Monumentaux instrumentaux

Les listes musicales proposées ici s’en ressentent : j’aime le métal pour ses voix extraordinaires, à cent lieues des filets d’eau tiède qu’on maisse couler sur de la pop, de sorte que les morceaux instrumentaux sont rarissimes dans mes listes de chansons préférées. C’est à la fois une manière d’injustice et une erreur tactique. Une injustice parce que la qualité de certains instumentaux leur permet largement de fasciner sans paroles, y compris dans les groupes dotés des plus grands frontmen de l’Histoire. Une erreur tactique, aussi, car une voix trop rêche, stridente ou gutturale constitue parfois le seul vrai obstacle à une reconnaissance plus large du talent des métalleux.

Voici donc un angle nouveau dans mes tentatives d’évangélisation : 20 titres garantis sans hurlements ni histoires de bébés qu’on épluche à la pleine lune. Pour l’essentiel, des guitares, des basses et des batteries virtuoses, sur des compositions d’une subtilité et d’une précision rarement atteintes par ailleurs.

Après quoi il apparaît urgent de se taire, et d’écouter.

20/ Innocence and wrath, To Mega Therion, Celtic Frost

Souvent intégrée à une première chanson, l’introduction grandiloquente est un grand classique des albums de métal. Elle est parfois, comme ici, séparée du reste pour constituer une brève piste à part entière qui donne le ton de l’ensemble. Il faut saluer dans ce cas précis la grande créativité des pionniers du black metal de Celtic Frost, qui prennent une minute pour planter une ambiance lugubre à souhait où le son de guitare bien râpeux de la suite se conjugue à celui de cuivres symphoniques au fil d’une inquiétante montée en puissance. Avant que démarre le riff furieux de The Usurper, on est fixé sur la nature du rituel qui s’annonce. Notons aussi que To Mega Therion comporte un second instrumental intitulé Tears in a prochet’s dream, qu’on pourrait qualifier de « collage musical tout chelou ».

19/ Rat Salad, Paranoid, Black Sabbath

Chacun des huit titres de Paranoid est emblématique. La remarque vaut nécessairement pour Rat salad, sorte de solo de batterie accomodé en dialogue facétieux avec la guitare, la basse étant ici – une fois n’est pas coutume – reléguée au second plan. Tel Charlie Watts côté rock classique, Bill Ward est devenu par hasard et nécessité batteur d’un groupe pionnier du heavy metal alors que sa sensibilité profonde le portait vers le jazz. Il apporta un swing certain aux compositions du groupe durant les années 70. On peut imaginer Rat Salad comme une concession faite à celui qui fut longtemps la tête de Turc officielle du quotuor de Birmingham, reste que ce morceau appartient à la légende du groupe.

18/ The wild healer, L’enfant sauvage, Gojira

Là encore, un morceau court, peut-être une chute de studio qui n’aura pas bénéficié du traitement le plus approfondi. Mais Gojira épate par sa manière d’installer une ambiance hypnotique et une vraie progression en si peu de temps, tout en mettant joliment en valeur chacun des instruments. De la belle ouvrage, dont existe sur Youtube une version allongée à 19 minutes 42 – là, c’est peut-être trop.

17/ Genghis Khan, Killers, Iron Maiden

Si le Iron Maiden des débuts ne s’était pas encore illustré dans les fresques historico-militaires qu’adoreront ses fans, on lui doit Genghis Khan, qui réalise de tour de force de narrer en 3 minutes de riffs et de fureur la geste du fondateur de l’empire mongol. Trois séquences distinctes suggèrent une marche triomphale aux accents martiaux, puis une conquête frénétique jusqu’aux confins de l’Asie – l’accélération est brutale -, avant un final plus mélancolique où la guitare se fait plaintive et il serait plutôt question de la mort du souverain. Bon sang, ces mecs-là savaient déjà raconter une histoire.

16/ The Hellion, Screaming for vengeance, Judas Priest

Où l’on reparle d’introduction grandiloquente, pour un autre album qui marqua son époque. La répétition d’un riff énorme, simple et lent s’achève sur un coup de gong. On a fait plus subtil. Plus efficace, c’est moins certain. L’écouter sans Electric eye relève de la torture, mais c’est le jeu.

15/ Whale and wasp, Jar of flies, Alice in Chains

Guitare accoustique et violons pourraient faire de Whale and wasp une parenthèse d’apaisement dans un EP suintant le malaise, où un détail tout sauf anodin vient pertuber chacune des mélodies proposées. Ce serait ici compter sans les geignements douloureux de la guitare électrique. Alice in Chains devint un mythe par la grâce maudite d’un chanteur voué à exprimer toujours plus de mal-être, mais Whale and wasp montre comment le guitariste et compositeur Jerry Cantrell créait le parfait écrin du malheur exalté au chant par Layne Staley.

14/ To one far away, Don’t break the oath, Mercyful Fate

Tiens, en parlant de malaise et de complémentarité entre guitares acoustique et électrique, voici un intermède reposant dans la sarabande démoniaque qu’est Don’t break the oath. Si l’on y entend bien une voix – et quelle voix, celle de King Diamond -, elle est ici un instrument parmi d’autres. Et le solo de Michael Denner est une splendeur.

13/ Supertzar, Sabotage, Black Sabbath

Ozzy Osbourne a qualifié Supertzar de « bande originale qu’aurait composée Dieu lui-même pour accompagner la fin du monde ». Les choeurs inarticulés ont certes quelque chose de divin, comme le riff qui s’y confronte, et les arrangements psychédéliques achèvent de conférer à l’ensemble un caractère éthéré au possible. La parfaite compréhension de Supertzar exige de bien connaître une large palette de stupéfiants.

12/ Eruption, Van Halen, Van Halen

« Aaah, Eruption… 1978… Eddie Van Halen… Franckenstrat, guitare bricolée… premier album… hard rock… avant You really got me… tapping… révolutionnaire… un avant et un après… guitar hero… triste disparition… putain de cancer… oubliera pas. »

11/ Cosmic sea, Human, Death

Serais-je taquin que j’affirmerais ici apprécier d’autant plus les instrumentaux du regretté Chuck Schuldiner qu’on n’y entend justement pas sa voix. Le nom de son groupe Death a inspiré la définition d’un courant entier du métal extrême, mais une fois disparus les grognements d’usage on appréciera la complexité de la musique elle-même ; à cet égard l’album Human marqua la bascule du projet musical de Schuldiner vers un son très construit et intellectualisé en plus d’être planant, loin de la rage animale des débuts. Difficile d’en nier l’intérêt, même pour ceux qui n’ingèrent du rock progressif qu’à doses homéopathiques – j’en suis. Le redémarrage de la basse vers les 2 minutes 30 vaut ici son pesant de rochers Suchard.

10/ (Anesthesia) Pulling Teeth, Kill’em all, Metallica

« Aaah, Pulling teeth… 1983… Cliff Burton… basse Rickenbacker… premier album… thrash metal… avant Whiplash… une seule prise… révolutionnaire… un avant et un après… bass guitar hero… triste disparition… putain de bus… oubliera pas. »

9/ Laguna sunrise, Black Sabbath Vol 4, Black Sabbath

La place attribuée à un instrumental peut ajouter à sa légende : Laguna sunrise n’est pas positionnée en introduction, comme pas mal d’autres, mais dans le sillage d’un enchaînement dantesque de bêtes surgonflées à la cocaïne qui firent la renommée de ce Volume 4, Supernaut, Snowblind et Cornucopia. Alors que l’auditeur sain d’oreilles et d’esprit est sur le point de crier grâce – ou rugir d’extase, c’est selon – il est cueilli par une mélodie douce à base de guitare sèche et mellotron dont le titre résume parfaitement les sensations qu’elle procure. Imaginez la meilleure nuit d’une vie, puis son plus beau lever de soleil. Waouh.

8/ Musical death (A dirge), The New Order, Testament

Guitariste solo de Testament, Alex Skolnik promène auprès des amateurs de thrash metal une solide réputation d’artiste sous-coté, génie voué à la deuxième division de son art faute d’avoir appartenu à un vrai groupe de pionniers. Sur scène, même au pic des morceaux les plus saignants de Testament – et Dieu sait s’ils le sont -, son allure n’a rien de bien agressif. C’est d’ailleurs peut-être sur l’alternance de solos acoustiques et électriques de Musical death, un titre inhabituellement choupinou de sa formation, qu’il donne la pleine mesure de son talent de métalleux aux puissantes influences classiques et jazzy.

7/ Chase the ace, Who made who, ACDC

Comme toute chanson d’ACDC, un instrumental d’ACDC ressemble beaucoup à un titre d’ACDC. Mais sans la voix. Vous avez suivi ? Rare tentative du groupe dans l’exercice, Chase the ace donne son sel à l’étrange galette mi-EP mi-compilation Who made who sortie au pire de la carrière du groupe, soit 1986. Ça rocke bien binaire et sévère, porté une section rythmique huilée comme il faut, et Angus passe en loucedé un solo aussi méconnu que franchement emballant. NB : oui, mon amour jamais démenti pour ACDC explique probablement la place aussi élevée de Chase the ace dans une telle liste, et oui, le truc est complètement assumé.

6/ The Pentagram, Quadra, Sepultura

Cet instrumental-là est torrentiel et siéra aux amateurs d’amplis à transistors, ceux qui aiment leur son de guitare plus mécanique que gras. Extrait de la dernière galette des Brésiliens de Sepultura, il est l’illustration éclatante que 1/ pour un groupe fondé en 1984, les mecs ne se laissent pas vivre et 2/ les nostalgiques peuvent tourner la page Cavalera – les frangins Max et Igor ont quitté le groupe depuis l’an pèbre et la baraque reste mieux que tenue. En particulier aux fûts, où l’octopus trentenaire Eloy Casagrande alterne blasts du plus pur thrash et rythmes d’inspiration amazonienne avec un égal bonheur. La bonne surprise de 2020.

5/ Orion, Master of Puppets, Metallica

Dans toute liste, il faut un authentique chef d’oeuvre, référence absolue de sa catégorie depuis des décennies, que tu adores mais que tu prendras soin de classer juste un poil plus bas qu’attendu. Parce que. Ce coup-ci, c’est Orion. Entendons-nous bien : on parle d’un morceau absolument parfait, que plein de fans préfèrent aux mastodontes chantés du même album – un choix auquel la profonde empreinte laissée peu de temps avant sa mort par Cliff Burton sur Orion, notamment sa seconde partie, n’est pas étrangère. Voilà.

4/ Into the lungs of hell, So far, so good, so what ?, Megadeth

C’était juste histoire de faire plaisir à Dave Mustaine en glissant Into the Lungs of Hell une place plus haut. Il n’est pas question d’un autre morceau parfait, tant sa production cradingue – disons très thrashy – donne matière à débat. Làs, comme souvent, le remaster de 2004 sonne moins bien. Mais Megadeth sonne encore mieux quand Mustaine ne chante pas. Et les guitares, bon sang. Les guitares. « Pfffiou », dit-on quand ça s’arrête.

3/ Transylvania, Iron Maiden, Iron Maiden

Désigner sa chanson favorite dans un premier album aussi divers et réussi qu’Iron Maiden tient de la gageure. Et j’ai beau aimer le métal pour ses voix extraordinaires, dont celle de Paul DiAnno, prédécesseur de Bruce Dickinson, j’ai fini par m’entendre avec moi-même sur Transylvania. Le titre ne laisse aucun répit à l’auditeur à mesure que se succèdent les breaks d’enfer, la basse résonne et galope comme il sied à du Maiden, le duel de grattes fait une cerise épique sur le parfait gâteau rythmique, puis on finit sur le derche, éreinté mais jovial après quatre minutes de cette charge héroïque au pays des vampires.

2/ Coast to coast, Lovedrive, Scorpions

Ceux qui auront (très bien) suivi savent que Transylvania était déjà sur une liste de 130 livres consacrée à des tubes de métal sans critères de choix particulier, et déjà juste derrière le Coast to Coast de Scorpions. Voici le commentaire qui l’accompagnait : « Ambiance radicalement différente sur ce mid-tempo où domine une simplicité virtuose. Cette succession de reprises subtilement différentes d’un même motif rappelle le principe du Call of Ktulu de Metallica, de cinq ans son cadet. Et le solo de Michael Schenker qui s’insinue dans la phrase répétée est juste brillant. Pour faire plus cool, il faudrait apprendre la guitare au Fonzie de Happy days. » Je ne radote pas, je m’auto-cite.

1/ The Call of Ktulu, Ride the lightning, Metallica

Cité ci-dessus, The Call of Ktulu, en revanche, n’a jamais figuré dans d’autres de mes classements. La faute à Metallica et à la nécessité impérieuse de ne pas trop truffer ce genre de listes avec la palanquée de tubes des Mets que je révère. Seulement voilà : si l’on parle d’instrumentaux en particulier, celui-là est bien mon préféré de tous, la raison qui achève de me faire choisir Ride the lightning plutôt que Master of puppets comme sommet de leur discographie. Une huitième et dernière piste de 8 minutes et 55 secondes qui peuvent en sembler 3 ou 17 selon les écoutes. Un voyage en soi-même impossible à expliquer. Un kif gigantesque, et qui débranche tout.

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