SAS : La madone de Stockholm, Gérard de Villiers

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Il sera ici question d’une abomination patriarcale à l’ancienne ou d’un morceau d’Histoire, c’est selon. Après quoi il m’incombe d’étayer la seconde proposition : La madone de Stockholm est le premier tome de la série SAS – pour « Son Altesse Sérénissime » –, chapardé sur la table de nuit paternelle, dans lequel j’aie jeté un œil. J’avais 12 ans et fus vite édifié. Car cet épisode 68 s’ouvre sur une scène de galipette à la diable entre un physicien américain en exil (à Stockholm, donc) et sa bonne amie, avant que le monsieur ne sorte faire un tour et que de sinistres sicaires à la solde du KGB ne fassent irruption dans la chambre d’hôtel pour liquider la dame, faisant croire à un accident de baignoire. Tout ça en 22 pages, mazette.

Un James Bond sans gadgets ni surmoi

34 années plus tard, j’ai donc remis la main sur cet exact même bouquin pour en achever enfin la lecture. Gérard de Villiers étant le roi des bibliothèques de locations estivales aux pages gondolées par l’air marin, l’honnêteté m’oblige à reconnaître en avoir fini quelques autres depuis. Il faut compter un après-midi de transat par tome, sieste et Coronas incluses. SAS, pour faire bref, c’est James Bond sans gadgets ni surmoi – ni beaucoup de littérature, admettons-le. L’altesse sérénissime en question s’appelle Malko Linge, à la fois prince autrichien et collaborateur de la CIA. Ses yeux couleur or lui valent un franc succès auprès d’une gent féminine tantôt soumise bien comme il faut, tantôt effroyable de duplicité machiavélique, mais s’empressant toujours de passer à la casserole.

Le cul abonde dans SAS, aussi complaisamment détaillé que la torture ou les morts violentes et encore meilleur lorsqu’il est douloureux pour la moitié des protagonistes – toujours la même. L’expression « culture du viol » n’a ici rien d’usurpé, le terme lui-même étant utilisé jusque dans les accouplements consentis. On imagine qu’il tient lieu de piment. Dans le registre, le passage qui suit n’est même pas celui qui pique le plus :

– C’est vrai, je ne devrais pas flirter avec vous. Mais j’ai un peu bu, vous me plaisez et Juri m’a parlé de ce que vous faisiez… J’aime les gens qui vivent dans le danger.

Malko maudit Juri et ses indiscrétions. Bientôt, il n’aurait plus qu’à envoyer un faire-part au KGB.

Se disant qu’une femme commence toujours par dire « non », il prit le verre de Cointreau des doigts de Natalja, le posa à terre et l’embrassa de nouveau, glissant une main autour de sa taille.

En dépit de sa réticence verbale, elle lui rendit son baiser et son mont de Vénus vint se nicher contre son ventre, l’embrasant encore plus. Puis, de nouveau, elle se détacha avec un petit soupir.

– Arrêtez ! Je ne veux pas…

– Vous êtes amoureuse ?

Elle secoua la tête.

– Non.

Et allumeuse, avec ça. Le malaise s’avère quelque peu tempéré vu de 2021 par l’extraordinaire ringardise des stéréotypes repris comme des mantras : « croupe callipyge », « de velours » (applicable à n’importe quelle partie du corps, des doigts à la « fournaise« ), « jusqu’à la garde », « une chute de reins à en damner (ajouter ‘tous les apôtres’ ou ‘un ayatollah’) », « feulement » (forcément ‘rauque’), « s’empaler » (souvent ‘jusqu’à la garde’, comme de juste), etc.

Un pionnier du placement de produit en littérature

La redite est d’ailleurs une valeur cardinale de la série, qu’on y évoque le sexe ou d’autres domaines de l’activité humaine. Repère rassurant d’un tome à l’autre – souvent en quatrième de couverture –, la phrase « Malko vit le trou noir du canon et se dit qu’il allait mourir » indique que ça barde sévèrement, bien que tout porte à croire que notre héros en sorte indemne. Mais la véritable expression consacrée de Gérard de Villiers, la vraie, présente dans chacun des cinq tomes qu’il affirmait écrire seul à l’année, est « un ange passe », ici « enroulé frileusement dans un linceul ». Toutefois la répétition, chez lui, ne se borne pas à la marque de fabrique consacrée.

Car cette littérature-là fut une pionnière du placement de produit, plus ostensible et hideux encore qu’au cinéma. Malko consulte sa Seïko-Quartz pour savoir l’heure, boit du Cointreau, du cognac Gaston de Lagrange ou du Moët millésimé et traverse quantité d’intérieurs cossus aménagés par l’architecte Claude Dalle (gages de la sûreté des goûts du lectorat ciblé, les monuments de kitsch que sont ses boutiques parisiennes valent toujours le détour) où trône invariablement une chaine stéréo Akaï. La madone de Stockholm n’y fait pas exception. On regrette toutefois que cet épisode-là ne propose pas d’apparition des sympathiques alliés du prince Malko que sont Milton Brabeck et Chris Jones, gorilles de la CIA à la puissance de feu d’un porte-avions adulte, ou le chauffeur-assassin d’origine turque Elko Krisantem, leur pendant plus discret.

La femme, aussi fourbe qu’elle est désirable

La présence de tels auxiliaires à ses côtés garantit d’ordinaire une certaine quantité de viande froide au menu. C’est que Malko préfère les chairs tièdes ; cet incorrigible sentimental ne prend aucun plaisir à tuer lui-même et traverse charnier après charnier (pour mémoire, 200 tomes furent publiés) en se demandant, le pauvre biquet, si les services secrets du monde libre ne seraient pas un tantinet cyniques sur les bords. Reste que faute de délégataire pour ses basses œuvres, le Malko Linge de La madone de Stockholm fait un usage expert de son inséparable « pistolet extra-plat ». C’est qu’il s’agit d’empêcher le KGB de kidnapper le physicien américain dont il est question (vous suivez ?) pour s’emparer des terribles secrets militaires sur lesquels il a travaillé. Nous sommes en 1987, et si l’URSS bat de l’aile elle reste alors un grand méchant des plus présentables, d’autant plus retors que, c’est bien connu : « Les Soviétiques sont des joueurs d’échecs ».

Non contents d’avoir supprimé la compagne du scientifique, les bougres s’empressent de lui coller dans les pattes une pulpeuse sympathisante gauchiste locale dont les intentions sautent aussi clairement aux yeux de Malko que ses copieux appâts. Mais le danger vient peut-être tout autant de Natalja – encore elle -, expatriée Estonienne d’allure plus discrète mais au frais minois (SPOILER : c’est la madone du titre). Il importait de rappeler ici son prénom pour une bonne contextualisation de la sublime phrase suivante : « Telle une araignée de velours, les doigts de Natalja exploraient son bas-ventre ». Bref. Dans La madone de Stockholm, la femme se révèle aussi fourbe qu’elle est désirable, ce qui résume fidèlement l’essentiel de l’intrigue.

Le sympathique vocable de « basanés »

Il convient ici d’accorder enfin un certain crédit à Gérard de Villiers pour le mérite que lui attribuèrent nombre de prétendus experts en géopolitique : si ses bouquins auraient (vraiment) pu être mieux écrits, au moins étaient-ils bien documentés. Longtemps avant Google Maps, l’auteur sillonnait la planète pour donner de la substance à ses décors et activait ses réseaux pour enrichir le contexte diplomatique local. On parcourt ici différents quartiers de la capitale suédoise auxquels les noms à rallonge des artères principales donnent un vrai cachet, on se rappelle que l’état suédois était obnubilé par sa réputée neutralité, au point de considérer l’Oncle Sam avec presque plus de méfiance que son super-ennemi, et l’on apprend que les places des cinémas stockholmois sont numérotées et s’achètent à l’avance. Féru de répétitions, l’auteur ne saurait certes s’empêcher de marteler un lieu commun : ici, la nuit qui tombe tôt, jour après jour et non sans insistance.

L’environnement particulier de La madone de Stockholm empêche De Villiers de lâcher tout à fait la bride à son penchant légendaire pour le dénigrement des populations locales : on parle d’un peuple de grands blonds tout juste coupables d’une certaine complaisance à l’égard des croquemitaines communistes. Mais voyez l’astuce avec laquelle cette difficulté est contournée : le KGB fait naturellement appel à des supplétifs kurdes ou palestiniens, l’occasion de les désigner sous le sympathique vocable de « basanés » (certes entre guillemets) et de les exterminer à la grenade au phosphore lors du bouquet final – ce n’est pas Malko qui use des explosifs en question, puisqu’on vous dit qu’il est pacifique, voyons. Notons que jusqu’à sa disparition en 2013, l’auteur s’est défendu de toute pensée raciste ou xénophobe. Nous voilà rassurés : sans doute n’écrivit-il pour Rivarol et Minute que par un malheureux concours de circonstances.

SAS, c’est fini… ?

Ce qui sidère, vu de 2021 – au-delà des violentes réminiscences de mes émois pré-adolescents à la lecture des 22 premières pages du tome 68 – est le succès colossal d’une telle série au cours de ses presque 50 ans d’existence : on parle de plus de 100 millions d’exemplaires vendus sans guère flatter ni l’amour des belles lettres ni les instincts les plus nobles de son lectorat. Son côté formidablement daté rassure plutôt qu’il ne fournit de motifs supplémentaires de fustiger une masculinité toxique d’aujourd’hui. Félicitons-nous donc que SAS n’ait pas survécu à son auteur, ainsi qu’il l’avait souhaité. Dans le métro, plus personne ne lit de livre noir arborant une bimbo armée en couverture, Dieu merci. Tout le monde est sur son smartphone.

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