Vente à la criée du lot 49, Thomas Pynchon

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À supposer qu’il passe au travers d’un roman culte, le lecteur chevronné devra assumer d’être insincère – s’il prétend le contraire avec aplomb, ce qui arrive parfois, admettons-le – ou de passer pour un benêt bas du front – au cas où il ose affirmer « bah là j’ai pas compris ». Vente à la criée du lot 49 m’aura au moins épargné ce dilemme, tant son auteur semble peu se soucier qu’une histoire à ce point extravagante puisse être tout à fait comprise. Par comprendre, le Larousse entend « Saisir par l’esprit, l’intelligence ou le raisonnement quelque chose, le sens des paroles, des actes de quelqu’un ». La pleine compréhension d’un collage aussi baroque d’éléments signifiants que le deuxième roman de Thomas Pynchon relève de l’absolue gageure, à plus forte raison pour qui n’a pas la pleine maîtrise du contexte historique et culturel de la Californie des années 60.

D’une réunion Tupperware à la poursuite d’une conspiration séculaire

Ceux qui goûtent le cinéma d’un David Lynch seront sûrement les mieux disposés à tenter en vain de reconstituer le puzzle dans son entier tout en se laissant brinquebaler au long des 212 pages, appréciant à chaque nouveau nid de poule la loufoquerie et la dynamique de l’ensemble. Il semblerait que Vente à la criée du lot 49 soit la plus linéraire et accessible des oeuvres du mystérieux lauréat postmoderniste du National Book Award 1974 pour L’Arc-en-ciel de la gravité, aujourd’hui âgé de 84 ans et notoirement allergique à toute forme de publicité. J’avoue qu’à tenter de résumer son intrigue je me félicite de sa supposée accessibilité.

Incipit

Un après-midi d’été, Mrs. OEdipa Mass rentra d’une réunion Tupperware où l’hôtesse avait peut-être mis trop de kirsch dans sa fondue pour découvrir qu’elle, OEdipa, venait d’être nommée exécuteur testamentaire, ou plutôt exécutrice, se dit-elle, d’un certain Pierce Inverarity, magnat californien de l’immobilier qui avait un jour perdu entre autres et d’un coup deux millions de dollars, mais qui laissait une succession suffisamment vaste et embrouillée pour que la mission de trier tout cela n’eût rien d’honoraire. OEdipa resta plantée au milieu du living-room, sous l’oeil verdâtre et froid de la télévision, elle invoqua en vain le nom du Seigneur, et essaya de se sentir aussi soûle que possible. Cela ne marcha pas. Elle pensa à une chambre d’hôtel à Mazatlan dont la porte venait juste d’être claquée, apparemment pour toujours, réveillant en sursaut deux cent oiseaux dans le hall ; à un lever de soleil au flanc du coteau où se dresse la bibliothèque de l’université Cornell et que personne n’a jamais vu car elle est orientée à l’ouest ; à un passage sec et désolé du quatrième mouvement du Concerto pour orchestre de Bartók ; à un buste de Jay Gould barbouillé en blanc et que Pierce conservait au-dessus du lit sur une étagère si étroite qu’elle vivait dans la terreur constante qu’un beau jour il ne finît par leur dégringoler sur le nez. « Est-ce ainsi qu’il était mort, se demanda-t-elle, écrabouillé par la seule icône de la maison ? » Cela la fit rire très fort d’un rire désespéré : « Tu es complètement folle, OEdipa », dit-elle, s’adressant à elle-même, ou à la pièce, qui le savait.

OEdipa Mass est ainsi une femme au foyer gentiment foldingue qui rentre ivre de ses réunions Tupperware et reçoit des appels de son psychiatre à 3 heures du matin. Son mari Wendell (alias « Mucho » Mass), DJ et ex vendeur de voitures d’occasion, ne s’avère guère plus équilibré. Notre héroïne a donc la surprise de se voir désigner exécutrice testamentaire de Pierce Inverarity, un ex-petit ami qui tira sa fortune de l’immobilier. L’héritage de Pierce comporte quantité d’étranges timbres postaux, manifestement contrefaits. Elle se rend en Californie du Sud, où le défunt avait ses affaires, et passe une soirée délirante dans un motel avec Metzger, l’avocat en charge du dossier. Ils couchent ensemble à l’issue d’une spectaculaire séance de soûlgraphie, puis découvrent une étonnante société secrète de nostalgiques du Sud confédéré qui communiquent via le service postal d’une grande compagnie aéronautique. Elle semble connectée à d’autres fraternités occultes adeptes de messageries clandestines.

La société de consommation des années Truman passée à la moulinette atomique

OEdipa et Metzger partent ensuite en virée en trimaran « emprunté » à des mafieux aux côtés d’un groupe de rock anglais nommé les Paranoids. Seule, OEdipa poursuit sa quête de la conspiration jusqu’à un San Francisco fantasmatique. Elle met au jour l’existence d’autres sociétés secrètes étranges (prosélytes de l’ultraviolence, anarchistes mexicains, etc.). Son zèle la pousse à rencontrer un auteur de théâtre contemporain dont les inspirations élizabéthaines semblent être à la source du développement des mystérieux réseaux postaux souterrains, puis découvrir l’histoire d’un obscur anarchiste européen du XVIe siècle… Sans se hasarder à une interprétation exhaustive d’une telle étrangeté littéraire, on peut avancer que la dinguerie volontiers teintée de burlesque qui rythme une large première moitié de Vente à la criée du lot 49 vise à parodier la Californie ripollinée à l’âge d’or de la société de consommation.

Quelque part dans la bande sonore de cette nuit, elle se dit soudain qu’elle ne risquait rien, que quelque chose (peut-être seulement son ivresse qui se dissipait lentement) la protégeait. La ville était à elle, comme, ville maquillée et plâtrée d’images conventionnelles (cosmopolite, la culture, les tramways) elle ne l’avait jamais été : Oedipa bénéficiait d’un sauf-conduit pour s’enfoncer au plus profond des capillaires de la cité, même les plus minuscules où l’on pouvait juste risquer un oeil, même les vaisseaux écrasés en bâtiments municipaux, à fleur de peau, à la vue de tout le monde, sauf des touristes. Rien dans cette nuit ne pouvait la blesser, et d’ailleurs rien ne la blessa. La répétition des symboles devait suffire, sans choc plus profond pour l’atténuer ou même l’arracher à sa mémoire. Son rôle était qu’elle s’en souvînt. Elle contemplait cette possibilité comme elle l’aurait fait pour une rue (qui, vue d’un balcon, aurait l’air d’un jouet), un tour de montagnes russes, ou à l’heure de la nourriture des bêtes du zoo – le genre d’instinct morbide qu’il suffit du moindre geste pour consommer. Elle effleurait la lisière d’un monde voluptueux, elle savait qu’il serait délicieux de s’y abandonner ; que rien, ni la force de la gravitation, ni les lois de la balistique, ni la voracité des bêtes sauvages, ne promettait plus de délices. Elle réfléchit à cette hypothèse en frissonnant : je suis censée me rappeler. Tous les indices qui me parviennent sont censés posséder une clarté propre, une chance d’éternité. Elle se demanda alors si ces indices, comme des pierres précieuses, n’étaient pas simplement une forme de compensation pour la consoler d’avoir perdu la Parole directe, épileptique, le cri qui pourrait abolir la nuit.

Y passent avec méthode l’essor incontrôlable des corporations tentaculaires, aussi inhumaines que destructrices de créativité, l’urbanisme débridé qui bétonne jusqu’à l’horizon, l’hystérie de la beatlesmania et les films toujours plus cretins désormais diffusés à la télévision, les modes de la psychanalyse et du LSD… L’obsession très documentée de l’auteur pour les réseaux postaux, devenus au fil des siècles autant de monopoles jalousement défendus par les états, si elle est sans doute une critique de l’omnipotence gouvernementale – en premier lieu, celle de Washington -, donne lieu à de tordantes élucubrations. Le ton se charge néanmoins d’une gravité mélancolique, presque poétique, à mesure qu’OEdipa découvre les laissés pour compte et les salauds ordinaires qui vivent hors champ de l’Histoire officielle, revers de l’image d’Epinal qu’elle peine tant à habiter sereinement. Les plus belles pages du livre sont à chercher vers la (fausse) conclusion de son enquête, qui aura eu valeur de voyage initiaque.

Tous dingos en devenir ?

Indéniable prototype de roman culte, Vente à la criée du lot 49 satisfera mieux encore les sensibilités moins cartésiennes que celle de votre serviteur : l’affaire, pour impressionnante qu’elle soit, reste un bazar inextricable qui laisssera tour à tour perplexes et pantelants ceux qui s’attachent à bien piger ce qu’ils lisent. Reste qu’un livre dont l’un des personnages se nomme Genghis Cohen, philatéliste de renom, mérite certainement d’être lu. Et que sa morale très actuelle sous l’ésotérisme apparent – pure spéculation de ma part – semble difficilement réfutable : sans fantasmes de doubles-fonds ni conspirations de tout poil, peut-on vraiment rester sain d’esprit dans une société réputée moderne ?

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