en annonçant les succès inespérés de la marque Citröen.

L’humour houellebecquien, arme par destination

On pourra préférer le souvenir d’une fellation toute sartrienne (!) administrée à Paul par une entreprenante Sandrine dans les toilettes du Macumba à Montpellier, voire d’étonnants passages burlesques sans recours intempestif à la trivialité : « Pendant ce temps, Paul était engagé dans un combat sans gloire avec le distributeur de confiseries de la gare TGV Mâcon-Loché, à part lui déserte. » Houellebecq reste à son meilleur lorsqu’il brocarde les idiosyncrasies débiles nées de la mondialisation : « Il envisagea de manger quelque chose au Coney Island, le nom était ridicule mais les bagels acceptables. Il reconnut tout de suite le serveur, un grand con qui hurlait « Chaud devant ! » à tout propos et interpellait systématiquement les clients en anglais. Avec effarement, il l’entendit répondre « OK man » à un touriste chinois qui tentait d’obtenir un café-crème. » Le goût de Paul pour les documentaires animaliers donne lieu à une tirade aussi gratuite que saisissante sur la vie « incroyablement chiante » des tapirs. Moins gratuites, les vannes se font politiques lorsqu’un personnage demande « Il n’est pas mort, Laurent Joffrin ? » ou que la prostituée évoquée plus haut évalue la solidité du dossier de Paul : « Elle s’enquit ensuite de son âge et de son appartenance ethnique – un blanc sur la fin de la quarantaine c’était parfait, c’était exactement le genre de clientèle qu’elle recherchait ; apparemment, les critères des escorts se situaient aux antipodes du système de valeurs habituellement prôné par les médias de centre gauche. » Notons qu’une certaine bourgeoisie aisée et conservatrice en prend elle aussi pour son grade : « Un père juge à Versailles, une résidence principale à Ville-d’Avray, une maison de vacances en Bretagne, scolarité à Sainte-Geneviève, puis Sciences Po et l’ENA, il n’y avait au fond rien de surprenant à ce que Prudence soit devenue asexuelle et végane. »

Une fois encore, l’humour de Michel Houellebecq se fait arme par destination, et les objets de son mépris sont divers et nombreux. Quantité d’usagers du métro parisien se sentiront moins seuls à voir moquer les « niaiseries molles » des concours de poésie de la RATP, le nouveau Tribunal de Grande Instance de la Porte de Clichy est qualifié de « juxtaposition déstructurée de gigantesques parallélépipèdes de verre et d’acier, qui dominait un paysage boueux et morne ». Après avoir sulfaté le quartier Beaugrenelle dans Sérotonine, l’auteur s’acharne sur l’aménagement « postmoderne » de Bercy, en particulier son « jardin public respectueux de la biodiversité, avec des ginkgos biloba et des espaces légumes ». L’Union Européenne récolte ses taquets obligés (« C’était sexuel, quand même, entre la France et l’Allemagne, c’était bizarrement sexuel, et depuis pas mal de temps. »), presque aussi honnie que l’ergonomie moderne qui infantilise le citoyen en imposant le ludique comme nouvelle norme. « l’algèbre lassante des barres, des pavillons et des tours (qui) avait bien de quoi annihiler toute velléité d’espérance » observée depuis le train ne vaut guère mieux que ce ludique obligé. Selon Houellebecq, les politiques ont laissé s’imposer ce diktat sans y prêter attention, maîtrisant de moins en moins les conséquences de leurs choix. Le brillant énarque qu’est Paul, rompu aux arcanes de la chose publique, s’aperçoit peu à peu qu’il ne connaît rien sur rien, depuis « la citadelle totalitaire » que paraît être le Ministère de l’Économie, du fonctionnement des hormones féminines à la métaphysique en passant par les tourments traversés par sa propre famille.

« Le paysage de forêts et de prairies, absolument désert, lui parut baigné d’un silence religieux. Certainement, si Dieu était présent dans sa création, s’il avait un message à communiquer aux hommes, c’était ici, plutôt que dans les espaces légumes du parc de Bercy, qu’il choisirait de le faire. Il sortit de la voiture. « Quel est le message ? » se demandait-il, et il se sentit à deux doigts de crier la question, s’en abstint de justesse, de toute façon Dieu se tairait, c’était son mode de communication habituel, mais c’était sans doute beaucoup, déjà, ce paysage désert et splendide, baigné dans un silence total ; ça tranchait avec la vie de Paris, avec le jeu politique qu’il allait retrouver dans quelques jours. Le message était dans un sens limpide, mais on avait du mal à faire la relation avec l’existence terrestre de Jésus-Christ, marquée par de nombreux rapports humains, de nombreux drames aussi, les aveugles qui voient, les paralytiques qui marchent à nouveau, il s’intéressait même parfois aux miséreux, c’était presque politique par endroits. Ce paisible paysage du Haut-Beaujolais n’évoquait pas davantage les divinités mâle et femelle apparemment célébrées par Prudence, on n’y distinguait rien de mâle ni de femelle, mais quelque chose de plus général, de plus cosmique. Cela ressemblait encore moins au Dieu de l’Ancien testament, querelleur et vindicatif, toujours en bisbille avec son peuple élu. C’était plutôt comme une divinité unique, végétale, la vraie divinité de la terre, avant que les animaux n’apparaissent et ne se mettent à courir dans tous les sens. La divinité était maintenant au repos, dans le calme de cette belle journée d’hiver, il n’y avait pas un souffle de vent ; mais dans quelques semaines l’herbe et les feuilles revivraient, se nourriraient d’eau et de soleil, seraient agitées par la brise. Il y avait quand même, enfin il croyait s’en souvenir, une sorte de reproduction des plantes, avec des fleurs mâles et femelles, le vent et les insectes jouaient un rôle dans l’affaire, d’un autre côté les plantes se reproduisaient parfois par simple division, ou en projetant dans le sol de nouvelles racines, à vrai dire ses souvenirs de biologie végétale étaient lointains, mais cela mobilisait quoi qu’il en soit une dramaturgie moins tendue que les combats de cerfs ou les concours de tee-shirts mouillés. »

L’incapacité de Paul à comprendre son environnement fait écho à l’impuissance et la faiblesse de l’État dont il est le serviteur. Il s’avère vulnérable à l’extrême via ses outils numériques, comme le démontrent les activistes que la DGSI peine à identifier. La France de 2027, ainsi que l’imagine Houellebecq, est une naine dans les nouveaux rapports de force du monde digital, comme elle est reléguée au rang de spectatrice dans la guerre commerciale entre Chine et États-Unis ; tout juste tente-t-elle de conserver un accès aux ressources rares. Le second quinquennat d’un Emmanuel Macron jamais nommé fut marqué par son renoncement à la startup nation, synonyme de bide retentissant, et une relance de l’industrie au nom de la restauration des Trente Glorieuses – faible parmi les forts à plus large échelle, la France usa de son statut privilégié au sein de l’UE pour s’affranchir du respect des directives européennes en dépensant massivement. L’industrie française s’est à la fois spécialisée dans les haut et bas de gamme, puisque la classe moyenne réputée tirer la demande intérieure intermédiaire est en voie de disparition ; beaucoup de ceux qui la quittent assument les tâches domestiques que leur délèguent les riches. On prête souvent à Michel Houellebecq une approche de l’écriture similaire à celle des grands romanciers réalistes du XIXe siècle. Que l’assertion soit défendue ou moquée, la société française que décrit anéantir semble retourner à cette même époque, sur fond d’un essor industriel comparable.

Macron 2 : Retour aux Trente Glorieuses

Doté d’une sensibilité d’ingénieur et non d’énarque (il diffère en cela de sa probable inspiration Bruno Le Maire), le patron et ami de Paul fut le maître d’ouvrage de ce nouvel élan depuis Bercy, misant à nouveau sur les vertus du beau. Bruno Juge, « probablement le plus grand ministre de l’Économie depuis Colbert », est dépeint comme un homme sincère, compétent et dénué d’ambition a priori. Autant dire qu’il constitue un fameux atout pour un président soucieux d’organiser la régence après son second mandat consécutif et dans l’attente d’un troisième, à la manière d’un Vladimir Poutine. On pouvait s’attendre de la part de Houellebecq à un demontage méticuleux d’Emmanuel Macron, tant ses positions libérales et pro-européennes semblent éloignées de l’idéal de l’écrivain. À quelques traits piquants près (« physiquement on l’imagine bien en costume de petit matelot »), toutefois, il n’en est rien. Si le président de 2027 n’a strictement aucune espèce d’empathie, l’auteur trouve peu d’autres défauts à ce « magnifique animal politique » dont l’unique boussole est la foi inextinguible en son destin de président : elle explique qu’il ait changé de cap si facilement en 2022. Pour Houellebecq, l’absence de convictions est un signe de maturité de nos dirigeants, un président devant avant tout défendre les intérêts de son pays face à la concurrence économique comme le faisaient les rois d’antan face aux armées ennemies. Principal échec des deux quinquennats Macron, le chômage demeure élevé et l’emploi non-qualifié a quasiment disparu – exception faite, donc, des travaux ancillaires. Arcboutée sur sa supériorité morale, la gauche ne sait en profiter et achève de disparaître du champ politique concurrentiel tel que l’envisage l’auteur d’anéantir.

Les véritables experts portés sur les réalisations concrètes, à l’image de Bruno, sont loués par Houellebecq pour leur savoir-faire, leur goût du travail et leur mépris pour la finance, mais le grand tribunal médiatico-démocratique ne les juge pas assez « proches des gens » pour accéder à la mandature suprême. La paix sociale semble acquise alors que « certains territoires ruraux, du point de vue services publics et couverture médicale, (sont) à peu près tombés au niveau d’un pays africain. » Seuls les réseaux et obédiences permettent de surnager au quotidien. « Depuis quelques décennies la France s’était transformée en une juxtaposition hasardeuse de conurbations et de déserts ruraux, c’était la même chose un peu partout dans le monde, à ceci près que dans les pays pauvres les conurbations étaient des mégalopoles, et les banlieues des bidonvilles ». La puissance publique rationne ses moyens dans l’hôpital comme dans la culture – où ils sont concentrés sur les sites les plus touristiques alors que le patrimoine national dépérit partout ailleurs. Contrairement à Sérotonine, pourtant, anéantir n’est pas le récit d’un pays en instance de révolte. Le contexte de la social-démocratie demeure suffisamment émolient pour que le plus grand nombre persiste à accepter ses insolubles problèmes de fond et vote toujours, cornaqué par les conseillers en communication. « Le résultat était joué, mais quand même les grands éditorialistes seraient là dans la soirée de dimanche, ils circuleraient d’un plateau l’autre, afin que tout soit accompli. Des politologues se livreraient à des analyses fines sur la répartition géographique des votes, qui nuanceraient, sans toutefois les invalider, les analyses déjà anciennes de Christophe Guilluy. Le bruit de fonctionnement de la démocratie s’apparentait, pour Paul, à un ronronnement léger. » La France d’anéantir s’effondre sur un temps long. À court terme, plus qu’une menace intérieure, ses dirigeants libéraux ont à affronter l’émergence de mouvements terroristes aux contours incertains, des fondamentalistes antimodernes apparemment en lutte contre la mondialisation et le transhumanisme.

« Il passa le reste de la nuit à lire, mais pas Balzac, il chercha de la philosophie dans la bibliothèque, ça lui paraissait plus approprié. Il n’avait malheureusement pas grand-chose en philosophie, une quinzaine d’ouvrages tout au plus, et il semblait s’agir de philosophes plutôt neuneus, dans le genre conciliant. Lui-même s’était toujours senti plus ou moins exempt des différentes passions qu’il venait d’énumérer, et qu’avaient presque unanimement condamnées les philosophes du passé. Il avait toujours envisagé le monde comme un endroit où il n’aurait pas dû être, mais qu’il n’était pas pressé de quitter, simplement parce qu’il n’en connaissait pas d’autre. Il aurait peut-être dû être un arbre, à la rigueur une tortue, quelque chose en tout cas de moins agité qu’un homme, avec une existence soumise à moins de variations. Aucun philosophe ne semblait proposer de solution de cet ordre, tous au contraire paraissaient s’accorder sur le fait qu’on devait accepter la condition humaine « avec ses limitations et ses grandeurs », comme il l’avait lu une fois dans une publication d’obédience humaniste ; certains émettaient même l’idée repoussante qu’il convenait d’y découvrir une certaine forme de dignité. Comme l’aurait dit un jeune, lol. »

À rendre compte de la lente montée d’un accablement grisâtre, Houellebecq se serait-il assagi, voire contenté d’enfoncer les portes ouvertes ? Certes non, si l’on en juge par la persistence de cris d’orfraie bien dans leur époque autour de la sortie d’anéantir. C’est que l’auteur reste clivant. Au premier rang des indignations qu’il a coutume de susciter, un point de vue sur l’éternel féminin volontiers qualifié de misogyne. J’avais tenté ici-même d’éclairer la question à l’époque de Sérotonine, trouvant dans cet avant-dernier roman et les précédents de quoi affirmer que l’auteur était avant tout convaincu de différences psychologiques marquées entre les sexes sans affirmer de quelconque supériorité – en tout cas, pas celle de l’homme. Houellebecq maintient ici son point de vue : les femmes seraient moins ambitieuses, douées de plus d’empathie et dotées d’une meilleure intuition pour identifier les couples illégitimes. Autant de généralités aimablement convenues, voire franchement datées pour certaines, sans pour autant choquer le bobo. Le propos se fait plus provocant lorsqu’est évoqué un souvenir d’Addis Abeba ; d’après Houellebecq, celle-ci pourrait devenir une métropole globalisée d’importance pour son climat tempéré et parce que les putes y sont d’un niveau « plus qu’honorable ». Il est d’ailleurs question de professionnelles dans le détail du souvenir lui-même, mais plutôt que d’une anecdote glauque à souhait il s’agit d’un moment de vérité assez touchant entre Paul et Bruno qui explique leur actuelle relation de confiance.

Un repoussoir prénommé Indy

Alors oui, tel le Florent-Claude de Sérotonine, notre héros veut de nouveau, dès les premières pages du livre, occire une femme : après la compagne zoophile originaire du Japon, la cible est cette fois la « conne de belle-soeur », Indy. La pulsion féminicide est ici à lire au sens figuré. Paul déteste cette opportuniste qui passe sans accroc d’une chapelle éditoriale à l’autre, de l’Obs au Figaro, et s’intéresse beaucoup au patrimoine de sa belle-famille. Elle est à la fois la seule femme dominante de la tribu Raison et l’unique personnage d’anéantir sur lequel s’acharne l’auteur, au point de la qualifier d’un « merde » à l’élégance approximative. Non contente d’avoir largement émasculé Aurélien, Indy symbolise une presse écrite qui a perdu ses lecteurs réguliers mais conservé jusqu’au bout son pouvoir de nuisance, celui de défaire une vie ou une carrière à force d’approximations orientées. Elle offre aussi à Houellebecq, par le biais d’un artifice de narration un rien pesant, l’occasion de réaffirmer son opposition à la GPA et son attachement à la paternité biologique, ou plus précisément de récuser le caractère accessoire qu’on tend à lui attribuer. Là encore, le fiel que l’auteur répend dans sa nouvelle charge contre l’Indy honnie fera ricaner les plus méchants d’entre nous – et j’en suis – à défaut de beaucoup faire avancer le schmilblick. En bref, introduire un personnage de femme à ce point caricatural n’aura sûrement pas aidé Houellebecq à faire cesser les procès en misogynie… en supposant qu’il en ait déjà eu quoi que ce soit à cogner. Les autres femmes du clan viennent fort heureusement compenser la haine manifeste qu’il voue à celle-ci.

Madeleine, la compagne d’Édouard, pourra aussi bien émouvoir qu’exaspérer d’emblée, à moins qu’il s’agisse du regard particulier que porte l’auteur sur elle : juste après l’AVC elle « était comme un chien qui a perdu son maître. Dans ce cas le chien s’agite, et il hurle. » Une manière bien indélicate d’introduire cette femme issue d’un milieu modeste qui voue à Édouard un amour sincère. Elle est bonne fille, consciente de sa condition, soumise en apparence, révoltée lorsque les circonstances l’exigent, pleine d’abnégation en tout cas. Sans la moindre hésitation, elle « s’installe dans sa nouvelle vie » auprès d’un homme muré dans son état végétatif. On aimera Madeleine parce que Houellebecq, de toute évidence, l’aime lui aussi malgré tout. Ce con. Cécile, la soeur cadette de Paul, constitue fin 2026 son négatif quasi parfait. Elle a embrassé sans regret une vie de femme au foyer provinciale, elle a élevé deux grandes filles, elle aime son mari Hervé, croit en la Sainte Église catholique et vote RN avec la même conviction, celle qui fait défaut à son aîné. Sa générosité s’avère authentique. Paul a besoin de l’imaginer heureuse ; ce bonheur-là sera éprouvé par le chômage d’Hervé et la nécessité de devenir chef à domicile pour une exaspérante clientèle de centre-ville. Et puis il y a Prudence, la plus insaisissable de toutes, l’alter ego de Paul devenue sa colocataire à la sensualité éteinte, presque une étrangère, réfugiée dans le véganisme et une étrange religiosité new age. Elle connaîtra, confrontée aux drames successifs de la famille Raison, une quasi-métamorphose bouleversante. Lorsque Houellebecq affirme que Prudence lui manque depuis le point final d’anéantir, on est tenté de le croire. Entre deux peaux de banane lâchées par le sale gosse qu’il est toujours, qu’un si vilain phallocrate campe autant de personnages féminins attachants, qui portent à bout de bras autant de masculinités défaillantes, force carrément le respect.

Paul avait connu des hommes qui n’auraient pas imaginé de revenir sur une parole donnée, il n’était même pas nécessaire avec eux de recourir à la formalité du serment. Il était surprenant que de tels hommes existent encore à l’heure actuelle, ils n’étaient même pas extrêmement rares. (…). Depuis un siècle à peu près, d’autres hommes étaient apparus, en nombre croissant ; ils étaient rigolards et visqueux, ils n’avaient même pas la relative innocence du singe, ils étaient portés par la mission infernale de ronger et de corroder tout lien, d’anéantir toute chose nécessaire et humaine. Ils avaient malheureusement fini par atteindre le grand public, le public populaire. Le public cultivé était depuis longtemps acquis au principe de la décadence, sous l’effet de penseurs qu’il serait fastidieux d’énumérer, mais cela n’avait pas beaucoup d’importance, le grand public était l’essentiel, il était maintenant, depuis les Beatles et peut-être depuis Elvis Presley, la norme de toute validation, rôle que la classe cultivée, ayant failli sur le plan éthique comme sur le plan esthétique, s’étant par ailleurs gravement compromise sur le plan intellectuel, n’était plus en mesure de tenir. Le grand public ayant ainsi acquis un statut d’instance de validation universelle, son avilissement programmé était une bien mauvaise action, songeait Paul, et ne pouvait conduire qu’à une fin violente et triste.

C’est aussi le cas de Maryse, qui travaille dans l’établissement de santé où Édouard est installé après son réveil. L’évoquer permet une transition avec l’autre épais dossier souvent instruit à charge contre le dernier opus de Houellebecq, Michel : son racisme affirmé, ou sa vision réaliste, donc pessimiste, du « vivre ensemble » selon les points de vue. LA phrase qui fait jaser est la suivante, elle apparaît alors que Paul se demande pourquoi le décor d’un bourg du Beaujolais lui semble à ce point changé depuis son adolescence : « Il y avait des Arabes, beaucoup d’Arabes dans les rues, et cela, c’était certainement une innovation par rapport à l’ambiance générale du Beaujolais et de la France entière ». On a certes lu des commentaires plus raffinés sur l’évolution sociodémographique du pays au cours des trente dernières années ; qu’une telle évolution puisse être observée dans le Beaujolais ou ailleurs demeure difficile à réfuter pour autant. La question de fond, dans ce cas précis, semble alors concerner l’intention de l’auteur, sujet éminemment casse-gueule en littérature romanesque. Les procureurs avanceront le précédent de Soumission, occultant de manière bien commode combien ce roman polémique était avant tout une charge contre la pusillanimité de la social-démocratie française, et concernait les idéologies politiques et religieuses plutôt que les couleurs de peau. Ils y ajouteront une tirade de Bruno Juge à propos des migrants : « Je sais ce que les gens disent : « Ils sont tellement dans la misère, ils sont prêts à prendre tous les risques”, etc. C’est faux. D’abord ils ne sont pas tant que ça dans la misère, ce sont plutôt les diplômés demi-riches, les classes moyennes de leurs pays d’origine, qui essaient d’émigrer en Europe. Ensuite ils ne prennent pas tous les risques, ils calculent leurs risques. » Où Houellebecq prend le contrepied des discours compasionnels par la voix de son personnage réputé le plus rationnel.

Un chapelet de références contre-révolutionnaires

Le bonhomme est bien trop malin pour balancer un parpaing tout à fait inverifiable, et l’usage du pas tant que ça et du plutôt, caractéristiques de l’understatement houellebecquien mentionné plus haut, lui permet de proposer une vision plus nuancée du phénomène que l’ordinaire des analyses de talk-shows droitards ou gauchisants. L’enjeu, pour lui, n’est pas qu’Européens et Africains soient fondamentalement inaptes à se côtoyer – en tout cas pas plus que les populations du nord et du sud du Sahara, dont il rappelle en un bout de phrase la complexité des relations. Encore faut-il se garder du paternalisme ordinaire qui transende les clivages politiques : dans l’un des moments de grâce d’anéantir, Maryse la Béninoise est séduite par un Français blanc parce qu’il la considère « comme une personne intelligente, accessible à la culture, et pas comme une pauvre petite aide-soignante africaine – ce qu’elle était par ailleurs. » Houellebecq se garde aussi d’établir des hiérarchies culturelles, ou alors (comme c’est le cas entre femmes et hommes) dans le sens inverse de ce que certains auraient attendu. Lorsqu’il suggère que le sens de l’honneur des Africains leur interdirait d’abandonner leurs anciens comme le font désormais les Français de longue date, connaissant ses convictions en la matière – on y reviendra –, y trouver un quelconque racisme constituerait un fameux contresens. Et cependant Paul note plus tard, sur le fauteuil de son dentiste irakien ou syrien, que « l’immigration avait encore quelques succès en France (…) même s’ils étaient devenus rares ». De livre en livre, Houellebecq creuse un même sillon : pour lui, un pays en voie de déclassement et dépourvu d’un grand dessein partagé n’est plus capable de poursuivre l’intégration de nouveaux arrivants. Cette intégration défaillante n’est pas tant la cause que le révélateur de l’état de faiblesse morale et intellectuelle auquel l’Occident est rendu. On pourra laisser Houellebecq, s’interrogeant sur les racines d’un tel déclin, égrèner vers la fin d’anéantir un chapelet de références contre-révolutionnaires, de Joseph de Maistre à Alfred de Musset, sans particulièrement y adhérer. Ce qu’il explique du dévoiement des élites et des limites du grand public comme « instance de validation universelle » s’avèrera plus convaincant pour beaucoup.

Le sentiment de vide spirituel généralisé que déplore l’auteur explique le développement des alternatives à un catholicisme devenu résiduel : il est ici question de bouddhisme, de la construction de mosquées voire de l’obscure célébration du sabbat de Yule auquel participe Prudence dans le cadre du wicca, d’abord perçu par Paul come « un truc de femmes à base d’huiles essentielles » et pour finir authentiquement apaisant. Chez la pieuse Cécile, « un élan humanitaire, une compassion et un amour dirigés vers l’humanité en général » sont intimement liés à sa foi inébranlable ; dans la société décrite par Houellebecq, le reflux contemporain de la foi explique peut-être celui d’un tel intérêt pour autrui. L’irrésolu Paul, rattrapé par le milieu de vie, en vient lui-même à traverser un questionnement métaphysique, qu’il contemple un paisible paysage du Haut-Beaujolais ou qu’il se réfugie un peu par hasard à Notre-Dame de la Nativité de Bercy, humble édifice enserré dans la hideur postmoderne de son quartier. Paul tourne autour de l’église comme si elle symbolisait son « quelque chose d’inabouti avec le christianisme ». Portés par leurs convictions, les religieux convaincus agissent parfois en marge de la loi pour faire face à ce qu’ils identifient comme les dérives du progressisme contemporain. C’est que la religion, affirme l’auteur, s’adresse aux forts. Faute de telles convictions, d’autres se soustraient au monde plutôt que tenter d’y participer.

« Il ne réussit en réalité à lui parler que dimanche en fin de matinée, après avoir fait l’amour plus longtemps que d’habitude, et lui avoir donné, il en était certain, plus de plaisir que d’habitude, mais ce n’était bien entendu pas à la hauteur de l’enjeu, il aurait fallu quelque chose comme un orgasme absolu, tellurique, un orgasme qui puisse à lui seul justifier une vie, enfin il aurait fallu quelque chose qui n’existait pas, sauf peut-être dans les romans d’Hemingway, il se souvenait d’un passage particulièrement con dans Pour qui sonne le glas. »

Cette réflexion sur le sentiment religieux est indissociable de celle qui accompagne la fin de vie, et qui consitue le coeur battant d’anéantir. Il était attendu que le romancier Michel Houellebecq consacre un texte à ce que le conférencier désigne comme l’unique thème susceptible de le faire participer activement au débat public ; l’homme répète qu’il considère l’euthanasie comme une irréversible faillite civilisationnelle. Dans anéantir, il fait de son héros le témoin privilégié des multiples façons dont s’achèvent les existences ; à quarante-sept ans, on sera facilement fondé à se sentir cerné par la question. Plus que le décès accidentel de sa mère survenu des années auparavant, l’AVC d’Édouard extrait Paul de la torpeur dont il avait fait son refuge, voire un mode de vie : son père atteint sa date de péremption et, partant, le rapproche lui-même de la sienne propre. L’épopée silencieuse d’Édouard est aussi touchante que documentée, le « continent mental inaccessible » qu’il habite en tant que comateux, son réveil en complète déconnexion du monde alentour, son installation dans une unité spécialisée où l’on donnera un concert spécial pour la Saint-Sylvestre, les progrès infimes et gigantesques qu’il réalise jour après jour puis le déclin que causent restrictions en personnel et décisions administratives kafkaïennes… Il faut saluer ici la justesse des scènes ayant lieu dans ce petit centre hospitalier essentiellement dédié aux personnes âgées, comme la France en compte désormais des centaines. D’un service à l’autre varient les règles de fonctionnement, les dotations en personnel et l’ambiance au sein des équipes.

Avec les mânes de Pascal

L’Ehpad que jouxte l’unité d’Édouard évoque un cercle de l’enfer : les descriptions sont cruelles, le regard de Maryse également un pays réputé avancé traite-t-il ainsi les plus fragiles ? Il sera question d’un groupe d’activistes chrétiens d’extrême-droite luttant (entre autres) contre cette dérive. Si Houellebecq ne nie pas leur confusion intellectuelle par ailleurs, il laisse entendre qu’ils sont animés par un instinct légitime, non confondu avec une doctrine politique ou religieuse : mal traiter les vieux, les laisser croupir quels que soient leurs accomplissements et choix de vie relève d’un nihilisme dont la société ne se relèvera pas. De tels mouvements, selon l’auteur, ont des antennes partout en France, et les exfiltrations de pensionnaires d’Ehpad sont plus fréquentes qu’il n’y paraît ; nombreux seraient ceux qui considèrent que pouvoir « bander, lire et contempler le mouvement des feuilles agitées par le vent » justifie que l’entourage d’une personne diminuée lui consacre tous les moyens qu’il faudra. Pour Houellebecq, la dénonciation croissante du spécisme prouve entre autres signes que beaucoup d’Occidentaux sont devenus très cons, « phénomène contemporain frappant, indiscutable. » L’audacieuse génération des boomers leur était supérieure à tout point de vue, capitaines d’industrie ou « baiseuses de légende des années 1970, avec leurs chattes velues ». Ils méritent bien que l’on s’occupe d’eux de manière adéquate. Inversement, ceux qui ne sont guère entamés physiquement peuvent bien continuer à vivre sans raison, à la disparition du conjoint par exemple, « c’est même le cas le plus courant ». Tout sauf l’euthanasie, Michel, on l’aura bien compris.

Lorsqu’ils se savent eux-mêmes condamnés, les enfants des boomers essayent de dissimuler leur disparition à venir, puis leur agonie, c’est la nouvelle norme sociétale. Toute la fin d’anéantir consiste en un tel récit, simple et précis comme une incision au scalpel. On attend crocs-en-jambe et contrepieds, nouveaux tombereaux d’observations sur la laideur de l’époque, autres perles d’humour désabusé et cinglant, résolution abracadabrantesque de l’intrigue géopolitique sur laquelle s’ouvre le roman, et l’on n’aura droit qu’a une histoire dérisoirement simple, narrée caméra au poing, resserrée sur les seuls enjeux qui vaillent. Pour décrire au plus juste le pas de deux étrange et magnifique entre une mort certaine et un amour qui renaît, Houellebecq bazarde tout le reste et invite les mânes de Pascal (« Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste : on jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais »). Ce faisant, il s’efforce de répondre à la question essentielle que l’on ne se posera guère avant d’être tout à fait concerné : que lire à l’approche de la fin ? Et quand le corps condamné exulte, la crudité des descriptions houellebecquiennes se défait de la moindre vulgarité. Car ce sexe-là n’est plus qu’amour, et il chamboule littéralement. Le Michel Houellebecq de 2022 joue bien des rôles, non sans talent ni satisfaction ostensible, dans une France qu’il fascine absolument : le sociologue désespéré, l’oracle révéré, l’idéologue redouté. Les derniers mots d’anéantir, comme ceux de Soumission ou Sérotonine avant eux, nous rappellent qu’il est surtout un romancier important.

« Il devait y avoir une brasserie ouverte près de la gare de Lyon, il y a en général des brasseries ouvertes tard la nuit, près des grandes gares, qui proposent des plats de tradition à des voyageurs solitaires, sans jamais réellement parvenir à les convaincre qu’ils ont encore leur place dans un monde accessible, humain, marqué par la cuisine familiale et les plats de tradition. C’est dans ces brasseries héroïques, dont les serveurs, témoins de tant de détresses, meurent en général jeunes, que reposaient pour la soirée les derniers espoirs culinaires de Paul. »

2 commentaires sur “anéantir, Michel Houellebecq

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