La Marge d’erreur, Nicolas Rey

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J’avoue m’être inscrit à une rencontre en ligne* avec Nicolas Rey sans avoir jamais lu aucun de ses bouquins ni spécialement projeté d’acquérir le nouveau. Ce qui m’intéressait, c’était voir la bête, incarnation à la dépression télégénique d’un entre-soi culturellement hégémonique dont les canons édictés par l’esprit Canal des débuts et les fiches bristol de Thierry Ardisson pourraient se résumer d’un « Tout, sauf le premier degré ». Via Zoom, en lieu et place du chroniqueur universel et animal médiatique escompté, j’ai découvert ce jour-là un type épaissi et sincère, ne venant plus à Paris que pour regarder des séries sur OCS depuis son canapé et bouleversé à la simple idée que de vraies personnes pussent encore s’intéresser à sa prose.

« Ça se mange bien »

L’auditoire était conquis. J’avais comme un doute. Après tout, le bonhomme était fameux pour son goût du subterfuge et avait volontiers confessé que ses autofictions précédentes étaient « 100% authentiques et 100% fausses ». Avais-je eu affaire à un Nicolas Sarkozy affirmant « J’ai changé » avec son aplomb coutumier, voire à un Christophe Rocancourt parfait dans sa composition du paysan normand juché sur son tracteur après tant d’années à traire la jet-set ?

Mon cas a dépassé le stade de la psychanalyse depuis fort longtemps. Mon salon, ma chambre et toutes les autres pièces de mon appartement sont décorés de la façon la plus impersonnelle possible. Je sors de chez moi. Je prends un taxi. J’arrive au journal. Je pénètre dans mon bureau. Je jette un oeil sur mes mails.

En fin de matinée, je me dirige à pied vers une brasserie pour réaliser l’interview d’une jeune comédienne qui joue dans une comédie sociale et populaire. Je n’ai rien ressenti devant son film. Mais elle n’y est pas pour grand-chose. C’est moi qui ne ressens plus rien depuis fort longtemps. Je la salue. J’enclenche mon enregistreur.

Pendant une heure, je pose des questions inutiles auxquelles elle tente de répondre du mieux possible. Je devine à ses sourires et à ses tremblements qu’elle fait toujours partie des vivants. C’est le genre de fille qui doit avoir de nombreux amis et encore plus de followers. Le genre de fille pour laquelle les choses de la vie ont un sens.

Pour approcher la vérité du personnage, encore fallait-il le lire. Il me faut ici saluer l’élégance des éditions Au diable vauvert pour avoir envoyé aux participants un exemplaire de La Marge d’erreur, le livre dont il était question. 294 pages brèves, tout en phrases rapides, dialogues qui fusent et chapitres courts conclus par l’inévitable punchline. Comme disait mon ex-boucher quelle que fût la découpe concernée : ça se mange bien. Mais quid du fond ? Le protagoniste et alter ego de l’auteur se nomme Gabriel Salin. À en croire Nicolas Rey, il vit un même quotidien solitaire, exerce un identique travail de journaliste-écrivain – au Figaro – et élève à temps très partiel un adolescent de l’âge de son propre fils. De toute évidence, Nicolas Rey va mourir un jour. Gabriel aussi, mais beaucoup plus tôt : on lui diagnostique un cancer foudroyant.

Un eros center aux effluves de triperie-charcuterie

Lui qui prend des antidépresseurs (« Une sorte de cocon tout à fait supportable ») pour ne plus rien éprouver en regardant les émissions de Nagui voit dans ses trois derniers mois à vivre l’occasion d’un baroud d’honneur en pleine épidémie de Covid. Un baroud modeste, certes : il s’agira de revoir les trois femmes de sa vie. Tout en attendant l’appel d’une quatrième, Joséphine, celle qui l’a bien foutu en l’air lorsqu’elle le quitta pour un autre, et en glissant sans s’en apercevoir dans une fulgurante amourette avec sa nouvelle voisine, Diane, prof de ZEP méritante et féroce dévoreuse de steaks tartares. Le hic, c’est qu’il ne bande plus – Gabriel, pas Nicolas -, la faute aux pilules dont il se gave. Admettez que le pitch fait très Sérotonine, le devenir des agriculteurs du bocage calvadosien en moins, les métastases en plus.

Je n’ai pas dormi chez Laura cette nuit-là. Elle m’avait pourtant proposé un futon et la possibilité de goûter à son müesli fait maison – un cocktail détonnant de poids chiche et de baies de goji. Mais j’ai préféré décliner pour passer la nuit dans un hôtel face à la gare. Avant de m’endormir, j’ai tenté d’imaginer ce qu’aurait pu être ma vie avec Laura. Je me suis imaginé en tricot maison, baskets éco-responsables en fibres d’ananas. Aurions-nous commencé chacune de nos journées par une salutation au soleil ? Aurais-je fait mon propre pain ? Quel rôle aurait joué le seau à compost dans mon quotidien ? Et surtout aurais-je abandonné les séries sur OCS pour enseigner l’arbrothérapie ? Au matin, je décidais d’abandonner pour de bon toute notion de tri sélectif pour rejoindre Paris.

Des souvenirs à la diable, il en a, pourtant. Le sexe est très frontal, dans La Marge d’erreur, qu’il se conjugue au passé ou au présent. Gabriel y révèle un penchant prononcé pour des saveurs et parfums interdits très en ligne avec le goût qu’il revendique pour les abats. Par improbable, sa rédaction l’envoie au Bénin pour un reportage. Sevré de longue date, il s’y remet à boire derechef et regarde des films de Jacques Rozier – obsession de Nicolas Rey – sur le home cinema considérable de l’ambassadeur de France. Pour Gabriel, l’escapade marque l’entame de sa reprise en main, ou plutôt le début d’une fin pleine de panache qui le conduira à clore dignement – ou pas – les différents volets de sa vie d’ami, fils, père, frère et amoureux.

Des fragments qui brillent dans la mosaïque

En filigrane, Nicolas/Gabriel égrène des réflexions amusées ou agacées à propos de l’emprise du numérique sur la vie moderne, les réseaux sociaux, les blogs en tout genre et les métiers du code. C’est qu’on vieillit, mazette, même lorsqu’on traîne une image de jeune sacripan de la littérature hexagonale depuis son prix de Flore. Il énonce aussi quantité d’aphorismes gentiment simplets dont on sent qu’il se les permet parce que, justement, il est Nicolas Rey (« pour qu’une chose soit vraiment belle, il est souvent préférable qu’elle se termine vraiment mal« ). Il brocarde « l’abominable » Pierre Perret comme il méprise les délires et slogans woke à la mode, il honnit David Guetta autant que les délires identitaires du RN. Ce refus ostensible de la polarisation du débat public contemporain n’est pas la moins sympathique de ses prises de position d’homme entre-deux-âges aimablement largué.

– Après leur victoire à Anvers, les Belges qui ont soutenu un siège d’un mois sont parvenus à rejoindre les Franco-Anglais en Flandre et ainsi… Et ainsi… (long soupir)

– Tout va bien, mon Général ?

– Au fond, qu’est ce qu’on en a à foutre ?

– Je vous demande pardon, mon Général !?

– Voyez-vous jeune homme, je suis arrivé à cet âge canonique où chaque nuit de sommeil a le parfum nauséabond du dernier métro. Vous êtes encore un bambin malgré votre air fatigué. Vous ne savez pas encore ce que c’est d’avoir la faucheuse tapie sous son lit. À tous les coins de rue. Dans chaque reflet du miroir. À chaque résultat d’analyse médicale. Vous ne savez pas ce que c’est de risquer sa vie rien qu’en sortant de sa baignoire. Vous ne savez pas ce que c’est que d’avoir une haleine de pierre tombale. De se dire que ce qu’il vous reste à vivre, c’est un misérable rab de rien du tout.

– Oh ça, vous savez…

– Ne me me coupez pas, jeune sot ! Vous ne savez rien, vous m’entendez ? Rien ! Attendez un peu que la viellesse vous mette le grappin dessus. Car vous pensez pouvoir lui échapper, n’est-ce pas ? Vous êtes stupide. Bien stupide. Moi aussi j’ai été jeune, vous savez. Sous cette épave, autrefois, se cachait un beau brin de damoiseau. Parfaitement ! Aussi difficile que cela puisse vous paraître, les dames se battaient pour mon museau. Oh, j’ai beau écrire sur 14-18, je m’en tamponnais bien de la guerre à l’époque… J’étais trop occupé par la bagatelle. (…) Sur son lit de mort, vous pouvez me croire : on ne se dit jamais qu’on aurait aimé recevoir plus de prix littéraires. On ne pense qu’à une chose : ai-je assez baisé ?

Bien qu’elle existe, la dynamique romanesque de La Marge d’erreur se perd quelque peu dans la juxtaposition de considérations hétéroclites sur l’existence qui file, la France d’aujourd’hui et son pendant virtuel. Reste une énergie bien réelle, de l’humour à revendre, un évident plaisir d’écrire et quantité de fragments qui brillent dans la mosaïque obtenue. Ainsi, un chouette croquis d’éditrice punk, guère éloignée de celle qui supporte le vrai Nicolas Rey. Un portrait de l’Éducation Nationale qui rend bien toute la dureté et la magie nécessaire du bazar. Une ode à la mémoire de Gisèle Halimi. Une délicate carte postale de Marseille. Une bancale mais touchante anaphore à base de « Je suis un homme parce que », ode à la masculinité défaillante qui ne se hait pas. Un moment de grâce impromptu entre père et fils à Poitiers. Une série d’interviews professionnelles qui vrillent immanquablement.

Sincère ou pas ?

Outre leur désespoir guilleret, le dénominateur commun aux 65 chapitres s’avère l’absolue sincérité avec laquelle semble se livrer Gabriel Salin, dans ses révoltes autant que ses admirations, dans le désir le plus cru comme l’amour le plus pur. Sur ce qui compte vraiment pour lui, nulle trace en effet du filtre ricanant auquel j’aurais pu m’attendre : tout est ici étonnement, émerveillement, exultation en attendant la mort. S’agirait-il de la candeur factice d’un manipulateur roué, sorte de petit frère social-démocrate de Houellebecq et Beigbeder, expert en réinvention périodique de son personnage ? Ma propre marge d’erreur reste trop importante pour me prononcer. Il demeure que Nicolas Rey signe des autofictions dignes d’être lues, pas une mince affaire par les temps qui courent.

*: Varions Les Éditions en Live, animé par l’indispensable Anthony L.

4 commentaires sur “La Marge d’erreur, Nicolas Rey

  1. Salut Antoine !
    Jamais eu l’occasion de lire un livre de Nicolas Rey, contrairement à ses grands frères, Beigbeder et Houellebecq. En tout cas ton papier donne envie de le découvrir (on connaît le personnage, la fin des années canal, diverses émissions tv avec Pascal Clark, ses chroniques sur France inter) le mec était attachant, plutôt talentueux. Plus trop sur le devant de la scène. Justement, c est le moment d’aller au cœur du personnage.

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