Au-dessous du volcan, Malcolm Lowry

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Entreprendre de chroniquer un classique présente le risque de trop vouloir s’en montrer à la hauteur, voire de s’y mesurer. Pas sur le plan de l’écriture – il faudrait être sacrément benêt -, mais dans sa propre compréhension de l’oeuvre. On s’efforcerait ainsi de cocher toutes les bonnes cases pour montrer qu’on aurait parfaitement cerné le bazar, collecté tous les indices semés par l’auteur et élucidé le moindre des mystères soumis à notre sagacité. L’affaire est doublement impossible lorsque l’on s’attèle à la recension d’Au-dessous du volcan, en dépit de l’effort de pédagogie excentrique consenti par l’écrivain dans sa préface. Cette dernière constitue en soi un morceau d’écriture bien particulier : Malcolm Lowry y livre quelques clés de compréhension du texte sous forme de réponse à l’un des éditeurs ayant exigé d’amples corrections avant de le publier. Dieu sait s’il reçut en nombre des requêtes approchantes.

Une authentique histoire d’ivrogne

Malgré de tels éclaircissements, comme l’importance du nombre « 12 » dans la construction du roman – il renvoie à rien de moins que la Kabbale -, il reste vain de prétendre démêler dans son intégralité l’entrelacs complexe des métaphores et signes divers qui abondent au fil des… douze chapitres. La matière dense d’Au-dessous du volcan est d’autant plus difficile à pénétrer qu’elle est indissociable de son sujet, très ancré dans l’art de son auteur et sa vie en général : « écrire enfin une authentique histoire d’ivrogne », comme il l’affirme en introduction. En tant que lecteur, on peut s’émerveiller de la réussite de son projet. Jamais l’ivresse ne fut mieux décrite du point de vue du pochard. Mais le sens profond du propos de Lowry et de l’errance de son protagoniste, lui, échappera au moins en partie à quiconque n’aura pas vécu leur exacte expérience… même ceux qui croient bien connaître la compagnie de la gnôle, dont je suis.

PRÉFACE

(…) Ce roman peut être lu simplement comme une histoire au cours de laquelle vous pouvez sauter des passages si bon vous semble, mais dont vous retirerez davantage si vous ne sautez rien. Il peut être considéré comme une sorte de symphonie, d’opéra, ou même de film de cow-boys. J’ai désiré en faire une musique hot, un poème, une chanson, une tragédie, une comédie, une farce et ainsi de suite. Il est superficiel, profond, distrayant, assommant, selon les goûts. C’est une prophétie, un avertissement politique, un cryptogramme, un film loufoque, une absurdité, une phrase sur le mur. Il peut être considéré comme une sorte de machine : il fonctionne, croyez-le bien, comme je l’ai découvert à mes dépens. Et pour le cas où vous penseriez que j’en ai fait n’importe quoi sauf un roman, je vous répondrai qu’en fin de compte c’est un véritable roman que j’ai eu l’intention d’écrire, et même un roman diablement sérieux.

Sur une journée à peine, Au-dessous du volcan donne à contempler la damnation d’un homme, Geoffrey Firmin dit « le Consul ». Le premier chapitre consiste en une avance rapide : un réalisateur de cinéma français passera ses dernières heures dans la ville de Quauhnahuac, hanté par le souvenir de celui qui fut son ami d’enfance. Il repensera au Consul et à sa femme, Yvonne, dont il avait brièvement été l’amant avant que le couple ne se sépare. Jacques et Geoffrey s’étaient connus en Normandie puis recroisés des décennies plus tard au Mexique, où le fonctionnaire anglais vivait une disgrâce, ivre de mezcal et de culpabilité suite à ses agissements lors de la Grande Guerre. Au moment de boucler ses affaires, Jacques retrouvera une lettre de Geoffrey à Yvonne dans laquelle il affirme croire encore à leur mariage.

Fuir la langueur et les cantinas

Pour le Consul, le jour des morts de 1938 débute comme un lendemain de cuite ordinaire, quand bien même les rues de Quauhnahuac sont en pleine effervescence, remplies d’une foule joyeuse et bigarrée. Ses souvenirs de la veille sont confus au possible, et il retourne s’accouder au bar d’une cantina dès son ouverture. Précisément là où Yvonne, qu’il croyait perdue à jamais, savait qu’elle le trouverait. Bien qu’elle en veuille à Geoffrey de l’avoir laissée partir, la voici de retour, croyant toujours en un avenir à deux loin de la langueur et des cantinas du Mexique. Lors de leur rencontre, elle avait retrouvé dans le Consul la figure de son père, inventeur brillant et investisseur malheureux pris de boisson. Yvonne est la dernière d’une lignée en pleine dégénerescence, ancienne enfant star d’Hollywood endurcie par un premier divorce d’une grande précocité. Ce matin-là, elle n’est pas l’unique apparition à bousculer Geoffrey dans son hébétude éthylique.

Le camion s’était empli davantage. En plus du pelado et des vielles femmes, on y trouvait des hommes dans leur costume des dimanches, pantalons blancs et chemises violettes, et une ou deux femmes, plus jeunes, en habits de deuil, qui se rendaient probablement aux cimetières. Les volailles composaient un triste spectacle. Toutes s’étaient résignées à leur destin ; poules, coqs et dindes, dans leur panier, ou encore libres. Ne frémissant que de temps à autre, pour montrer qu’elles étaient en vie, elles gisaient passives sous les longs sièges, leurs ergots énergiques et grêles liés par des cordes. Deux poulettes, terrorisées, tremblantes, étaient couchées entre le frein à main et le changement de vitesse, leurs ailes mêlées aux leviers. Pauvres créatures, elles avaient, elles aussi, signé leur pacte de Munich. Une des dindes ressemblait même, remarquablement, à Neville Chamberlain.

Car son jeune demi-frère Hugh, reporter doublé d’un baroudeur canaille et faussement blasé, débarque du Texas en apportant avec lui le tumulte d’un monde au bord du chaos. La Guerre d’Espagne est presque jouée et personne de sensé ne croirait au risible compromis munichois. Hugh chérit cette parenthèse auprès du Consul, mais surtout d’une Yvonne qui ne le laisse pas indifférent, avant de repartir auprès des Républicains catalans pour un combat déjà perdu. À vingt-neuf ans, Hugh constate qu’il a perdu la foi dans tout ce qui lui importait. Ses espoirs romantiques de compositeur et de marin au long cours. La possible défaite du capitalisme. Le métier de journaliste, alimentaire et qu’il méprise.

Cohérentes incohérences

Après les diverses retrouvailles vécues en face à face, Yvonne, Hugh et le Consul partent en virée pour suivre les festivités du jour des morts, un périple à la fois exaltant et maudit dans lequel l’alcool jouera le rôle central qu’on lui devine. Mémoires, espérances et visions morales du monde se confrontent au rythme des levers de coudes. La narration de Lowry alterne les points de vue presque sobres des compagnons du Consul et son regard à lui ; épouser celui-ci au fil des pages constitue une expérience impossible à oublier. Geoffrey n’est pas qu’un malade ordinaire ni un homme désireux d’oublier ses fautes. La soif dévorante qui le tenaille semble moins la rançon de son passé que la marque d’une mécanique interne très particulière, un déterminisme physiologique de l’ivrognerie. Ses travaux sur l’alchimie illustrent d’ailleurs son souhait d’accéder à un stade supérieur de la conscience plutôt que de la perdre tout à fait.

Ils étaient l’un à côté de l’autre debout et muets, et le vent par-dessus leurs épaules déchiquetait la fumée des cigarettes ; d’ici la vallée semblait une mer elle aussi, une mer au galop. Au delà de la route de Tomalin la contrée roulait et brisait en tous sens ses vagues barbares de dunes et de rocs. Au-dessus des contreforts aux pourtours hérissés de sapins comme de tessons de bouteilles armant un mur, une blanche ruée de nuage eût pu être le surplomb de lames déferlantes. Mais derrière les volcans mêmes il voyait maintenant s’amasser des nuées d’orage. « Sokotra » pensa-t-il, « mon île mystérieuse de la mer des Indes, d’où venait d’habitude l’encens mâle et la myrrhe, et où nul n’a jamais été -« 

Il y avait quelque chose dans la sauvage puissance de ce paysage, jadis champ de bataille, qui semblait lui crier – présence née de cette force dont tout son être reconnaissait le cri comme familier, saisi et rejeté dans le vent – quelque juvénile mot de passe de courage et fierté, l’affirmation passionnée, pourtant presque toujours tellement hypocrite, de son âme peut-être, pensa-t-il, du désir d’être bon, de faire le bien, ce qui était juste. C’était comme s’il regardait à présent par-delà l’étendue des plaines et par-delà les volcans jusqu’aux vastes houles bleues de l’océan même, sentant toujours dans son coeur l’impatience sans bornes, l’incommensurable languissement.

Supérieur ou pas à celui du commun des mortels, c’est un état psychique bien particulier dans lequel le Consul a ses habitudes. Hallucinations et voix dans sa tête se succèdent. Sa perception peut s’avérer d’une acuité rare, tandis que ses incohérences recèlent justement une cohérence redoutable. Sa lucidité altérée mais indéniable est empreinte d’un étrange lyrisme. Passé et présent se mêlent indistinctement dans ses réflexions muettes. Il erre dans cette ville à flanc de montagne dont la déclivité et le gouffre qui la traverse rappellent en permanence sa propre condition. La luxuriance de la végétation omniprésente, comme le charme désuet d’un bâti touristique opulent et à peine décati, l’enveloppe d’un cocon éminemment trompeur. Les figures oppressantes de deux volcans immenses semblent se déplacer dans le décor, plus ou moins proches selon les instants.

L’une des fins les plus impitoyables jamais écrites

Tous deux crachent des fumeroles. On ignore si la rumeur lointaine en émane vraiment ou si c’est celle de combats sporadiques livrés à quelques rebelles du cru ; elle se confont dans l’esprit de Hugh avec celle de la Bataille de l’Èbre qui marque, à dix mille kilomètres de là, la fin de l’espoir pour les ennemis de Franco. Plus que ses morts, Quauhnahuac paraît célébrer la fin des temps. Réel ou fantasmé, les descriptions de l’environnement des personnages sont gorgées de détails, de sens et de symboles, que l’on parle de la nature, de la ville ou de la foule. Des scènes puissamment poétiques et évocatrices saisissent à la lecture, comme lorsque le Consul s’aventure, saoul et esseulé, dans la nacelle à tour complet d’un manège forain. « Tragique histoire, passé et mort sous-jacente » du Mexique sont enchâssés dans chacune des 583 pages. On mesure combien le pragmatisme de l’amoralité y prévaut sur un sens très occidental de la justice, et comment s’y enlisent les sentiments, l’origine du drame qui déchire Yvonne et le Consul.

Yvonne était assise lisant à moitié son magazine, sa chemise de nuit un peu entrouverte montrant où son hâle chaud se fondait dans la blancheur de sa gorge, ses bras hors des couvertures et une main dos en l’air penchant nonchalante du poignet au rebord du lit : à son approche elle tourna cette main paume en l’air en un geste involontaire, d’irritation peut-être, mais comme d’inconscient appel : c’était plus : il semblait s’y résumer soudain, toute la supplication ancienne, toute l’étrange pantomime secrète d’incommunicables tendresses et loyautés et d’espoirs éternels de leur mariage. Le Consul sentit ses conduits lacrymaux fermenter. Mais il avait aussi ressenti un subit sentiment d’embarras singulier, un sentiment presque d’inconvenance que lui, un étranger, se trouvât dans sa chambre à elle. Cette chambre ! Il gagna la porte et regarda dehors. La bouteille de whisky y était toujours.

Mais il ne fit pas un mouvement vers elle, pas le moindre, si ce n’est de mettre ses lunettes noires.

Plus que tout, Au-dessous du volcan est à nul doute l’histoire d’un amour condamné, toujours bien présent et puissant à l’extrême mais qu’aucun des deux intéressés ne comprend plus vraiment. Le Consul sut très tôt qu’elle était trop belle pour qu’il ne la perde pas. Yvonne, elle, ne saurait empiler à perpétuité les concessions à son alcoolisme pire qu’envahissant. Il voudrait lui être aussi fidèle qu’il l’est à la boisson. Boulversant entre tous, un moment dit tout de la catastrophe intime : ce repas où le Consul, déconnecté de la discussion par le mezcal, contemple le dialogue plein de séduction entre Yvonne et son frère et y saisit tout ce que leur mariage a perdu. La suite ne pourra qu’être une chute, douloureuse et fatale, jusqu’à l’une des phrases de fin les plus impitoyables jamais écrites. Nul besoin d’essayer de se montrer à la hauteur d’Au-dessous du volcan, voire de s’y mesurer. L’important est de répéter qu’il doit être lu.

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