Presqu’îles, Yan Lespoux

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Comme le rappelle Hervé Le Corre himself dans la préface de Presqu’îles, le Médoc de Yan Lespoux n’est pas celui des grands crus classés et des imposantes demeures bourgeoises pompeusement baptisées « châteaux » : il consiste en une pointe de terre coincée entre l’Atlantique et les vignobles des bords de Garonne, à la fois proche et éloignée de l’altière prospérité bordelaise, où les éléments, tels les habitants, se montrent diversement accueillants. Le premier recueil de nouvelles publié par ce professeur d’occitan et chroniqueur de romans noirs (www.encoredunoir.com mérite le détour) a largement valeur d’anti-guide touristique des landes médocaines, riche d’enseignements sur l’habitus local assortis des mises en garde à l’avenant.

Dans les landes médocaines, on remet l’étranger à sa place, surtout s’il est de Bordeaux.
On boit avec qui remet sa tournée, mais on reste vigilant.
On regrette le légalisme qui affadit les traditions, surtout quand elles ont trait à la chasse ou la pêche.
On donne de bonnes leçons, sévères, parfois trop bonnes.
On porte un surnom, souvent péjoratif.
On va aux champignons et, comme de juste, on ne donne pas les coins.
On partage les produits de la chasse, mais on n’aime pas se sentir obligé.
On considère le Parisien ou le Bordelais comme un mal parfois nécessaire.
On s’oppresse un peu à se serrer les coudes, entre locaux.
On est près de l’Espagne, on a ainsi pu recueillir des réfugiés de la guerre civile.
On est près de l’Espagne, on aussi pu servir de base arrière à l’ETA.

Le Parisien, c’est une sorte de Bordelais. D’ailleurs, parfois, c’est même un Bordelais. C’est juste que l’on dit que c’est un Parisien parce que c’est plus pratique et que ça permet de ne pas le confondre avec le Bordelais qui habite là toute l’année, même s’il est de Bordeaux.

Le Parisien, lui, il a une résidence secondaire. Il la loue pendant l’été et il vient pendant les petites vacances. À ceux à qui il loue pendant l’été, il vante le climat et les nombreux commerces. Mais quand il vient, il se plaint que rien n’est jamais ouvert et aussi qu’il pleut tout le temps ou qu’alors, quand il ne pleut pas, il y a du brouillard. Toute cette humidité, quand la maison reste fermée tout l’hiver, ça fait moisir les draps dans les armoires. C’est horrible. Il aurait mieux fait d’acheter une maison sur la Côte d’Azur, tiens.

À la saison des cèpes, vous le croiserez dans les bois. Pile dans votre coin. Généralement, quelqu’un qui s’est dit que l’on ne perd rien à se faire bien voir d’un Parisien, surtout s’il travaille dans un ministère – ou un Bordelais, surtout s’il est chef de clinique – lui a montré l’endroit en lui disant de ne surtout pas le répéter. Du coup, vous n’avez pas fini de le croiser. Et bientôt vous croiserez aussi ses amis.

Parfois très courtes, la trentaine de nouvelles organisées par thème alternent les voix et points de vue, s’attachant à ancrer la trajectoire des personnages dans leur quotidien le plus concret. Yan Lespoux énumère avec minutie des gestes, impressions et sensations, taillant court ses élans lyriques. Les Médocains de Presqu’îles savent la rudesse de l’existence, sans toutefois scander leur mal-être au vent mauvais ni se répandre entre eux en analyses psychologisantes. On imagine donc une écriture respectueuse de l’endroit et de ceux qui le peuplent, précise et pensée, mais dénuée d’épate ou de fanfreluches. Sans doute le style de Yan Lespoux se nourrit-il, à cet égard, de la sobriété des maîtres du roman noir américain et français qu’il prise tant. Il en va de même de la technique narrative, rigoureuse de l’exposition à la résolution quelle qu’en soient la longueur ou le ton, fable, notice, farce ou tragédie, avec un soin particulier apporté aux chutes. Jusque dans les tableaux les plus sombres, on devine l’humour à froid tapi derrière les ajoncs.

Dans les landes médocaines, on guette le premier noyé de la saison, souvent un Bordelais, tiens.
On récupère plein de choses rendues par l’océan, et pas que des noyés.
On vivote, parfois, comme partout, on se débrouille de boulot d’appoint en job de merde.
On peut difficilement se cacher des humains ET des bêtes à la fois.
On n’est parfois guère loin de résoudre certains différends à coups d’accidents de chasse.
On prend des risques à être triste quand on possède un fusil.
On sait que les pins et les touristes sont des envahisseurs récents.
On finit par ne plus se rappeler les chanteurs déjà oubliés ailleurs.
On sait bien que le conseil général ne fera jamais venir David Bowie.
On ne traite pas si mal les Arabes, enfin les pas comme soi, tant qu’on en a peu.
On sait que la misère n’est pas moins pénible au soleil, surtout quand il y pleut beaucoup.

Il tend l’oreille mais n’entend plus rien. Il se demande s’il ne devrait pas rebrousser chemin. Il n’a pas d’autorisation pour poser son filet. Quelques années auparavant, il a fait une demande au bureau des Affaires maritimes. Il a obtenu un papier très officiel. Il a ainsi gagné le droit d’aller tendre son filet en toute légalité. Cette année-là, la seule fois où il est allé pêcher à la mer, ça a été pour une partie de trainòt, un filet que l’on tire dans l’eau, la nuit, le long des plats avant de le refermer sur la baïne dans laquelle les poissons sont pris au piège. Une pêche interdite. Ce papier des Affaires maritimes, ça lui avait coupé l’envie de pêcher pendant tout l’hiver. Trop légal.

Depuis qu’il n’a plus d’autorisation, il se sent plus libre. Ça lui a vraiment ôté un poids des épaules. D’un autre côté, ça incite aussi à la méfiance. Il ne faudrait pas tomber sur des agents en patrouille, et ces bruits qu’il entend le poussent à sérieusement envisager de faire demi-tour. Mais il vient de marcher une demi-heure dans le sable avec vingt kilos de filets et de piquets sur le dos, et une masse de cinq kilos au bout du bras. Il suffit d’attendre que les mecs des Affaires maritimes s’en aillent. Ils doivent longer la côte. Ils quitteront la plage quelques kilomètres plus loin et rentreront. Il y a peu de risque qu’ils refassent le chemin en sens inverse. Et puis, après tout, ça fait partie du jeu. C’est bien pour ça qu’il ne demande plus d’autorisation.

L’important travail de mémoire et d’observation entrepris par Yan Lespoux révèle un coin de France méconnu et paradoxal où l’authenticité la plus rustique côtoie la villégiature au bord de l’eau, la chasse le surf. Le temps semble ralenti, sinon arrêté, guère loin d’une métropole dynamique. On longe avec les personnages les pinèdes, les étangs, les dunes et les plages. Les paysages sont à la fois charmeurs et monotones. Les feux de l’été succèdent aux brouillards glaciaux. Les descendants des naufrageurs se sont reconvertis dans les métiers d’une hospitalité d’entrée de gamme. Au fil des histoires qui s’égènent, arbousiers, ajoncs, armoises et oyats deviennent familiers au lecteur. La simplicité des vies – voire des galères – locales n’exclut pas le savoir-vivre, surtout lorsqu’il s’agit de manger du bon. Les appellations nobles ne sont pas loin, mais bières et Label 5 restent fort prisés de l’apéro jusqu’au bout de la nuit.

Dans les landes médocaines, on voue au Charentais une estime intermédiaire à celles portées au Bordelais et au Parisien.
On sait qu’au fond les filles de l’été ne valent pas les potes d’ici.
On offre un couteau pliant à l’enfant qui grandit.
On voue à l’Écolo, fût-il installé de longue date, une estime comparable à celle portée au Charentais.
On cultive le cannabis pour joindre les deux bouts, à la faveur d’un climat clément.
On utilise dans les vignes des tracteurs spéciaux appelés « enjambeurs ».
On peut compter sur les voitures sans permis pour faire quand même du dégât.
On planque toutes sortes de choses dans les réserves naturelles.
On sait lorsqu’on revient si l’on n’est plus d’ici.

Lui, il est au sommet d’une haute dune, à l’intersection de deux pare-feu. Dans son dos, il entend le grondement régulier de la mer à quelques centaines de mètres derrière les grands pins. Devant lui, dans des pins plus jeunes qui forment sous ses yeux un tapis vert uniforme, il entend les beagles qui aboient et semblent pousser derrière un animal. À sa gauche, le pare-feu descend presque à pic dans cette dune raide avant de remonter. Cent mètres plus loin, au sommet de sa propre dune, Marc est posté. On entend deux coups de feu à l’est, suivis quelques minutes plus tard par trois coups de cor brefs. Le premier chevreuil de la matinée est tombé. L’ennui s’installe peu à peu. Ça chasse et ça tire de l’autre côté du dispositif. Dans l’attente, on laisse divaguer le regard, on le perd dans le marron des troncs et des sous-bois, dans le vert des branchages et le gris marbré du ciel. Et surtout on pense. On imagine. On laisse courrir son esprit, on forge des mensonges qui deviennent au moins l’espace de quelques instants des vérités. Lui, mâchoires serrées, des larmes en suspension aux coins des yeux dont il se persuade qu’elles sont dues au vent froid, il pose régulièrement son regard sur Marc. La bouffée de colère du matin, nichée au creux de l’estomac, colonise, métastase le ventre entier, remonte l’oesophage et lui donne envie de hurler.

Difficile de savoir si le bouquin a plus valeur d’invitation à venir voir et comprendre par soi-même ou du contraire, des mémoires de gamin qui scelleraient une page enfin tournée. Et c’est tant mieux. Reste que sorti mi-janvier, Presqu’îles semble bénéficier d’un bouche-à-oreille favorable. On évitera des affèteries déplacées en pareil contexte : disons juste que c’est mérité.



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